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La signification de la gêne attribuée aux bruits dans l'habiter

 

 


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Florence Desbons, Manuel Periáñez, décembre 1975

 

   
 

Ministère de l'Équipement, 2. av. du Parc de Passy, 75016 - Paris
Compagnie Française d'économistes et de psychosociologues, 12, rue Alfred de Vigny, 75008 - Paris

Rapport de fin de contrat n° 74 61041 00 223 75 01
   
       
 

Ont collaboré à cette recherche J.-P. Cordier, D. Poggi, J. Rousseau (de la CEP).
Nous tenons à remercier pour leurs indications précieuses les Drs. Lucio Covello et Paulette Letarte, le Pr. Georges Devereux (psychanalystes SPP), et Mmes F. Lugassy et J. Palmade (psychosociologues CEP), ainsi que le Dr I. Beller (Centre de Sémiophonie).

   
 

« Il est terrible

le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain

il est terrible ce bruit

quand il résonne dans la mémoire de l’homme qui a faim ».

Jacques Prévert, Paroles.

   
 
   
 
   
 
   
 
   
 

Sommaire

1. - INTRODUCTION

2. - ÉTUDE DOCUMENTAIRE

2.1. DEFINITIONS DU BRUIT

2.2. TEXTES OFFICIELS RELATIFS AU BRUIT

2.3. ÉTUDES ACOUSTIQUES

2.4. ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES ET PSYCHOPHYSIOLOGIQUES

2.5. ÉTUDES PSYCHOSOCIOLOGIQUES ET SOCIOLOGIQUES « APPLIQUÉES »

2.6. ÉTUDES SOCIOLOGIQUES (où le bruit apparaît)
 

3. - MÉTHODOLOGIE ET DÉROULEMENT DE L’ENQUÊTE

3.1. LANCEMENT DE L’ÉTUDE

3.2. OUTIL D’INVESTIGATION

3.3. ÉTABLISSEMENT DU PLAN D’ÉCHANTILLON

3.4. L’ENQUÊTE 
 

4. - ÉCHANTILLON RECUEILLI (tris à plat)

4.1. STRUCTURE SOCIOLOGIQUE DE L’ÉCHANTILLON

4.2. L’HABITAT DE L’ÉCHANTILLON

4.3. ÉVALUATIONS EXPRIMÉES PAR LES INTERVIEWÉS

 

5. - ANALYSE FACTORIELLE

5.1. LA TYPOLOGIE DES BRUITS

5.2. LES VARIABLES SECONDAIRES

5.3. L’ANALYSE DES BRUITS DANS LE DISCOURS

5.4. LES RÉSULTATS DU TRAITEMENT STATISTIQUE SUR LA GÊNE DUE AU BRUIT

5. 4. 1. Le nuage des habitants
5. 4. 2. Le nuage des 13 types de bruits

5.5. RÉSULTATS SUR L’INTENSITÉ DES BRUITS
 
 

6. - COMPLÉMENT D’ENQUÊTE AUPRÈS DE DIX FAMILLES
HABITANTHABITANT UNE ZONE HLM DANS PARIS

6.1. BUT DE CETTE SOUS-ÉTUDE

6.2. DESCRIPTION DE LA ZONE HLM DANS PARIS

6.3. ANALYSE QUALITATIVE DES TROIS SOUS-GROUPES PAR ZONE DE BRUIT.

6. 3. 1. Analyse des entretiens avec des locataires de logements exposés au bruit de la circulation (6 cas)
6. 3. 2. Analyse des entretiens avec des locataires exposés à la fois au bruit de la circulation et au calme des cours intérieures (6 cas)
6. 3. 3. Analyse des entretiens avec des locataires exposés uniquement au calme des cours intérieures (4 cas)

6 4 ANALYSE DU « BILAN-BRUIT » DES SEIZE CAS
 
 

7. - ANALYSE DE CONTENU SUR 70 CAS
HABITANT ET FORMULATION D’HYPOTHÈSES TENDANCIELLES

7.1. LE BRUIT ET LA PERCEPTION DU FONCTIONNEMENT SOCIAL

7.2. LES BRUITS « ANONYMES », NON-RELATIONNELS

7.3. LE BRUIT ET LA RELATION A L’HABITAT

7.4. BRUITS RELATIONNELS ET PROMISCUITÉ

7.5. LE BRUIT ET LA FAMILLE

7.6. LA GÊNE ET LA TEMPORALITÉ DES BRUITS

7.7. LE BRUIT ET LE TRAVAIL

7.8. BRUIT ET TRAITS DE PERSONNALITÉ

7.9. RÉCAPITULATION DES PRINCIPALES HYPOTHÈSES
 
 

8. - SYNTHÈSE (essai de repérage des niveaux des significations des bruits)

8.1. LA GÊNE DUE AU BRUIT (perspective psychanalytique « économique »)

8.2. APPROCHE GÉNÉTIQUE DES SIGNIFICATIONS ATTRIBUÉES AUX BRUITS

8. 2. 1. Le vécu sonore intra-utérin.
8. 2. 2. L’acquisition de la phonation

8.3. SIGNIFICATIONS D’ORDRE SYMBOLIQUE - LES « FORMATIONS COMPLEXES »

8. 3. 1. Les imagos acoustiques
8. 3. 2. La scène primitive
8. 3. 3. Le thème de la castration

8.4. SCHÉMA D’ENSEMBLE DES NIVEAUX DE SIGNIFICATIONS DES BRUITS
 
 

ANNEXES

ANNEXE I - BIBLIOGRAPHIE

ANNEXE II - OUTILS D'INVESTIGATION

A.2.1. PHRASES A COMPLÉTER ET GUIDE D'INTERVIEW DES 60 PREMIERS INTERVIEWS
A.2.2. GUIDE D'ENTRETIEN DU COMPLÉMENT DE 10 ENTRETIENS DANS UNE ZONE HLM DE PARIS (cf. Ch. 6)
A.2.3. QUESTIONNAIRE FACTUEL. Factuel bruit

ANNEXE III - DOCUMENTS RELATIFS A L'ANALYSE FACTORIELLE

A.3.1. VARIABLES FACTUELLES ET EXPLICATIVES (grille de codage)
A.3.2. TYPOLOGIE GÉNÉRALE DES BRUITS MENTIONNES PAR L'INTERVIEWE
A.3.3. TYPOLOGIE DES BRUITS ATTRIBUES AUX VOISINS PAR L'INTERVIEWE

ANNEXE IV - HYPOTHÈSES EXPLICATIVES INDIVIDUELLES
 

   
 
   
 

1. - INTRODUCTION



Le champ spécifique de cette recherche psychosociologique est délimité par l’ensemble des significations subjectives que les individus, consciemment ou inconsciemment, attribuent aux bruits. La gêne, associée aux bruits, a été privilégiée par rapport au monde sonore vécu comme positif : d’une part pour répondre à la demande qui est de parer au plus pressé en ce qui concerne le bruit-nuisance, en particulier dans les immeubles modernes ; mais d’autre part, c’est l’objet même de l’étude qui ne se laisse que très difficilement saisir sur son versant positif et cela indépendamment de la gêne.

