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La Blitz-Analyse de Billy Wilder, analyste actif malgré lui

   
(Publié dans la revue Le Coq-Héron, 1988, no109, La vierge des brumes, pp.43-54).

 


Il y a quelques années la télévision diffusa une émission spéciale que les américains avaient consacrée à Billy Wilder, le cinéaste du formidable Certains l'aiment chaud1 et d'un bon nombre de ces comédies américaines au style désopilant, désormais classique, et décortiqué par de sérieuses revues et institutions cinéphiliques. L'émission se promenait sans surprise dans les grands moments de ces comédies, se laissant regarder distraitement (et par cela sans doute avec autant plus de plaisir, comme quand on écoute en attention flottante), quand elle fut fâcheusement perturbée par l'interview d'un vieux monsieur dont le ton exigeait toute l'attention, mais dont rien ne promettait, dans le contexte de l'émission, qu'il la méritât, jusqu'à ce que perce enfin à la conscience l'énormité de l'ostracisme dont nous étions en train de le frapper pour le punir de la disparition de Marilyn & Co : c’était lui, Billy Wilder ! Je ne sais plus ce qu'il a raconté sur Hollywood, mais par contre un passage de son interview est resté gravé dans ma mémoire, et revient depuis régulièrement me hanter. Wilder crut faire ce soir-là de toute évidence un canular bien dans sa manière en déclarant sentencieusement qu'il voulait profiter de cette occasion pour livrer son témoignage personnel sur Sigmund Freud. Il avait, disait-il une révélation à faire concernant sa rencontre avec Freud à Vienne. Cette révélation pouvait avoir de la valeur ou pas, ce n'était pas à lui d'en juger, disait-il à peu près, mais depuis une vingtaine d'années on avait bien vu que la vie de Freud était passée au peigne fin par tout un tas de gens vachement érudits, qui la connaissaient désormais à cinq minutes près, et il nous cassa les pieds longuement et avec gourmandise avant de se décider, en expliquant que Freud, depuis qu'il l'avait rencontré, était contre toute attente devenu quelqu'un dont non seulement l'œuvre scientifique, mais aussi la vie privée requéraient que l’on ne néglige aucun témoignage le concernant, même le sien, qui allait être bref.

On n'apprend évidemment pas à de vieux singes à faire des grimaces et le vieil artificier avait bien dosé la frustration préalable de son auditoire avant de lancer sa bombe : autrefois, lui, Billy Wilder, n'était pas le grand Billy Wilder de Hollywood que le monde entier croit connaître, mais un pauvre journaliste inconnu et besogneux, Wilhelm Wilder, gagnant mal sa vie pour un journal de Vienne (Autriche). Un jour, son rédac-chef l'envoie dare-dare poser quelques questions au Professeur Sigmund Freud. Wilder ne se souvenait plus quelles questions paraissaient si urgentes à son journal qu’il les posât à Freud toutes affaires cessantes, et ce n’est sans doute pas indifférent à la suite de notre démonstration. Mais il se souvenait par contre avec une acuité particulière, et c'était là le vif du sujet de son témoignage, qu'il sonna chez Freud alors que celui-ci était à table, ce qu'il prit fort mal. Wilder donna sa carte de visite, mentionnant sa qualité de journaliste, à une domestique dont le léger émoi aurait dû le prévenir de la suite inévitable des événements. Il attendit, sur le palier, fort longtemps à ce qu'il lui sembla jusqu'à ce qu'un Freud visiblement irrité, serviette autour du cou, mastiquant bruyamment, et tenant la carte de visite à la main comme une pièce à conviction, rouvrit brusquement sa porte et lança:

Sind Sie Herr Wilder !?

—  Jawohl, Herr Professor, fit Wilder.

— Vous êtes bien journaliste ?

— Mais oui, Herr Professor

Et alors, tel un Moïse foudroyant la « racaille incapable de fidélité à ses convictions qui ne sait ni attendre, ni croire, mais pousse des cris d'allégresse dès que l'idole illusoire lui est rendue »2 , Freud brama:

— J'ai HORREUR de tous les journalistes !, et il lui claqua violemment la porte au nez.

So that was my statement about Freud, conclut cinquante ans plus tard l'ex-Wilhelm, se régalant visiblement de la bonne blague faite aux freudologues de tout poil qui effectivement méritent bien qu’on se moque d'eux de temps en temps.

Mais. Mais je crois avoir compris ce qui m'a travaillé depuis, c'est qu'il se pourrait bien que ce témoignage doive être pris assez au sérieux. Car, pour un maître du rire comme Wilder, la blague était plutôt faible, ce qui fait soupçonner qu'il y a anguille sous roche. Si Wilder avec cette histoire me laissa plutôt intrigué c'était sans doute parce qu’il livrait avec son statement bel et bien la relation de son analyse avec Freud, pudiquement camouflée sous les apparences de la dérision. Plus précisément il semble avoir livré le compte-rendu d'une analyse-éclair mutuelle entre Freud et le Wilder d'alors (celui d'une Blitz-Analyse, comme l'appela instantanément Pierre Sabourin quand je lui racontai ça, sûrement pas pour rien juste en face d'un cinéma spécialisé depuis de longues années dans les comédies américaines). On n'ose croire à la découverte d'un nouveau patient de Freud, qui de même qu'il existe un Soldat Inconnu (« Il était allemand » disaient les surréalistes), serait en quelque sorte le premier patient inconnu (à la fois de nous et de Freud, mais moins de Wilder lui-même puisqu'il a témoigné).

Pourtant si on se livre à l’exercice, même sans le mener ici à son terme, de prendre ce témoignage à la lettre et d'examiner brièvement le cas Wilder, on est troublé de constater que, par la suite, cette intervention sauvage de Freud, sur quelqu'un dont la sauvagerie majorée s'inscrivait dans le patronyme (wild = sauvage; wilder = encore plus sauvage), a produit des effets remarquables, autant sinon plus qu’une « vraie » analyse (autant qu'une full-blown analysis, aurait dit Winnicott qui était pour l'intervention minimale en toute circonstance et qui d'ailleurs un jour avait flanqué à la porte un jeune patient trop énervant). Laissons provisoirement de côté la vaste question de savoir si ces effets paraissent souhaitables, et constatons déjà qu'ils sont remarquables.