Il s’agit pour nous de tenter de savoir, dans la mesure du possible, pourquoi les habitants d’une même zone urbaine, soumis aux mêmes bruits dans des logements identiques, réagissent différemment à ces bruits, soit par la gêne, soit par une relative indifférence (dans certains cas même par un attachement à ces bruits décrite comme coutumiers, rassurants...). Nous avons cherché d’abord à mettre en évidence cette dispersion des attitudes individuelles face à la gêne attribuée aux bruits, par un plan d’échantillon comprenant une vaste typologie d’habitats.

Ensuite, dans l’analyse du matériel, nous avons cherché les hypothèses sociologiques, psychosociologiques, psychanalytiques, susceptibles de dégager les traits communs entre des catégories d’attitudes individuelles. A cette fin, nous avons soumis le matériel recueilli par 70 entretiens semi-directifs à diverses analyses.
Une recherche bibliographique intensive et des entretiens avec quatre psychanalystes ayant une longue expérience clinique, nous ont permis enfin de mieux situer le champ précis de cette recherche par rapport au problème global de l’interaction entre le psychisme et le monde sonore environnant.

Le problème des définitions du bruit, (abordé à travers l’étude bibliographique) est celui du glissement conceptuel très fréquent entre bruit et gêne. Dans cette étude nous éviterons le piège formaliste des définitions : il nous suffira de poser le bruit comme l’ensemble des sons perceptibles à l’oreille humaine, en dehors de tout vécu affectif déclenché (ou non) par sa perception ; la gêne correspondant au déplaisir éprouvé à la perception du bruit. Tout au long de l’analyse de contenu des entretiens, il est devenu de plus en plus clair que cette gêne était elle-même aussi complexe que les bruits qui la provoquent. Le travail psychique de « traitement » des informations sonores se faisant pour, une très grande part inconsciemment, la gêne revêt la même complexité que les processus inconscients auxquels elle est associée : le dernier chapitre de ce travail se donne pour but d’essayer de cerner des types différents dans le processus psychique qui conduit à la gêne. Mais ce fait pose le problème des interviews et de leur analyse en termes de « significations ».

Dans un premier temps ces « significations » ont été prises au niveau manifeste, celui du discours de l’interviewé, comme il avait été fait dans toutes les études passées en revue dans l’étude bibliographique. Les personnes interrogées ne peuvent répondre qu’au niveau d’une gêne dont ils ont conscience, et à laquelle ils peuvent attribuer des significations. Dans la plupart des cas cependant, l’analyse en profondeur révèle des significations inconscientes très différentes de celles avancées par l’interviewé, ainsi que des déplacements fréquents de problèmes étrangers au bruit et à sa gêne : le bruit est souvent un bruit-prétexte, un support projectif à des processus conflictuels inconscients. Mais la gêne qu’il occasionne est d’autant plus réelle, qu’elle est davantage « personnelle ».

Le problème s’est posé de savoir s’il fallait mesurer le bruit dans les logements des personnes interviewées, afin d’intégrer des variables objectives acoustiques dans l’analyse de notre matériel. Bien entendu, une telle mesure eût été indispensable dans une optique de recherche exhaustive. Mais par rapport à notre objet d’étude et son caractère exploratoire, qui vise à démêler les grandes lignes d’une psychosociologie du bruit, les caractérisations physiques acoustiques eussent été un luxe méthodologique qui ne serait justifiable que dans la mesure où il permet de mettre au point et d’essayer sur le terrain, les méthodes de mesure et surtout leur application « humaine ».

Ainsi, avons-nous estimé que l’on pouvait en un premier temps se satisfaire de trois niveaux de bruits, niveaux définis comme « calmes », « bruyants » et « très bruyants » par l’observation directe sur place ; s’il reste évidemment toujours possible de procéder à des mesures plus rigoureuses ultérieurement, à l’expérience cette typologie sommaire s’est avérée assez satisfaisante.

Les stimuli sonores, c’est-à-dire le monde sonore global perceptible pour l’oreille humaine, découlent d’un phénomène de mécanique ondulatoire que les physiciens peuvent mesurer, catégoriser, voire reproduire à volonté : nous sommes dans un des domaines des sciences dites exactes, I’acoustique. Si nous voulons nous occuper de la perception des sons, nous entrons dans le domaine de la physiologie de l’audition, domaine hautement spécialisé de même que l’acoustique. Des études ont été faites, en grand nombre, portant sur les interactions entre ces deux domaines, assez rigoureuses pour permettre des expérimentations en laboratoire.

Pour passer de la physiologie ou de la psychophysiologie de l’audition au problème de la gêne attribuée à certains sons par le psychisme, il y a une difficulté majeure, car nous entrons dans un champ qualitativement différent des précédents, celui des sciences humaines. Dès que l’on introduit le concept de signification des sons, nous sommes dans le domaine des relations de l’individu à l’environnement global dans toute sa complexité, et ce à des niveaux de synthèse différents. La signification des bruits et de la gêne qui leur est éventuellement associée est un concept de nature sémiologique, radicalement différent des caractéristiques physiques du bruit en soi.

Les mesures acoustiques peuvent être utilisées en laboratoire pour des recherches de physiologie et de psychophysiologie. Mais au-delà, il y a coupure épistémologique. L’illusion de la connaissance objective de la gène peut être écartée facilement : on mesure les bruits, on ne mesurera sans doute pas avant longtemps (sinon de façon grossière) le déplaisir (ou le plaisir) lié à ces bruits. Encore faut-il être certain que la liaison existe, ce qui est indémontrable rigoureusement, hors des conditions de laboratoire, bien que les études psychophysiologiques aient depuis longtemps démontré l’existence d’une gène « objective » liée aux fortes intensités. Il est évident qu’un réacteur d’avion est vécu comme « gênant » par une très grande majorité d’habitants en raison simplement du niveau sonore ; mais nous pouvons toujours y ajouter les représentations subjectives qui aggravent ou diminuent la gène : nous avons ainsi rencontré tel ingénieur aéronautique qui ayant pris sa retraite dans un quartier situé dans l’axe d’une piste d’envol, semble heureux de finir sa vie dans les hurlements des réacteurs, pour lui la plus émouvante musique...Il n’y a donc pas de primauté absolue des intensités sonores dans le problème de la gêne. Ce qui est valable pour le « seuil de la douleur », l’est certainement aussi pour les autres caractéristiques des sons, leur fréquence, rythme, coloration, etc.

C’est pour cet ensemble de raisons que nous ne pouvons envisager le bruit comme le font les acousticiens, c’est-à-dire, comme un phénomène en soi, sur lequel on tiendrait un discours a priori clivé de son origine, de son sens et de celui de la gêne qui peut lui être associée.