D'abord, cette scène burlesque parait avoir orienté décisivement le destin du patient-éclair vers la comédie à gags, et on retrouve dans les comédies de Billy Wilder, de façon chronologiquement croissante à ce qu'il me semble, beaucoup de Freud. On y retrouve finalement même un personnage, dans Certains l'aiment chaud, qui pour séduire Marilyn se prétendra frappé d'une inappétence sexuelle que même son traitement chez le Professeur Freud à Vienne ne pût guérir. Qu'ensuite Marilyn triomphe là où Freud échoue pourrait constituer un aveu de la déception du jeune Wilhem éconduit comme journaliste et sans doute frustré de ne pas s'être présenté comme le patient qu'il se sentait confusément être, comme l'atteste son amnésie quant au côté journalistique de cette affaire. Wilder sans doute portait à son insu une demande réelle, et partait donc d'un mouvement transférentiel vers Freud, sinon même d'un transfert préalable sur un Freud-Idéal.

En second lieu, la mutuelle identification projective croisée à I’agresseur3 des deux protagonistes de cette Blitz-Analyse ne peut avoir manqué d'avoir eu des effets côté Freud, où ils me paraissent attestés par la sauvagerie inhabituelle de sa conduite consécutive à l'interruption de son repas par un journaliste-sauvage; ces effets cependant n'ont jamais fait chez Freud l'objet d'une perlaboration aussi soigneuse ni d'un témoignage aussi précis que côté Wilder. Ce que Freud a bien pu transférer quant à lui n'est donc pas évident, mais on peut toujours, tombant complaisamment dans le piège freudophilique tendu par ce satané Billy, y aller de quelques suppositions (Freud, d'ailleurs, ne s'en est jamais privé) et penser que le principal bénéfice de l'opération, côté Freud, se trouve dans l'acte de claquer la porte AU NEZ d'un Wilhelm Sauvage, vous voyez à qui je pense.

Ce règlement de comptes avec Fliess a été instantanément intégré par Wilder (ce qui témoigne d'une communication d'inconscient à inconscient frisant « l'occulte » de la part de quelqu'un ignorant totalement les démêlés Freud-Fliess, puisqu'il abandonna le prénom Wilhelm et s'appela dans sa nouvelle existence post-traumatique -et cinématographique d'un prénom d'enfant américain (Billy), symptômal des effets de la cure chez beaucoup d'ex-patients, vécus comme ouvrant sur une néo-enfance. Notons encore que ce prénom, choisi par le Blitz-Pazient de Freud après que le Professeur, lui ayant fait l'honneur, rarissime, de lui atomiser l'identité par l'expression de son horreur suivie du coup de porte au nez, témoigne d'un désir inconscient chez Wilder de régler lui aussi des comptes, puisque dans Billy il y a bill, addition.

Coté Freud on ne peut aller guère plus avant, semble-t-il, sans connaître le jour de la semaine où Freud fut dérangé dans son repas, ce qui nous fournirait déjà des éléments contextuels puisque les menus freudiens étaient réglés hebdomadairement. La date exacte ne serait pas inutile non plus, dans la mesure où elle nous permettrait d'évaluer à partir de quelles ruminations sur les problèmes théoriques ou pratiques du moment Freud a trouvé chez son importun providentiel un support pour une Blitz-tranche anti-Fliess.

Renseignements pris dans un bouquin sur Wilder4, il s'avère que celui-ci a d'abord eu la sagesse de rater ses études à l'université de Vienne où sa famille d'origine polonaise s'était établie en 1924. Il se prénommait d'ailleurs Samuel, mais ça ne fait rien : Billy est bien le diminutif de William, et donc de deux choses l'une, ou bien il ne s'est présenté chez Freud qu'après s'être fait appeler Wilhelm, ou bien, et ce serait encore plus beau, après le Blitz freudien il se serait senti sur l'heure devenir un Wilhelm ! Il a travaillé ensuite au journal Die Stunde, et s'est rapidement fait apprécier pour la qualité de ses interviews, il resta à Vienne jusqu'en 1926, année où il partit pour Berlin, peut-être après sa collision avec Freud, et il s'y fit un nom comme un excellent reporter d'affaires criminelles. Il fuit le nazisme dès 1933 et collabora, à Paris, à plusieurs films; dès 1934 il arriva à Hollywood et y commença sa brillante carrière. Il sera le scénariste de Lubitsch pour La huitième femme de Barbe-Bleue et Ninotchka, également celui de Sunset Boulevard, et il mettra en scène lui-même notamment La Garçonnière, Irma-la-douce, La Scandaleuse de Berlin, La vie privée de Sherlock Holmes...

En 1963 dans Irma-la-douce on retrouve une version plus incisive de la scène « freudienne » de Some like it hot, quand Irma, vexée professionnellement en tant que putain d'être payée royalement pour seulement jouer aux cartes (par un prétendu « Lord X », qui doit sous peu se rendre à Zurich consulter « un grand spécialiste » — Jung — au sujet de son impuissance), révolutionne le cadre en quittant le lit habituel pour un fauteuil et refait, en un éclair elle aussi, le trajet historique allant du magnétisme animal à la talking-cure, pour revenir à la sexologie. On peut se demander si cette scène figurait dans le roman original de Beffort, et si non, à quelle Irma Wilder pensait au juste.

Le premier personnage de vrai psychanalyste dans ses films semble cependant être celui, très sarcastique, dans The Seven-Year Itch, qui vient voir son éditeur en profitant des trois quarts d'heure de liberté que vient de lui offrir un patient qui a préféré sauter par la fenêtre plutôt que de s'allonger sur le divan (quand ce n'est pas la porte, c'est une histoire de fenêtre...). Mais c'est l'auteur qui s'allongera pour raconter ses tourments estivaux, car resté travailler pendant que sa femme et son gosse sont à la plage, ça le met dans tous ses états d'avoir pour voisine du dessus Marilyn Monroe, chose qu'il découvre quand celle-ci manque de le tuer en laissant tomber un pot de fleurs sur le transat qu'il venait juste de quitter. Y aurait-il eu, chez Wilder, une poursuite de l'analyse-éclair avec Freud par l'élaboration d'une équation Marilyn = Freud ? Explorons, sans faiblir, plus avant.