Nous considérons ici le bruit comme un élément fondamental de la relation au monde. En cela nous essaierons de lui restituer sa place et son importance, car le bruit comme message sonore de notre environnement doit s’envisager dans la dialectique de l’interaction de ses aspects positifs et négatifs : nous ne pensons pas, pour les raisons déjà citées, y être entièrement parvenus. Ajoutons que nous avons insisté sur le contexte socialisé de l’émergence du bruit, ici le logement. Nous pensons que ce contexte social, avec ses nombreux prolongements et ramifications tant en direction de la structure globale de la société que de celle, psychologique, de l’individu, prime nettement sur le phénomène bruit en soi.

   
 
   
 

2. - ÉTUDE DOCUMENTAIRE



Par rapport à l'objet de notre recherche, nous avons estimé nécessaire, dans un premier temps, de faire une synthèse sommaire des travaux sur le bruit et de préciser les différentes approches qu'ils recouvrent.

Nous ne prétendons pas avoir passé en revue tout ce qui existait comme textes sur le bruit. Les difficultés de recueil de l'information ont joué, là comme ailleurs, et l'exhaustivité ne s'imposait que pour les directions de recherches dont la présente étude entend prolonger les acquis. D'autre part, nous nous sommes attachés dans les comptes rendus qui vont suivre à préciser notre propre approche en la dégageant des approches antérieures et en espérant qu’aucune direction de recherche importante, déjà publiée, ne nous soit restée inconnue.

Notre démarche a été tout d'abord de nous interroger sur les nombreuses définitions du bruit puis de rendre compte aussi bien des textes spécifiquement consacrés au bruit par les institutions législatives, politiques ou culturelles (Ministère de la Santé, Conseil de l'Europe), que des recherches proprement dites, allant des études techniques d'acoustique, aux études de sociologie appliquée où le bruit apparaît comme une variable dont on cherche les effets, sans oublier les recherches physiologiques et psychophysiologiques. Nous essayons enfin de montrer comment, dans des études sociologiques, le bruit apparaît et peut être analyse en terme d'émergence sociale de la gêne. La liste des ouvrages consultés est publiée en annexe de ce rapport.

 

2.1. DÉFINITIONS DU BRUIT

Les diverses définitions du bruit que l'on peut relever montrent la multidimensionnelle de la notion de bruit. Selon le Comité Électrotechnique Français, on entend par bruit :

    toute sensation auditive désagréable ou gênante ;
    tout phénomène acoustique produisant cette sensation ;
    tout son ayant un caractère aléatoire et sans composantes définies.

Plus simplement, « le bruit, c'est ce que nous voudrions ne pas entendre., et, ne pouvant fermer les oreilles comme nous fermons les yeux, c'est ce que nous sommes malgré tout, obligés d'écouter ». (Alexandre et Barde, in « Le temps du bruit », p. 28).

Dans la même direction, on peut aussi citer la définition du Ministère de la Santé Publique et de la Sécurité sociale (in « La lutte contre le bruit », sept. 1971) :

« Les définitions du bruit établies en partant de ses propriétés physiques ne sont pas toujours satisfaisantes parce que le caractère distinctif du bruit n'est pas d'ordre physique mais physiologique, c'est son opportunité. »

« Le terme bruit désigne communément, toute sensation auditive, plutôt désagréable ou gênante que produit sur notre organisme l'ensemble des vibrations sonores complexes, incoordonnées, reçues et transmises par I'oreille jusqu'aux cellules du cerveau. » La définition actuellement admise est que . « tout son inopportun est un bruit ».

On pourrait citer ainsi de nombreuses définitions qui ne font que référer le bruit à la « gêne » qu'il détermine ou recèle en soi; elles ne diffèrent donc que par le point d'application de cette gêne, physique, physiologique, psychologique, etc. Ainsi est-il possible de définir le bruit par rapport à la musique :

« Si l'on en croit le dictionnaire, le bruit est un assemblage de sons divers, abstraction faite de toute harmonie. Dans cette optique, la musique n'est pas un bruit, et on oppose déjà à la notion de bruit, la notion de son. Malheureusement, les sons même les plus purs, peuvent dans le monde des sonorités, compter parmi les éléments les plus nocifs, les plus dangereux, les plus désagréables ; (...) Aussi a-t-on été tenté de définir le bruit non pas seulement en fonction de sa nature, mais plutôt en fonction de ses effets et d'une façon générale, de baptiser, bruit, tout son désagréable ». (in Le bruit, fléau social, M. Tamboise).

Face à cette multi-dimensionnalité, il ne reste que deux issues, soit s’en tenir à des définitions strictement objectives, c'est-à-dire réduire la notion de bruit à un ordre acoustique et lui donner des limites mesurables en spectre de fréquences, en décibels ou tout autre mesure normalisée ; soit élargir la notion de bruit au champ sociologique et psychanalytique et considérer comme bruit, tout ce qui est désigné et nommé comme tel dans les pratiques sociales. On doit garder ce champ de définition présent à l'esprit pour aborder les textes officiels relatifs au bruit.
 

2.2. TEXTES OFFICIELS RELATIFS AU BRUIT

Cette dénomination de « textes officiels » n'est pas vraiment pertinente ; nous voulons désigner par là, tous les textes qui, s'appuyant ou non sur des études, proposent par leur objet même des définitions normatives du bruit. Qu'il s'agisse, en effet, de colloques, de textes ministériels réglementaires, ou issus d'organisations professionnelles ayant à voir avec les problèmes du bruit, tous ces textes supposent un passage de la définition objective ou scientifique à une définition normative, Ainsi :

  • « Étant donné que le bruit excessif est de nature à créer des troubles organiques et psychiques aux personnes qui y sont exposées et que pour le moins, il cause de plus en plus de gêne à de grandes parties de la population, l'homme doit donc être protégé contre les conséquences physiques et psychiques du bruit » (Résolution (69) 1 du Conseil de l'Europe, « Effets du bruit sur la santé et lutte contre le bruit ».
  • « Toutes les mesures appropriées doivent être prises par l'employeur pour que les conditions générales régnant sur le lieu de travail permettent d'assurer une protection suffisante de la santé des travailleurs intéressés et notamment : les bruits et vibrations nuisibles à la santé des travailleurs soient éliminés ou réduits autant que possible » (Recommandation du Bureau International. du Travail, Juin 1953).
  • « L'évolution du monde moderne a apporté à l'homme de meilleures conditions de vie et de confort liées au progrès technique, mais elle entraîne des menaces, car les procédés industriels, les conditions d'habitation, les transports peuvent être à l'origine de pollutions troublant l'équilibre naturel. (... ) La lutte contre le bruit est une nécessité urgente qui contribuera à offrir à chaque individu l’état de bien être physique et mental qui constitue la raison d'être de notre civilisation » (Préface par le Ministère de la Santé publique de « La lutte contre le bruit », sept. 1971).