Dans ce film, la complaisance de Wilder, à l'époque d'ailleurs encore libératrice, envers une activité psychique aussi coupable aux yeux de la puritaine Amérique que les rêveries érotiques conscientes et le wishfull thinking dont il met en images quelques échantillons savoureux dans ce dernier film, trahit sa curiosité maintenue envers l'univers de la psychanalyse et laisse à penser qu'il fut peut-être un analyste contrarié (au sens où on parle de gaucher contrarié). Il semble avoir également été fasciné par la neutralité de l'analyste, qu'il se complaît dans ses films à pousser dans ses derniers retranchements au plan moral : ainsi l'analyste entendant l'éditeur parler de son désir d'assassiner quelqu'un, alors qu'il venait de parler de son impossibilité de tromper sa femme avec Marilyn, s'exclame (je cite de mémoire) : « Je vous le déconseille formellement ! Si vous n’êtes même pas capable de mener à bien un simple adultère, vous n'avez pas la moindre chance de réussir quelque chose d'aussi complexe qu'un homicide ! »

Dans un de ses derniers films, The Front Page, de 1974, que l'on a pu voir récemment rue Champollion (lieu propice aux exercices de résolution d'énigmes), Wilder nous montre encore un ridicule praticien freudien venant de Vienne et névrosé à souhait, dont l'intervention catastrophique auprès d'un condamné à mort à la veille de sa pendaison aura pour résultat, tout bien considéré, le déblocage final de toute l'intrigue et même son relatif happy-end puisque le « terroriste », très Woody Allen, qui devait être pendu pour des raisons électorales et d'avancement de carrière du Shérif et du Maire, finira libre et marié à la putain au grand cœur qui s'était défenestrée (décidément... ) pour détourner l'attention de ses poursuivants. Mais allez donc voir le film, ce sera plus simple.

L'analyste dans les films de Wilder semblerait donc être un personnage qui, aussi étrange que soit son apparition, son aspect, son comportement, son intervention et les effets immédiats de celle-ci, se révèle tout à fait décisif. Et là, il n'est pas loin, me semble-t-il, de dire vrai. Or, il va de soi que cette image de l'analyste wildérien, qui fait en quelques minutes tout le contraire de ce qu'un analyste est censé faire dans l'image d'Épinal du parfait analyste BCBG, mais qui, lui (ou elle), réussit, trouva son prototype dans sa très brève expérience auprès de Freud. Et nous pouvons en inférer que pour Wilder, Freud a réussi quelque chose, et aussi qu'il en est resté passionné, et que c'est là justement le lieu de son ambivalence, d'avoir été traité en exception et « réussi » alors qu'il aurait pu, en payant du prix normal du « ratage » de l’analyse courant chez les analystes, devenir analyste lui aussi comme sa composante voyeuriste le réclamait. Indécidable et interminable supposition en termes de « Si ? », dans laquelle on n'échappe pas à l'impression que les sarcasmes devant des psychanalystes ridicules sont chez Wilder de la jubilation d'avoir échappé, grâce à Freud, à ce lamentable destin, mais où l'hommage, peut-être involontaire, que constitue dans ces films le rôle finalement positif de ces grotesques personnages témoignerait de la reconnaissance de Wilder envers l'étrange intervention de Freud qui lui permit de devenir Billy Wilder.

Au plan manifeste l'essentiel de ce que nous savons du trajet et de l'apparent fonctionnement de cette Blitz-Analyse mutuelle est cependant que, l’émission cinquante ans plus tard en fait foi, il n'y a pas eu de « pardon final », mais une volonté farouche de vengeance côté Wilder. Ainsi, tout en obéissant à Freud, en cessant d'être journaliste et de s'appeler Wilhelm, Billy Wilder semble s'être appliqué à exorciser, comédie après comédie, le coup de la porte en raccourcissant sa distance à Freud à chaque scénario jusqu'à son triomphe sur Freud dans Certains l'aiment chaud, un titre d'ailleurs qui dit assez combien Wilder a vécu sa vie durant sous le signe du repas de Freud en train de refroidir par sa faute, aux yeux de celui-ci, alors même qu'il ne faisait que son devoir aux yeux de son rédac-chef : double lien pathogène ayant produit un traumatisme d'assez belle allure. Ce serait alors le non-dit de ce trauma (effet technique inévitable dans la Blitz-Analyse) qui sans cesse tentera de se métaboliser chez Wilder en images, sons et mouvements, bref par du cinéma. Il y a d'ailleurs fort à parier que la nouvelle identité de cinéaste de Wilder aurait encore davantage que celle de journaliste horrifié Freud, lui qui probablement n'est jamais allé au cinéma de sa vie. Le Gesamtregister de ses œuvres complètes ne contient en effet pas la moindre allusion au Septième Art. Freud devait tenir le cinématographe pour une complaisante hallucination de masse encore plus grave que la musique, qui elle au moins, cantonnée dans le sonore, ne menace que la répression des affects mais ne propose pas des Vorstellungen-Repräsentanzen (vous traduisez ça comment, vous ?) tendant à prendre à revers même l'épreuve de réalité.

A ce propos, on pourrait comparer les sorts respectifs de Wilder, blitzé sur le palier, et de Mahler, trop longuement entrevu une après-midi entière à Leyde pendant les vacances de Freud en Hollande. Le premier, pauvre, inconnu, solitaire et jeune, deviendra riche, célèbre, couvert de femmes et vivra nonagénaire5 ; l’autre, compositeur renommé et sans doute pour cela traité avec trop de considération par Freud qui ne se permit pas de Blitz lors de leur entretien fin août 1910, mourra très rapidement dès 1911 d'une forme complexe de désespoir conjugal. Ce n'est pas faute d'avoir essayé, car Freud, au cours de cette séance, excédé par la confession par Gustav de sa chasteté totale envers la délicieuse Alma, s'exclama bien « Mais comment un homme qui se comporte comme vous le faites a-t-il osé demander à une jeune femme de lui être attachée ? »6, ce qui venant de la part de l'auteur de la théorie de la Sublimation peut aussi s'entendre comme un « j'ai horreur de tous les compositeurs ». Mais mahlereusement, en 1910 la Blitztechnik n'était pas au point, Sigmund y mit des formes et l'effet d'éclair fut perdu. Pas pour tout le monde, peut-être, car Alma, elle, bien qu’absente, entendit manifestement Freud et entama son bien connu cursus de formidable croqueuse de génies, évidemment pour vérifier la théorie de la Sublimation; cursus cependant au tableau de chasse duquel Freud lui-même manque – pourquoi ? Le sûr instinct de fanatiques chasseresses de grands sublimateurs comme le furent Alma, Lou Salomé et autres Muses, ne pourrait mentir, donc l'évidence s'impose : Freud ne sublimait pas tant que ça ! Mais laissons cela pour une autre fois.

De la comparaison Mahler-Wilder découlent quelques premières remarques élémentaires sur le cadre et les limites de la Blitz-Analyse : elle doit impérativement être inopinée; elle doit avoir lieu impromptu en dérangeant énormément l'analyste et celui-ci doit présenter son intervention unique comme un bref verdict valant fin de non-recevoir existentiel; elle semble indiquée aux patients jeunes et en situation sociale passant pour pitoyable et contre-indiquée aux vieux et aux compositeurs ayant réussi et sans doute de façon plus générale à tous ceux déjà fermement engagés dans la réalisation de leurs potentialités personnelles7.

Quoique la technique de la Blitz-Analyse puisse paraître sommaire, pour ne pas dire primitive, remarquons cependant la maestria créatrice de Freud lors de son invention, et l'efficacité de la porte, ici bien supérieure au divan, et faisons une critique inédite aux « séances courtes » des lacaniens tant décriées : elles seraient, tant qu'à faire, encore trop longues, et ce que nous enseigne Freud ici une nouvelle fois c’est qu'il vaut mieux une analyse-éclair, sur le palier, gratuite, où seul l'analyste parle et uniquement pour clamer son contre-transfert avant de disparaître à jamais de l'existence de son patient plutôt qu'une analyse estropiée par sa timidité technique, sa longueur et son silence abusifs. Contrairement à ce qui se passe dans une psychanalyse gonflée à bloc (full-blown), où, pour suivre une remarque technique importante de Conrad Stein, le terme de contretransfert paraît particulièrement mal choisi puisqu'il ne correspond qu'au transfert de l'analyste sur le patient, dans la Blitz-Analyse au contraire on peut enfin voir à l'œuvre un vrai contretransfert méritant tout à fait son nom. Il s'agit même d'un contretransfert préventif paradoxal, en somme presque d'une attaque surprise, comme le raid des japonais sur Pearl Harbour.

Vue sous cet angle, cette version éclair de la technique active, quoique caricaturale, n'est pas sans proximités avec l'oracle de Delphes (dire sybillinement à quelqu'un une unique fois « sa vérité ») ni avec certaines passes curatives des chamans. Le point technique essentiel réside ici, à mon humble avis, dans un dosage hautain de la vulgarité ; en effet combien d'algarades, savons et engueulades se perdent en vain sans produire les effets d'une Blitz-Analyse ! Le blitz-analyste ne doit donc jamais perdre de vue que la « vérité » ne doit être infligée au patient qu’une fois, en une seule décharge, ce qui est exactement le contraire de dire à quelqu'un ses quatre vérités, comme une concierge ou un chauffeur de taxi.

Examinée diachroniquement seconde par seconde, la Blitz-Analyse semble tirer son efficace, incontestable dans ce seul cas clinique connu, de la « sidération et lumière » éprouvée par le sujet blitzé d’à la fois se reconnaître en position de patient devant quelqu'un qu'on venait voir plutôt en position d’analyste et qui vous inflige, à première vue, une interprétation sauvage exhaustive sur le bien-fondé de votre être-au-monde, et cela, et c'est ça qui est gratiné, au prix de l’aveu ipso facto par l'analyste du caractère foncièrement démiurgique de son personnage, immédiatement suivi de la prise de conscience que cet aveu est aussi celui de son impuissance face à un patient impossible (un truc à la Searles, quoi). Ce mélange instable explose alors en un Big Bang remettant les pendules narcissiques à l'heure de toutes les origines qui rend au « patient » ainsi néantisé toutes ses chances de refaire sa vie lui-même comme un grand. La technique de la Blitz-Analyse se présente donc, à travers la destruction initiale du patient, comme une exceptionnelle marque de confiance de la part de l'analyste dans les capacités de résurrection/insurrection d'un patient reconnu d'emblée comme Phénix8 et par ce biais participant de la divinité de son analyste et bénéficiant à ce titre (mais j'avoue ici ne plus être totalement certain de ce que j’avance) d'un apport de narcissisme originaire sur le mode fission/fusion/fission. Les météorologues en effet prétendent que, lors d'un orage, un seul éclair dégage autant d'énergie qu'une bombe thermonucléaire. On ne saurait donc trop déconseiller aux jeunes psychanalystes débutants d'employer d'emblée cette méthode, encore très expérimentale, que Freud lui-même ne semble avoir osé qu'en une circonstance unique, à son insu ou même par inadvertance, et se croyant hors toute situation psychanalytique car sinon ç'aurait été à ses propres yeux un « passage à l'acte » de sa part.

Ceci peut nous ouvrir une autre piste, car on sait combien il reprochait à Sándor Ferenczi ses innovations techniques audacieuses, les techniques actives et surtout la Küsstechnik, le célèbre bisou sur le pas de la porte9, et il est peut-être permis de voir dans la jalousie sectorielle de Freud envers Ferenczi (qui, en position d'enfant terrible et non de thuriféraire, pouvait à bien des égards mieux que lui continuer l'aventure de la psychanalyse) la source de la technique Jupitérienne atomisante. Nous serions donc ici en présence de l'unique fois connue où Freud se serait pris pour un Ferenczi tel que sans doute il le fantasmait les jours de mauvaise humeur, et un autre des bénéfices de cette affaire pour Freud aurait donc été de transformer Ferenczi en un personnage épouvantable, patriarcal et fulminant, bref en quelqu'un qui un jour soit capable de présider l'IPA et se retrouve condamné à ne faire que ça au lieu d'innover sans cesse au cœur même de la psychanalyse. Transformation imaginaire par Freud du personnage de Ferenczi effectuée, coup magistral, en allant beaucoup trop loin dans la technique active par rapport à son élève enfin accepté, quant à la clinique et le temps d'un éclair, comme maître. On sait, depuis peu10, les reproches que Ferenczi faisait à Freud concernant son analyse, qu'il estimait non-terminée, surtout en ce qui concerne le transfert négatif, et on notera le parallèle possible avec le cas Wilder et son effet final d'ambivalence que nous avons joué à reconstruire plus haut. Ceci montre bien le caractère mutuel de la Blitz-Analyse, puisque si Freud a pu se prendre pour une caricature de Ferenczi, il a ce faisant spéculairement originé un cinéaste qui présentait, caricaturalement lui aussi, des réactions transférentielles semblables à celle de Ferenczi.