Toutes ces perspectives sont présentes dans le texte du Colloque de Royan, dont l'objet, la défense de l'homme contre les pollutions (notamment le bruit), et le parrainage, l'Association pour le Développement du Droit Mondial, indiquent le souci de donner un statut normatif et réglementaire, sinon juridique, au bruit. Les diverses communications de ce Colloque illustrent à nouveau, la multi-dimensionnalité de la notion. Dans son exposé introductif, N. Jacob, souligne la généralisation, mais non la nouveauté, du problème du bruit (antiquité). Il distingue deux catégories de bruit :

  • bruits provoqués par les particuliers (intérieurs et extérieurs) ;
  • bruits provoqués par les services publics (bruits au sol qu'on ne peut déplacer, bruits dont l'emplacement est indifférent). Selon lui, le bruit s'en prend essentiellement à l'homme et ne détériore pas son environnement. De plus, le bruit n'est pas seulement le fait d'un seul individu qu'on peut réprimer. C'est l'activité de l'homme moderne qui se retourne contre lui, et non l'activité fautive d'un seul individu.

Dans sa communication, Claude Leroy souligne que la notion remet au second plan, la question de l'intensité et que toute définition en terme de sons est insuffisante car elle ne tient pas compte du rapport signal/bruit. Il indique en outre la relativité sociale de la gêne attribuée au bruit en notant que le bruit plus faible de Stockholm est vécu comme plus perturbateur que le bruit plus intense de Ferrare (cf Jonssen, Kajland, Paccagnelle, Sorensen : « Annoyance reactions to traffic noise in Italy and Sweden », OCDE).

Mais après ces préliminaires, le Colloque aborde directement les questions d'ordre législatif et réglementaire. Germaine Moreau indique que dès le 5 Janvier 1957, une Commission Technique d'Eude du Bruit est instituée en France, menant aux prescriptions législatives, sur le plan local, d’un règlement sanitaire pris par les maires et préfets (Art. 103bis du Règlement diffusé par circulaire du 17/11/66 du Ministère de la Santé) qui énumère les bruits sanctionnés :

  • réparations et mises au point abusives et répétées de véhicules à moteurs sur la voie publique ;
  • bruits excessifs de travaux ;
  • publicité ou réclame par cris, chants, emplois d'instruments (trompes, etc.) ;
  • usage en plein air de sifflets, sirènes ;
  • musiques foraine à partir de 22 ou 23h ;
  • tirs sur la voie publique ;
  • haut-parleurs sur la voie publique ;
  • machines parlantes sur parties du domaine public accessibles au public ;
  • hurlements, aboiements, miaulements ;
  • à l’intérieur, bruits des appareils de reproduction sonore.

De fait peu de manifestations sonores de la vie quotidienne échappent aux règlements sur le bruit, il en est donc de même pour le bruit dans le travail réglementé par un décret du 12/4/1969, imposant aux chefs d'établissements, l'obligation de « maintenir l'intensité des bruits supportés par les travailleurs à un niveau compatible avec leur santé, par la réduction de l'intensité des bruits à leur source d'émission, l'isolement des ateliers bruyants, l'insonorisation des locaux, etc. ... ». S'ajoutent à ces règlements, ceux relatifs à l'isolation acoustique des nouveaux bâtiments d'habitation (Décret n° 69.596 du 14/6/1969, fixant les règles générales de construction des bâtiments d'habitation.) - « le niveau de pression acoustique du bruit engendré dans un logement par un équipement quelconque du bâtiment ne doit pas dépasser 35 décibels-A, en général, et 30 décibels-A, s'il s'agit d'équipements collectifs tels qu'ascenseurs et chaufferies » (Art. 3).

On pourrait penser que la jurisprudence pose de manière plus nette ce qui est bruit et ce qui ne l'est pas, mais comme le souligne L. Bouvier, au Colloque et dans son ouvrage : « Manuel de lutte judiciaire contre le bruit », le Parquet ne poursuit que rarement en ce domaine, et jusqu'aux gardiens de la paix qui n'osent intervenir de peur d'être impopulaires.

Le Conseil de l'Europe dans « La lutte contre le bruit, problème de santé publique » (Strasbourg 1964), indique une des raisons de cet « à peu près » réglementaire, en soulignant que le bruit est un élément de la vie sociale et culturelle. Produire du bruit est avant tout lié à des sensations agréables, surtout pour les enfants et la jeunesse. Le bruit exprime la joie de vire, il accompagne les fêtes. Il peut aussi être un facteur de puissance, de sécurité et de réussite et permet de donner libre cours aux besoins d'agressivité. En ce sens le bruit n'est gênant que lorsqu'on est victime de l'agresseur.

On voit comment ces ouvrages généraux fondent leurs résolutions ou sont marqués des trois soucis de :

  • définition/ réglementation;
  • protection de la santé;
  • contrôle des effets psychosociologiques du bruit.

 

2.3. ÉTUDES ACOUSTIQUES

On peut légitimement attendre des études acoustiques qu'elles donnent une définition objective du ou des bruits. En fait, elles visent toutes à la mesure de ce qui est désigné comme bruit et à la recherche de moyens, pour le réduire ou le supprimer. Dans le Rapport du Groupe de Travail Acoustique réuni sous 1'ëgide du Plan Construction (Octobre 1972 et Septembre 1973), sont regroupées des analyses portant sur :

  • la gêne due au bruit dans les logements,
  • les phénomènes acoustiques mal connus et les nouvelles technologies,
  • le bruit des équipements,
  • l'information et la formation.

Il s'agit là, d'un texte charnière entre des études d'acoustique pure et des études se posant la question de la gêne ; il est évident que la technique acoustique peut aider à l'atténuation de la gêne et c'est l'objet de ce groupe de travail. Mais d'autres études ont été menées qui s'efforcent plutôt de qualifier les sons et les bruits :

  • « Comment mesurer et caractériser un bruit », by R. Jones
  • « Semantic approach to the perception of complex sounds », by L.N. Solomon, Journal of acoustical society of America, May 1958 ;
  • « Search for physical correlations to psychological dimensions of sounds ». id., Avril 1959 ;
  • « Semantic reactions to systematically varied sounds », id., Juillet I959.

Ces trois derniers articles montrent par défaut l'objet réel des approches acoustiques et la nécessité pour elles de se donner des invariants d'ordre psychologique ou physiologique. Il en est de même pour « On scaling the unpleasant sounds », by Bauscher & Robinson, British Journal of applied physics, n° 13, 1962.

De nombreuses études ont été réalisées sur la musique, mais ce sont les éléments culturels qui sont déterminants et non les sons et bruits en eux-mêmes. De même, les tests visant à déterminer les réactions aux sons, supposent une classification préalable selon des critères psychologiques qui n'évitent pas les références culturelles dans les sons proposés.