Comme on ne se contre-identifie pas à Ferenczi impunément, Freud aboutit au grand succès thérapeutique, un de ses rares d'ailleurs, que constitue le fait d'avoir changé le vil plomb du journalisme de chien écrasé en l'or pur du cinéma des comédies américaines de grande époque.

Ferenczi, donc. Comme toujours avec lui dans cette affaire la féminité bannie est en fait toute proche malgré les apparences tonnantes et se révélera décisive. Car il faut également faire une place à la mastication bruyante de Freud, insulte au plan manifeste. Tout ceci se déroulait à une époque où Claude Lévi-Strauss n'avait encore rien écrit, et Freud n'ayant forcément pas lu L'origine des manières de table, il ne se doutait pas de la portée inconsciente sur sa victime-patient du fait qu’il ait pris, pour résumer, rien moins que l'attitude de défi déférent des invités à la table des divinités puissantes habitant le ciel :

« Ceux des Indiens des Plaines qui racontent l'histoire de la dispute des astres prescrivent la mastication bruyante à la table du Soleil, maître du feu céleste et destructeur. En fin de compte, si la visiteuse du peuple céleste doit faire la preuve de sa vigueur et mastiquer bruyamment c'est au titre d'ambassadrice de l'espèce humaine, et pour démontrer a ces cannibales qu’elle les vaut »11.

On comprend mieux la brillante carrière du nouveau Wilder métamorphosé par la vis comica freudienne involontaire de journaliste-cannibale (ah, l'avidité orale, le pouvoir de la presse !) en être humain à part entière mais devant comme tous les analysés aller voir ailleurs. Et on trouve donc bien Freud dans un rôle proche de la Marilyn-au-pot-de-fleurs commettant une bévue domestique lourde de conséquences, mais en ultime instance bénéfique. Il faut donc d'urgence revoir les films de Wilder d'un tout autre regard, sans jamais rire, et en se posant à chaque plan la question s'il ne s'agit pas là d'un travestissement du Blitz-Freud auquel lui seul a eu droit.

Retour donc rue Champollion. Tout le monde se souvient de Marilyn en fille de pasteur chantant My heart belongs to daddy, dans Le milliardaire de George Cukor. Ce coup semble inspiré évidemment par Billy. Pour coexister avec le versant haineux de son ambivalence consécutive au non-dit traumatogène du Blitz, Wilder insuffla probablement à tout Hollywood la vogue américaine du cinéma-psy des années 40-60. Ce lent encerclement en réponse au claquage de la porte de Freud paraît donc témoigner de la longue perlaboration (pearlharbouration ?) dont il a eu besoin pour, dans la scène centrale de Certains l'aiment chaud, oser enfin revenir lui-même et en cinéaste victorieux cette fois sur le lieu de son blitzage et passer le palier et la porte de Freud pour porter une dérision vengeresse jusque sur son divan.

L'inversion des rôles, propre au comique, utilisée inconsciemment par Freud en traitant son lamentable enquiquineur comme on traite couramment les puissances destructrices célestes, ainsi qu’en prenant, comme Ferenczi, un rôle enfin féminin pour une fois (lui qui se plaignait d'être mauvais au plan technique par son incapacité à être une mère) a de toute évidence donné des ailes à Wilder et l'a propulsé, conformément à l'analyse structurale des mythes, outre Atlantique vers une guerre des Stars qu'à l'époque il ne pouvait trouver qu'à Hollywood. A cet égard (mais n'allez pas croire que je donne dans la freudologie'), j'aimerais connaître l'orientation géographique exacte de la porte claquée par Freud, l'impulsion symbolique qu’elle a donnée au Blitz-Pazient pouvant être du genre « Go West, young man ! » si d'aventure la porte se claque de l'Orient vers l'Occident, ce qui aurait contribué à envoyer Wilder anagogiquement, donc vraiment, du coté justement des Indiens des Plaines.

Reste encore à expliquer (enfin, expliquer...) pourquoi dans son chef d'œuvre valant revanche triomphale sur son blitz-analyste de palier, la chute finale est le célèbre « well, nobody is perfect » (proféré par un multimilliardaire archi-blasé pour couper court aux objections, basées sur le destin de l'anatomie, d'une fiancée qui pourtant venait de révéler qu’elle n'était qu'un homme travesti !). On pourra lire dans cette phrase ailée, côté Wilder, la version euphémisée de quelque obscénité bien sentie qu'il aurait aimé avoir eu le temps de lancer à Freud. Sur un plan plus psychanalytique, on peut y voir un chassé-croisé cocasse des composantes homosexuelles en jeu chez Freud et Wilder. Mais plus avant sans doute peut-on aussi y voir sa résignation incrédule et hilarée quant au scellement-éclair du couple thérapeutique qu'il se savait désormais former avec lui: Wilder serait en somme ressorti de la Berggasse animé pour la vie d’un rire qui visait avant tout à détruire la confiscation de son existence par Freud.

Et, côté Freud, peut-être peut-on voir dans le fameux « nobody is perfect » sa conclusion concernant toutes ses expériences avec les hommes (Jakob, Hannibal, Silberstein, Brücke, Charcot, Fliess, Ferenczi, Jung, Hitler, Jones, etc.) ou avec les femmes (Amalia, Monika, Gisela, Martha, Irma, Katarina, Minna, Anna, Gradiva, etc.).

Quelqu'un qui est a l’origine du concept de la Blitz-Analyse. qui relit ce papier et qui commence à le trouver trop Iong me demande qui sont ce Silberstein et cette Monika que personne ne connaît. Monika, c'est la « Nannie », la nourrice de Freud, et elle a bien droit à son vrai prénom d'autant plus qu’il s'agit d'une voisine de palier, de ce palier dont nous avons vu qu'il est le lieu privilégié de la technique éclair, coïncidence troublante là-aussi. Quant à Silberstein, tout bien pesé il ne semble être là que parce qu'il s'agissait de ce camarade de Gymnasium en compagnie duquel Freud avait en cachette appris le castillan, et ce, performance que je lui envie, directement à sa plus haute source, Cervantès (on voit, en passant, combien une certaine freudologie est facilement narcissique : on se fabrique tous des Freud-presque-Moi, et, oserai-je opiner, il n'est pas toujours certain que Freud y gagne). Freud a plus tard reproché à Silberstein d'avoir mal tourné et d'être devenu banquier : trahison sans doute à leur pacte de jeunesse scellé sur le Quichotte, mais étonnant refus de Freud de reconnaître chez le banquier Silberstein une fidélité honorable au rôle de Sancho, puisqu'il s'était pris, lui le plus beau des deux. Que les jeunes Silberstein et Freud aient fondé une Academia Castellana en secret de leurs parents est probablement une donnée extrêmement importante et mal exploitée par les freudologues, et qui semble agir quelque chose d'un roman familial visant à liquider, avec leurs origines réelles, également leur appartenance socioculturelle. N'est-on pas en droit de le supposer, là où leur lecture du Quichotte n'est pas de celles, à la Marthe Robert, établissant la contribution de Cervantès à la culture occidentale, mais bien une lecture faisant révérence aux particularismes castillans par leur travail dans le texte et dans la langue ? Le symbole que constitue, dans le cas de Freud, l'intérêt porté au plus célèbre « fou » de la littérature et à son compagnonnage par un prétendu « sage », a été souvent signalé : un couple devançant le couple analytique d'autant plus que Don Quichotte, à la fin recouvre la raison, retrouve le true self de son identité banale — Alonso Quijano — et puis meurt dans son lit, désespéré d’avoir guéri de son splendide délire.

Mais en quoi donc sa culture d'appartenance faisait-elle souffrir le Gymnasiaste Freud Sigmund ? Il est à parier que cette culture trouvait à s'incarner en quelque chose dont l'Espagne constitua pour lui un antidote, quelque chose qui tourne trop en rond tout en étant trop sucré, trop lourd, trop léger, trop ridicule et trop hypocrite par rapport à la scène primitive que ça représente : la Valse Viennoise, cette horreur ! Cette hypothèse paraîtra moins tirée par les cheveux en prenant connaissance d'un fait singulier. Il faut savoir, en effet, que le Gymnasium de Freud, qu'il prenait très au sérieux, deménagea au 2 Sperlgasse, sur le site du « Sperl », la salle de bal rendue fameuse par Johann Strauss. On l'appela par la suite communément le Sperlgymnasium12. Vous voyez le tableau. C'est un peu comme si Freud avait été parisien, élève studieux à Fénelon ou Henri IV, et que son lycée ayant déménagé sur l'emplacement de l'ancien Moulin Rouge, désormais celui-ci se fût appelé « le lycée du French Cancan ». Sperlgymnasium c'est un coup à donner des idées freudiennes à quelqu'un, surtout à un âge où on se bat pour sublimer sa libido flottante et ne pas la perdre dans de rêveuses tournoyances du désir, socialement exhibé par ceux-là même qui en interdisent l'expression infantile. Cela peut aussi, d'une folie l'autre et rebelote, faire fuir cette mièvre hystérie tournoyante à flons-flons pour lui préférer l’érotomanie mal sublimée du Quichotte qui va tout droit, bille en tête, et sans petites musiques (mais que sa Triste Figure n'empêchera pas d'être fort bavard).

Si je ne conteste pas le moins du monde que l'axe Vienne-Budapest ait été irremplaçable et décisif dans l'avènement de la pensée de Freud et de l'histoire de la psychanalyse, il me semble parfois qu'on n'a peut-être pas porté une attention suffisante aux rêves d'évasion de Freud vers ces identités imaginaires. Celle de Quichotte resurgira bien plus tard quand il se décrira comme Conquistador des Terres de l'Inconscient, et l'on pourrait appeler ça chez lui son axe ibéro-amazonien. Rappelons également que Freud prit plaisir à écrire en castillan à Lopez-Ballesteros pour le féliciter pour « la correctísima interpretación de mi pensamiento » (l'interprétation superlativement correcte de ma pensée) dans sa traduction de ses Oeuvres Complètes, dès 1923. Quand on parcourt cette première version espagnole de ses œuvres, on est frappé de voir combien Freud lui-même faisait peu de cas des distinguos de traduction hypersubtils dans lesquels certains s'épuisent de nos jours. En particulier, et sauf fantasme de ma part, le terme de psychoanalitiker était à l'époque rendu par Ballesteros par un espagnolissime psicoanalizador, qui de toute évidence convenait parfaitement au conquistador Freud. Significativement, l'édition de nos jours est passée banalement au gallicisme psicoanalista.

Mais il n'y avait pas, pour l'évasion, que de l'Espagne à l'horizon de Freud; a y a aussi son projet éphémère d'émigration vers l'Australie qui, passé à l'acte, aurait peut-être été à l'origine d'un édifice théorique différent par la découverte, qu'il n’aurait pas manqué de faire, de la marsupialité humaine (seulement connue des lecteurs du Coq-Héron), là ou Róheim n'a rien vu parce qu'il était parti, aux frais de la princesse, pour prouver les idées de Freud au lieu d'en avoir lui-même (chose que Georges Devereux disait mais n’osait pas écrire par quelque piété filiale mal placée). De même encore pour son envie, un moment caressée, de vivre à Manchester chez son frère pour échapper à l'existence viennoise : un Freud britannique de bonne heure, travaillant tous les jours à la bibliothèque du British Museum, plus tard formant Winnicott... quelle révolution. Ou pas, car Winnicott n'avait besoin de personne, avec son objet transitionnel, et il semble avoir retrouvé tout seul une filiation plutôt ferenczienne.