 

2.4. ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES ET PSYCHOPHYSIOLOGIQUES

Toutes ces études traitent les effets du bruit sur l'homme ; ainsi dans « La lutte contre le bruit » (déjà cité, p. 15 à 18), on distingue deux types d'effets :

  • les effets directs sur l'audition ;
  • les effets secondaires sur le système nerveux central, le système nerveux sympathique, l'appareil cardio-vasculaire, l'appareil respiratoire, l'appareil digestif, la vision, le plan endocrinien.

Dans « Le bruit fléau social », les méfaits du bruit sur l'oreille sont largement décrits : « chaque bruit excessif détruit un nombre non négligeable des 240 000 cellules ciliées, véritables petits microphones qui tapissent l'oreille interne » (p. 18). Quant aux effets indirects : « La communication qui s'établit avec l'ensemble des organes par une interconnexion totale avec le système nerveux, rend théoriquement possibles tous les types de traumatismes de quelque nature qu'ils soient... » (p. 23). Cet ouvrage collectionne les effets les plus terribles et les conséquences les plus catastrophiques pour l'organisme, depuis les phénomènes épileptiformes en passant par la diminution des réflexes, de l'activité psychique, les maux de têtes, névralgies, troubles de caractère, jusqu'aux névroses et actes démentiels (crimes pour bruit). On rappelle même que « dans les grandes villes, 52 % des troubles nerveux, selon un rapport de l'Académie de Médecine, proviennent des excès de bruit » (p. 26). Le bruit peut aussi faire augmenter « le métabolisme de base de plus de 30 % » et « on peut dire que la plupart de nos appareils physiologiques (...) peuvent être perturbés par le bruit » (p. 26). « Le cœur n'échappe pas non plus à la règle » ; et voila le bruit responsable d'un grand nombre d'infarctus du myocarde (p. 27).

Ce type de discours est exemplaire dans la mesure où il -ne fait que rarement référence aux conditions de réalisation des bruits et de ses conséquences au niveau du vécu (voir le fascicule du Ministère de la Santé où c'est, en bloc, l'évolution du monde moderne qui en est la cause). Dans ces études, le bruit est isolé de ses significations et seuls les effets pouvant faire l'objet d'une description finalement clinique sont pris en compte.

Pour plus de références sur les effets physiologiques du bruit on pourra se reporter à :

  • « The effects of noise upon sleep », by P.A. Morgan, rapport n° 40 de L'Institute of Sound and Vibrations Research, University of Southampton (1970) (sur le bruit et le sommeil).
  • « Effects of noise on people », U.S. Environnemental Protection Agency, Washington, 1971 (sur les conséquences du bruit sur le sommeil des enfants).
  • « The social impact of noise », U.S. Environnemental Agency, Washington, 1971.
  • The Lancet (13/12/72), et the Guardian (17/7/72) (sur les corrélations entre bruit et maladies mentales).
  • Le Figaro (14/9/72) : résultats d'une enquête SOFRES sur le bruit.
  • « Les effets du bruit », Dr. Grognot, in Horizons Médicaux., n° 120 à 125,Paris 1965 (sur les transformations subies par l'organisme à cause du bruit).

Dans toutes ces études, le bruit apparaît comme un tribut payé à l'amélioration des conditions de vie. Ce dont il n'est jamais fait état, c'est la façon dont les différents groupes sociaux sont affectés par cette nuisance. Tout se passe comme si les victimes du bruit exerçaient toutes la même activité professionnelle, logeaient dans le même type d'habitat et étaient soumises au même type de bruit quantitativement et qualitativement. On remarque d'autre part que la responsabilité du bruit est particulièrement soulignée pour ce qui est de la fatigue et de l'agressivité (meurtres !), Envisager la question du bruit en ces termes, occulte les conditions de vie urbaine, la parcellisation du temps, la poids du rapport au travail (même non bruyant), les charges familiales, le système productiviste, Le bruit se présente comme un alibi et un masque qu'on isole de son contexte socio-économique. Comme dans nombre de discours sur la ville où l'urbain est personnalisé, le bruit, dans les études physiologiques, l’est également :

« Le bruit domine dans l'usine, le bruit règne dans la rue, le bruit menace dans le ciel, il semble triompher partout, Il 'nous envahit, nous pourchasse, nous donne envie de fuir à la recherche d'un abri. Quel peut être cet abri ? En tout état de cause, ce devrait être le foyer, la maison où, bien calfeutrés, loin de toute agression, on pourrait goûter le plaisir de quelques heures de loisir et surtout jouir pleinement de ce sommeil réparateur qui devrait nous permettre d'autre le lendemain en mesure de résister à un nouveau combat (...) ; mais ce n'est pas chose facile car le bruit nous assiège et sait profiter de la moindre occasion pour s'infiltrer partout (... ). il saura par l'intermédiaire de la moindre défaillance de construction, ou de la complicité des matériaux, franchir l'enceinte qui lui est interdite (in « Le bruit fléau social », p. 70), Le bruit dans ce texte n'apparaît nulle part comme lié au système de production, et notamment au système de production du cadre bâti.

Peut-on poser le problème du bruit en terme de besoins fonctionnels de l'homme; c'est la perspective du Séminaire sur « Les dimensions neurophysiologiques et neuropsychologiques des besoins fonctionnels de l'homme (en vue de leur projection ultérieure sur le plan architectural) » tenu par le RAUC (6 octobre 1968). Dans sa communication, J.-C. Lafon, indique le caractère extrêmement relatif des réactions aux stimuli sonores, et notamment des « réactions secondaires » :

« La réaction de vigilance est l'alerte donnée à un individu par un signal. L'alerte est essentiellement donnée par les signaux transitoires, c'est-à-dire par les variations brusques d'intensité. Dans un milieu silencieux, un son brusque de 50 décibels, sera très réactogène, l'individu sursautera ; par contre dans un milieu bruyant de 80 décibels, il faut pour obtenir une réaction de vigilance 100 à 110 décibels Ce n'est pas la valeur absolue du signal qui compte, mais sa valeur relative par rapport au fond sonore. L'état de vigilance du sujet est également important. Plus il, est en attente d'un phénomène, plus sa réaction sera vive pour des variations d'intensité énergétique relativement faibles, et inversement. Ainsi, lorsque des mères appellent du 5ème étage d'un HLM, leurs enfants qui jouent sur un tas de sable, elles doivent crier très fort pour arriver à les alerter. Par contre, si l'enfant est attentif, il suffit quelquefois d'un signal, parlé presque à voix normale pour que le son éveille réflexe d'orientation et de vigilance » (p. 45).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Il est remarquable que ce soit finalement un acousticien qui pose la question du contexte, encore que celui-ci reste un contexte sonore. Outre la réaction de vigilance, il est aussi fait état des réactions d'habituation et de conditionnement, J.-C. Lafon, souligne aussi la fonction protectrice que peut remplir le bruit : « On sait également que les signaux continus sont beaucoup plus habitués (1) que les signaux non continus : au bout de deux ou trois nuits, on dort très bien près d'une rivière, d'une chute d'eau, même d'un train.