Au titre de ces rêveries d'évasion de Freud (de son « cinéma »), l'absence de rêveries françaises, mis à part Masséna et... Adolphe Thiers, pourrait justement constituer un indice chez Freud d'un désir secret de la francité chère à Michel Tournier. Freud ne se serait permis, à travers ces évasions d'enfance, que des identifications ethniques « faciles », repérables par des mythologies nationales bien hautes en couleur, celles du taureau et de la corne, du kangourou et sa poche ou de la casquette à oreilles de Sherlock Holmes13, et cela pour faire pièce au folklore viennois du même tonneau mais peut-être aussi pour mieux refouler la séduction sur lui exercée par la France. Ce qui, pour terminer la digression, pose la question « mais quel français Freud parlait-il. » Sait-on jamais. L'important est de ne jamais faire ni de la freudologie, ni du freudofrançais, puisque son adhésion enthousiaste à sa propre image hispanisée que lui renvoya Ballesteros permet de penser que le français de Charcot, par exemple, eût habillé ses Vorstellungen d'une francité lui convenant tout aussi bien. Notez que là, Freud, traducteur de Charcot en Allemand, donne implicitement sa solution personnelle à tous les problèmes de traduction : quand c'était suffisamment important, lui, il apprenait la langue ! Tout comme son congénère Miguel de Unamuno, désirant lire Kierkegaard dans le texte, se fendit d'apprendre le Danois ! Alors que nous, terrifiés par les quelques malheureuses déclinaisons de l'Allemand autant que si c'était du japonais, pour lire Freud, au lieu d'acheter ses Gesammelte Werke, on hésite entre trente-six traductions !

Pour en finir avec la Blitz-Analyse (qui menace de devenir interminable), tirons comme leçon qu’elle mène à des régions voisines de l'intuition du Sack Mehl de Ferenczi (le sac de farine informe et acceptant tout auquel ressemble la personnalité du traumatisé)14. Intuition à laquelle ne pourra à son tour parvenir, des deux protagonistes de cette Blitz-Analyse, que le Blitz-patient devenu cinéaste, puisque son nobody is perfect s'appliquera, un demi-siècle plus tard, manifestement aux formes des femmes dans un film où la bisexualité fliessienne jouera un tel rôle qu' on y verra deux hommes travestis se disputer Marilyn et, en étant venus aux mains, l’un reprocher à l'autre de lui avoir esquinté les seins, représentés par un soutien-gorge bourré, justement, de papier journal : Die Stunde, natürlich  ?

Cette courte exploration du domaine peu connu d'analyses sans analyse qui débouchent quand même sur des effets analytiques s’arrêtait ici, quitte à la reprendre plus tard dans le contexte plus large des « transgressions de la cure-type ». Mais, à son tour, quelqu'un d'autre du Coq-Héron qui relit ce papier, et qui, lui, est à l'origine de la carrière française de l'haptonomie (après avoir autrefois pratiqué l'hypnoThisme), me dit qu'il le trouve trop court. J'interprète ses paroles comme me signifiant qu’après un parcours volubile, associatif et assez déroutant, on aperçoit enfin la reprise du problème anthropologique des seins des femmes, et, au-delà, de celui plus important pour l'approche haptonomique, du corporel en général et des effets de son contact, et que j'arrête quand ça devient intéressant. Allons-y, Alonso, comme on disait chez les conquistadores.

Contrairement à Anzieu et son « double interdit du toucher », il me semble qu'une technique aménageant la situation analytique classique en setting susceptible d'explorer le préverbal symbiotique à travers le contact corporel est non seulement possible, et légitime sous sa propre étiquette, mais serait de surcroît parfaitement orthodoxe au regard de l'anthropologie et de l'éthologie des primates : même dans notre culture coincée, ce n'est que depuis très peu de temps qu'on évite le contact corporel banal, moins de 10 000 ans au maximum. L'histoire de Wilder se présentant à la fin de sa vie comme ayant été façonné en un éclair par un Freud-démiurge, si on la prend en partie au sérieux, renvoie sans doute à sa fascination, que connaissent les créateurs, pour la toute-puissance démiurgique. Celle-ci utilise largement l'argile, le modelage et le passage de l'informe au formé comme supports symboliques, et on voit que le Sack Mehl n'est effectivement pas loin du Blitz, ni l'haptonomie et l'hypnotisme sans doute non plus.

Si ces histoires provoquent les puritains, c'est que, limitrophe du simple toucher, encore acte médical, il y a la caresse, acte déjà amoureux. Passons à quelques travaux pratiques : caresser un chat, n'est-ce pas lui voler ses formes avec la paume de la main ? N'en va-t-il pas de même avec toute forme caressée ? Ne s’agit-il pas là d'une libido tactile, renvoyant à l'état amoureux sinon même inaugurant ce dernier, mais par le détour du narcissisme : de la capitulation du narcissisme préalable à cet état, suivie instantanément d'identifications colmatrices de la béance ainsi ouverte, par l'appropriation des différences désirables perçues dans la morphê de l'objet d'amour ? Autrement dit, la caresse initiant l'amour et l'attouchement informatif clinicien, évidemment différents, me semblent réunis par la même base, celle d'un « transfert morphique », minimal et préalable au transfert affectif, lié au simple contact/constat de l'existence de l'autre; et, pour reprendre l'unique citation de Le Corbusier jamais faite par un psychanalyste (Sami Ali), « exister, c’est d'abord exister en trois dimensions ».

C'est quelque chose de cet ordre que je crus voir à l'œuvre dans l'interaction Seins-Nourrisson, à propos de la faculté merveilleuse que possède un sein de prendre la forme que le bébé lui donne mais de toujours reprendre la sienne intacte dès qu'il lui rend la liberté, et que j'avais appelé « effet Wundermassa » des seins : un principe déjà presqu'explicite chez Ferenczi dans l'affaire du Sack-Mehl liée au traumatisme. En français on dit bien, d'ailleurs, « j'en suis resté comme deux ronds de flan ».

Le Sack-Mehl reste encore implicite chez Winnicott dans l'objet transitionnel, mais le « un ou deux » perçait par moments; ainsi dans son dernier livre posthume, Home is where we start from15, Winnicott se demande (en 1961, devant des mathématiciens) si le nourrisson perçoit un sein ou deux ou si d'abord deux n’est pas une réduplication de un. Voilà de quoi me replonger moi aussi dans la pensée magique de la petite enfance : ça réveille donc les morts, de parler des deux seins ! J'attends désormais que le fantôme de Winnicott veuille bien s'exprimer sur l'essentiel pour moi dans ces histoires de seins, cette séquence fondamentale de la ligne courbe indestructible. Séquence ou Signifiant, ou Gestalt, rayez la mention inutile...