1 - L'auteur fait ici référence à de nombreuses expériences d'habituation aux bruits, le terme habitué signifie que les personnes se sont habituées au bruit après un certain nombre de répétitions.

 

Ces bruits entrent dans le cadre de l'ensemble des perceptions qui donnent la connaissance du milieu auquel on est habitué. C'est la raison pour laquelle beaucoup d'étudiants travaillent avec de la musique. Cette musique ne sert pas d'incitation sensorielle, mais sert à masquer les variations brusques d'intensité, les signaux d'alerte, c'est-à-dire, tous les bruits de la vie courante, cris... » (p. 46).

De ces aspects du bruit, on peut déjà tirer quelques perspectives d'approche du bruit en terme de gêne, puisque tout bruit n'est pas générateur de gêne et que, a contrario, il peut servir de rempart à toute gêne possible. C'est dans ce sens que la contribution de Me Bouvier (p. 50 à 61) est intéressante, il souligne en effet que . « les questions de bruit ont longtemps été cantonnées dans le domaine judiciaire aux problèmes de mauvais voisinage ». Depuis on a assisté à une généralisation des problèmes de bruit. Or, « on a cru que le fameux sonomètre, le décibel permettrait de fournir des normes simples (...) ; en définitive, il n'existe un problème de la nocivité du bruit que dans la mesure où il n'est pas très fort. Lorsqu'il s'agit d'un bruit très fort, 115 ou 120 db, tout le monde est d'accord pour constater qu'il produit des lésions physiologiques ou autres. Dans la pratique les affaires judiciaires font apparaître dans une très grande majorité des bruits qui se situent entre 30 et 60 db, très généralement entre 40 et 50 db ».

De fait, la question sous-jacente à tous ces aspects du bruit est double : d'une part, reconnaissance des dangers physiologiques des bruits très forts et d'autre part tout le domaine des bruits qui ne se présentent comme trouble, agression, gêne que par rapport à un contexte. Tout le problème est la définition de ce contexte.

Comme le note le professeur Scherrer de l'INSERM, dans ses « réflexions sur le sommeil » : »...les sons continus ne sont pas extrêmement gênants, à condition bien sûr de n'être pas à un niveau trop élevé. Par contre, les bruits intermittents sont très gênants, notamment s'ils contiennent des composantes aiguës ou s'ils comportent une signification (...). Certains bruits significatifs comportent une faculté de motivation de la vigilance beaucoup plus importante que d'autres bruits non significatifs » (p. 122).

E.T. Hall est assez proche de ce point de vue : « La quantité d'informations collectée par les yeux et les oreilles n'a pas été calculée avec exactitude. Un tel calcul, non seulement nécessite une transposition, mais encore les savants ont-ils été handicapés par le fait qu'ils ne savaient pas quoi compter (...). Il est probable que chez les sujets normalement vigilants, les yeux soient jusqu'à mille fois plus efficaces que les oreilles pour ramasser de l'information. L'espace visuel, par conséquent, possède un caractère totalement différent de l'espace auditif. L'information visuelle tend à être moins ambiguë et plus focalisée que l'information auditive. Une exception majeure est le cas de l'écoute des aveugles qui apprennent à sélectionner les hautes fréquences, ce qui leur permet de localiser des objets dans une chambre.

La perception de l'espace n'est pas seulement déterminée par ce que l'on peut percevoir mais aussi par ce que l'on peut filtrer. Des gens élevés dans des cultures différentes apprennent dans l'enfance, sans jamais en être conscients, à filtrer un type d'information tout en étant très attentifs à un autre.

Une fois établies, ces structures perceptives restent apparemment assez stables pendant la durée de la vie. « Les Japonais, par exemple, ont besoin de nombreux filtres visuels mais se contentent parfaitement de murs en papier en tant que filtre acoustique. Passer la nuit dans une auberge japonaise alors que dans la chambre à côté, il y a une fête, constitue pour l'occidental une nouvelle expérience sensorielle. A l'opposé, les Allemands et les Hollandais dépendent de murs épais et de doubles portes pour filtrer le son, et ont des difficultés s'ils doivent le faire avec leur propre capacité de concentration » (The hidden dimension, pp. 42 à 45).

Prenons bonne note de I'écrasante supériorité de la vue sur I'ouïe (nous y reviendrons), ainsi que des modalités différenciées culturellement de la mise en œuvre des sens perceptifs. On pouvait s'en douter depuis Marcel Mauss (« Les techniques du corps »). Toutes ces relativisations, aussi utiles soient-elles, ne viennent en définitive que rendre plus complexe le problème du sens attribué à la gêne et au bruit, et à leur interdépendance.

Ce problème du sens, que nous avions déjà relevé comme la limite des études acoustiques, se révèle aussi être la limite de l'approche en termes psychophysiologiques. Qu'en est-il lorsque les études se déploient sur un terrain psychosociologique, c'est-à-dire qu'elles se définissent par rapport à un contexte incluant le champ des significations dont les bruits sont porteurs ?

 

 

 

2.5. ÉTUDES PSYCHOSOCIOLOGIQUES ET SOCIOLOGIQUES « APPLlQUÉES »

Parmi ces études, nous distinguerons celles qui se donnent explicitement pour objet les effets sur l'homme (en général, même s'il est ensuite distingué, entre groupes sociaux et types d'environnement), du bruit en général ou de types de bruits, et les études qui s'attachent à des groupes sociaux particuliers généralement distingués par type d'habitat.

Dans ce groupe d'études :

  • « Subjective response to road traffic noise », by I.D. Griffiths & F.J. Langdon, Building Research, 1968.
  • « Étude de la gêne due au trafic automobile urbain », CSTB, Paris 1971.,
  • « Prévision de la gêne due au bruit des avions », Association d'Anthropologie Appliquée, Faculté de Médecine, Paris 1970.
  • « La gêne due au bruit de la circulation automobile », Cahiers du CSTB, n' 88, Octobre 1967.
  • « Silence », Association Internationale contre le Bruit, 3ême Congrès pour la lutte contre le bruit, n' Spécial, 1966.
  • « Le bruit », par A. Bell, Genève, O.M.S., 1967.
  • « Le bruit », par R. Chocholle, PUF, Paris, 1970.
  • « Les effets du bruit sur l'homme », par E. Grandjean, Bastion de Genève, n' spécial 8-9, 1962.

Dans le texte « Gêne de la communication causée par le bruit », par Stemerding-Bartens, Bitter et Mulder, TNO, il s'agit d'une étude réalisée aux Pays-Bas, entre 1950 et 1960, en milieu industriel. A la différence des études sur le bruit réalisées dans le but d'assurer une meilleure protection des travailleurs, elle vise à établir une corrélation entre les relations interpersonnelles et la gêne due au bruit. Pour ce faire, on définit deux types de communication :

  • formelle, dans le travail et uniquement liée à la tâche ;
  • informelle, pour ce qui est des « loisirs » et des relations humaines.

On définit aussi des seuils de bruit :

  • « faible » (85-90 db) ;
  • « fort » (95-98 db).

Le déroulement de l'enquête répond au schéma classique des études industrielles de type Western Electric, et permet d'aboutir aux résultats suivants :

  • le bruit fort diminue le nombre de communications dans le travail de quelque type qu'elles soient.
  • Mais ce bruit fort semble favoriser les communications « formelles » au détriment des communications « informelles ».
  • L'étude conclut aussi à une diminution de la satisfaction au travail et en impute la responsabilité à la suppression des communications « informelles ».
  • Le bruit « fort » perturbe la structure des groupes qui ne sont plus liés que pour la tâche. On note aussi que le travail sous un bruit « fort », impliquant plus d'isolés, diminue la cohérence des tâches et entraîne une baisse de l’expansivité des individus, même en dehors du travail.
  • Enfin, on a pu établir que le bruit « fort » atténue la perception d'autrui, consécutivement à l'appauvrissement des relations, tant quantitatif que qualitatif, et conduit de ce fait à exprimer un « jugement positif » sur autrui et plus « modeste » sur soi-même.

Le second groupe d'études s'attache au problème du bruit dans l'habitat et souvent spécifie les types d'habitat. On pourra se référer à :

  • « Le problème des nuisances en architecture et urbanisme » , par P. Andrieu, Revue du Second Oeuvre, n° 14, 1962.
  • « La gêne causée par le bruit dans les logements », le Moniteur des Travaux Publics et du Bâtiment, n° 48, Nov. 1968.
  • « La fatigue physique et nerveuse dans les grands ensembles », par le Dr. P. Solignac, Aspects Psychosociologiques, Cités et Techniques, n° 33, 1966.
  • « A survey of noise in British home », by D. Chapman, National Building Studies, London 1948.
  • « Le problème de la perception des bruits : nuisance et gêne », par M. Leipp, Revue des Architectes de Province, Mars 1967.
  • « Contribution à la détermination de la gêne due aux bruits » par B. Lehmann, Revue d'Acoustique, n° 5.
  • « Noise in students résidence : an investigation » in The Architects Journal, 21/04/65.

Nous analyserons deux de ces études qui nous paraissent exemplaires dans leurs approches ; l'une s'attache explicitement au bruit (celle du CSTB) et à la détermination des normes permettant une appréciation subjective positive, l'autre laisse émerger la question du bruit d'une enquête générale de satisfaction (Ministry of Housing and Local Government). Mais ces deux enquêtes ne dépassent pas le stade d'un constat pouvant mener à des recommandations normatives.

« L'étude sociologique de la satisfaction des occupants de locaux conformes aux règles qui sont supposées garantir un confort acoustique suffisant », réalisée par le CSTB, publiée en Mars 1969, entend vérifier les niveaux de satisfaction des normes 69 de confort acoustique, à savoir :

  • pour les bruits aériens : murs de brique de 22 cm,
  • pour les bruits d'impact : dalles pleines et parquet sur lambourdes.

La méthode expérimentale choisie consiste en l'utilisation de haut-parleurs dont on mesure le niveau dans le local même et dans les logements voisins. L'isolement acoustique normalisé est défini comme les valeurs minimales suivantes :

  • 36 db pour les fréquences graves (100 à 320 hz) ;
  • 48 db pour les fréquences moyennes (400 à 1250 hz), 54 db pour les fréquences aiguës (1600 à 3200 hz).

l'écart entre le résultat des mesures et ces limites est dénommé I.Q. (Indice de qualité). Si l'I.Q. est supérieur ou égal à 0, la protection acoustique est tenue pour conforme. Si l'I.Q. est inférieur à 0, il y a non-conformité aux normes. Dans ce type d'enquête, reposant sur des questions directes :

« entendez-vous les conversations de vos voisins du dessus dans votre salle de séjour, votre chambre, votre salle de bains, etc. ? »

on obtient une grande dispersion des résultats pour un I.Q. donné; les pourcentages d'habitants entendant ou non le bruit sont très différents différences explicables, selon cette étude, par :

  • la manière d'occuper les locaux,
  • l'in- homogénéité de la construction,
  • la sensibilité des occupants,
  • le bruit de fond (effet de masque).

L'étude conclut que l'I.Q. apparaît bon juge de la qualité de l'isolement et que les moyennes suffisantes pour couvrir les bruits de conversation apparaissent néanmoins un peu faibles pour les radios et TV.

Pour les bruits d'impact (avec une technique de mesure identique), il n'a pas été possible de donner des conclusions, l'échantillon étant trop faible (408 appartements).

« Families living at high density », enquête réalisée par le Ministry of Housing and Local Government, à Leeds, Liverpool et Londres, en 1970, est une enquête de satisfaction classique ; elle établit que 50% des enquêtes (habitants de quartiers et d'immeubles à haute densité de population) se plaignent du bruit dont 25% trouvent le bruit « très gênant ». Plus de 33% déclarent que leur sommeil est troublé par le bruit. De fait, le niveau général de satisfaction est étroitement corrélé aux expériences désagréables de bruit. Excepté à Londres, les habitants des pavillons sont moins gênés que ceux des immeubles.

C'est aux voisins que sont attribués les bruits constituant l'essentiel de la gêne (50% des enquêtés). 20%. se plaignent des bruits provoqués par les enfants (qu'ils soient intérieurs ou extérieurs). 12% se plaignent des bruits provoqués par l'utilisation des espaces communs (entrées, escaliers, etc. ). Enfin, on note que pratiquement aucun enquêté ne désigne comme source de bruit, les objets techniques (WC, tuyaux, ascenseurs, etc. Les bruits extérieurs sont aussi très peu mentionnés, exception faite des motos et des automobiles, ainsi que des enfants.

La majeure partie de la gêne semble donc occasionnée par des bruits internes qui sont principalement les allées et venues des voisins, l'aspirateur, les enfants et la TV, dans cet ordre. Dans les immeubles, cette gêne est surtout attribuée aux voisins supérieurs. Souvent, c'est à la juxtaposition d'un séjour et d'une chambre voisine que l'on doit la gêne. Une ménagère s'est plainte de « ronflements » et de « pillow-talks » embarrassants, perçus à travers les murs. On enregistre des variations considérables de la gêne, selon « la psychologie des individus ». Ainsi des ménagères vivant dans des appartements identiques déclarent « entendre absolument tout », aussi bien que « n’entendre rien du tout ». Ces résultats sont inversés dans le cas d'habitat de faible densité où les bruits extérieurs apparaissent dominants.