Faut-il attendre que « la clinique » confirme l'existence d'une telle séquence ? La bonne question serait plutôt celle de comprendre comment un dispositif anatomique aussi évident n'a pu encore motiver suffisamment les « cliniciens » pour qu'ils en observent des effets : sans doute à cause du manque de « théorie d'accueil » dont parle Pierre Benoit à la suite de François Jacob16. Et, en imaginant que la clinique soit impartiale dans son silence, cette lacune, insolite au regard de l'importance de cette particularité de l'interaction seins/nourrisson, ne pourrait s'expliquer que par le caractère tout à fait originaire de la séquence, sans doute profondément refoulée dans l’inconscient sinon même faisant l'objet du refoulé primaire. S'agirait-il là d'un impensable : l'origine des origines ? Des sources du Nil de la métapsychologie, au cœur du Continent Noir ?

Et pourquoi donc, me demande-t-on, les seins seraient-ils davantage une Wundermassa que quelque autre partie de l'anatomie ? Et induiraient-ils donc la « maternité » marsupiale en plus de la nourricière ? Parce que, réponds-je, si évidemment toutes les parties du corps reviennent à leur forme première quand on les lâche, comme les oreilles par exemple (et les nourrissons jouent volontiers avec les oreilles de leurs nourrices, Freud dixit), seuls les seins acceptent à un tel degré la forme de l'autre et peuvent permettre le fantasme d'avoir été conformés à soi au delà du point de non retour, pour aussitôt lâchés symboliser le Réel-qui-revient-toujours-à-sa-place, et du même coup l'éphémère. Ce n'est pas pour rien que des féministes jadis se plaignirent que leurs seins offrissent aux hommes de « la pâte à modeler magique »17, il y avait là comme une jalouse dénonciation de l'usurpation par les partenaires adultes mâles des relations sexuelles qu'entretiennent les femmes-mères avec leurs bébés-amants. Ce qui en passant, jette une autre lumière que celle de l'analité sur l'utilisation, en analyse d'enfants, de la pâte à modeler normale, introduite génialement par Françoise Dolto.

La dialectique Soi/autre de l'affaire du Wundermassa est d'abord montrée matériellement, vécue corporellement par la tactilité alliée à la vue et plus largement référée aux réactions du corps maternel ainsi qu'à ses réactions psychologiques et comportementales, verbalisées ou non, avant de pouvoir être métaphorisée dans le symbolisme. Bien évidemment, pour le bébé, pouvoir faire des choses pareilles (à soi) à cet objet partiel dont il est totalement dépendant pour sa survie ne peut que constituer un facteur psychogénétique d'importance considérable, du côté des fantasmes d'autoengendrement.

Le terme de « plastique » exprimerait la même idée d'une prégnance de l'effet Wundermassa. Or le Grec plástikos (malléable), vient curieusement du verbe plázo, je frappe, je bats) et sans aller jusque à dire que, comme pour l’omelette, une belle femme est une femme bien battue, on peut se demander si une décharge démiurgique comme celle que subit Wilder face à Freud ne tire pas son efficace « plastique » au plan psychique de la symbolisation d'un impossible accouchement paternel, accouchement Jupitérien phallique dans l'éclair et non par une couvade bêtement copiée sur le modèle féminin (par la cuisse, le crâne, etc.).

Mais nous voilà loin, apparemment, des comédies de Billy Wilder. J'ai, sans doute mal inspiré par son nom, effectué un parcours sauvage : comme l'oncle bricoleur de Boris Vian, je sens bien que quelque chose cloche là-dedans, et donc, j'y retourne immédiatement.

Manuel Periáñez, avril 1988. 107 Avenue Simon Bolivar 75019 Paris


1 - Un film sur la valeur duquel Raymond Queneau ne se trompa pas, qui en assura les sous-titres, et qu'après dix années de disparition, une copie neuve ayant enfin été tirée, on a pu voir sur les écrans français. L'ensemble des films de Wilder est d'ailleurs actuellement à l'honneur.





























2 - Anonyme, 1914, Der Moses von Michelangelo, Imago (Vienne) vol. 3 (1), pp. 15-36. Reconnu par Sigrnund FREUD seulement en 1924, republié in Essais de Psychanalyse appliquée sous le titre Le Moïse de Michel-Ange, Gallimard/Idées, 1976, p.12.



























3 - Tiens! Un nouveau concept néo-ferenczien serait-il à l'horizon?).




















4 - Bemard F. DICK 1980, Billy Wilder, Boston, Twayne.









































































5 - Il s'est éteint à l'âge de 95 ans, à Beverley Hills.





6 - Theodor REIK, 1953, Variations sur un thème psychanalytique de Gustav Mahler, Denoël, 1972, p.171.












7 - Ceci est plus familièrement formulé par la locution " le coup de pied au cul, c’est l’électrochoc du pauvre ! "




























8 - Phénix qui n'est d'ailleurs autre, dans la mythologie de l'Ancienne Égypte, que le Héron...







9 - Bisou célèbre qui serait, aux dernières nouvelles, même mythique: Cf. Judith DUPONT, 1987, " Ce fou de Ferenczi ", Le Coq-Héron 104, pp.44-52.







10 - Cf. Sándor FERENCZI, janv.- oct. 1932, Journal Clinique, Payot 1985.
















11 - Claude LEVI-STRAUSS, 1968, L'origine des manières de table, Plon, p.266, souligné par l'auteur.




























































12 - Hugo KNOEPFMACHER, 1979, " Sigmund Freud in High School ", American Imago, vol 36, 1979, pp.287-300.
































13 - Celle-ci, appelée Deerstalker, est bien un mythe national british puisqu'elle n'est en effet nulle part dans les textes de Conan Doyle qui coiffait son personnage d'un galurin bien français, comme l'explique l'excellent Sherlock Holme’s London, de Tsukasa KOBAYASHI, Akane HIGASHIYAMA et Masaharu UEMURA, Chronicle Books, San Francisco, 1986, à la page 123. Mais nous nous égarons encore...






14 - Que je signalais dans " Un sein ou deux ", 1986, Le Coq-héron 99, pp.15-41.





































15 - Donald W. WINNICOTT, 1968, " Sum, I am ", in: Home is where we start from, Penguin Books, 1987, page 64. Ce livre vient d'être traduit en français sous le pâle titre Conversations ordinaires.





16 - Pierre BENOIT, 1988, Chroniques médicales d'un psychanalyste, Rivages/Psychanalyse, pp.66 et 207.










17 - Germaine GREER, 1970, La femme eunuque, Laffont 1971, chap. " Les rondeurs ".