Plus de 50% des ménagères se sentent tenues de faire attention à ne pas faire de bruits. Dans certains cas, des jeunes mûres attribuent leur dépression nerveuse à l'obligation constante de limiter le bruit occasionné par leur bébé.

On le voit , ces études aboutissent à ce constat la gêne due aux bruits est différente selon la psychologie des individus considérés. De même, les études psychophysiologiques avaient montré que hormis le seuil de gêne physiologique absolu (+ ou - 100 db), la gêne due au bruit dépend non seulement du contexte sonore (acoustique), mais surtout du sens des bruits perçus et du mode de vie sur lequel ils interviennent. Ne peut-on trouver dans des études sociologiques proprement dites, les conditions d'émergence de la gêne due au bruit ?

On pourra aussi consulter :

« Noise annoyance suceptibility », by Moreira & Bryan, Communication à la Société britannique d'acoustique appliquée, publiée le 22/4/72, in Journal of Sound and Vibration Research.

 

 

 

2.6. ÉTUDES SOCIOLOGIQUES (où le bruit apparaît)

Nous voudrions tout d'abord montrer comment l'approche de la gêne due au bruit peut se révéler être un artefact qui conduirait à vouloir, à toute force, considérer le bruit comme générateur obligé de la gêne et tenir pour averti qu'il y a toujours un problème du bruit.

Dans une étude sur : « Fear and the house as heaven in the lower class ». (Journal of the American Institute of Planners, Jan, 1966), Lee Rainwater, s’est attaché à déterminer les dangers auxquels fait face, dans son habitat, l'individu des classes défavorisées. Il les classe en dangers non-humains et humains. Nous en donnons la liste :

  • non-humains : rats et vermines, poisons, feu et brûlures, froid et gel, mauvaise isolation électrique, ordures et déchets, hauteur sans garde-fou, constructions déficientes, etc.
  • humains : violence contre soi et ses biens, rixes et coups, viols, jets d'objets par les fenêtres, hostilité verbale, voisins, employés de la ville, menaces contre la stabilité de l'existence.

Passons sur le flou de certaines notions typiques de la sociologie américaine, et remarquons que le bruit n'est absolument pas mentionné en tant que problème pesant sur la vie des classes défavorisées.

La seule mention d'une gêne due au bruit en milieu de bidonville que nous ayons pu trouver est contenue dans cet extrait d'interview : « ...ici tu ne peux pas te reposer, les rats font du bruit toute la nuit tu vas essayer et tu vas voir ! On ferme pourtant la porte mais ils rentrent quand même. Sur le toit il y en a tout le temps : on dirait un homme qui marche ! La nuit on ne dort pas beaucoup parce qu'on écoute toujours ; il paraît qu'à Nice un bidonville a brûlé ». (in : Bidonvilles de M. Hervo et M.A. Charras, ed. Maspero, 1971, p. 61).

Le bruit dans le contexte social et culturel du bidonville n'est un problème et une gêne que parce qu'il est signe de danger, il suscite et entretient la vigilance. Cette gêne n'est à aucun moment référée à l'intensité sonore (mesurée en db ou dbA dans les études acoustiques), mais bien à la signification (ici égale au danger physique). Or, il est bien connu que les bidonvilles, dans le monde entier, sont très bruyants ; la non-émergence d'une gêne liée à ce bruit ne peut qu'être liée à des facteurs socioculturels et socio-économiques qu'il serait extrêmement profitable d'élucider pour le problème qui nous intéresse.

Si les habitants des bidonvilles ne semblent pas gênés, ou ne se disent pas gênés par le bruit, par contre dès que l’on franchit un barreau sur l'échelle sociale et que l'on aborde le milieu des habitants des HLM, l'image change radicalement :

« Nous recevons un soir, vers 21 heures, un ami venu de loin. C'était la première fois qu'il pénétrait dans un grand ensemble. Nous l'accueillons, parlons, échangeant des nouvelles, préparant des projets, nous à voix feutrée, lui à haute voix. Il s'en étonne : pourquoi parlez-vous si bas ? Nous lui expliquons : pour ne pas déranger les voisins. Nous lui montrons sa chambre. Il visite l’appartement, nous lui ouvrons les portes, actionnons les interrupteurs dans toutes les pièces, Un voisin, un ami vient nous prévenir (il habite au 4e, à l'étage au dessous) : ceux du troisième tapent au plafond, croient que c'est lui qui mène la sarabande. Le lendemain matin nous rencontrons le voisin du second qui se plaint du bruit des locataires du troisième. Ce soir là, les habitants du premier étaient allés au cinéma.

Nous avions fait du bruit mais un bruit « normal », nécessaire ; d’habitude, nous évitons après 21 heures d'entrer sans motif sérieux dans nos pièces, mais nous ne pouvons quand même pas ne pas tirer une chasse d'eau ou monter les cinq étages à pied sous prétexte que l'ascenseur fait du bruit Les voisins savent à quelle heure nous rentrons, si nous prenons une douche en rentrant de voyage. Nous entendons des lits grincer, des robinets couler, Nous sommes, comme les autres, des écouteurs. » (in Vivre dans les Grands Ensembles, par R. Kaès, les Éditions Ouvrières).

Il apparaît que la gêne attribuée ici. au bruit en fait le bouc émissaire de conditions générales de vie qui supposent un usage de l'espace anonyme, alors que l'habitat devrait prémunir contre toute atteinte à la vie privée, il exacerbe en fait toutes ces atteintes dans le seul rapport signifiant de la vie des grands ensembles : le bruit des autres qui manifestent leur existence.

cf. « Des conflits de palier », Barde, in Études Internationales de psychosociologie criminelle, octobre, 1965.

En conséquence, toute approche du bruit en terme de gêne, se situe dans la zone de bruit qui n'est pas de l'ordre du trouble physique causé par l'intensité même du bruit : avions, machines (encore que la soumission volontaire à des affects sonores violents comme dans la musique POP puisse se concevoir). Le problème de la gêne ne se pose vraiment que dans les cas où le bruit n'est pas évidemment gênant. Dans ces limites, les études acoustiques renseignent sur les effets fondamentaux des bruits mais ne se posent pas la question de la gêne. Les études physiologiques et psychophysiologiques posent les limites même que nous venons d'établir. Enfin, les études sociologiques lorsqu'elles ne sont pas appliquées à la vérification de partis urbanistiques ne débouchent que sur la constatation de variations psychologiques de la perception de la gêne. C'est dans les études qui ne prenant pas explicitement le bruit pour objet, le font surgir dans le champ des pratiques, que la gêne due au bruit apparaît dans son contexte global sociologique et psychologique. C'est, nous semble-t-il, sur le sens que revêt le bruit dans un contexte sociologique à définir et pour des individus dont la personnalité est aussi à définir que doit s'appuyer une approche cohérente de la gêne due au bruit et inversement sur le sens de cette gêne.

L'ensemble des perspectives que nous venons d'évoquer sont présentes dans le rapport du RAUC, intitulé « Étude des besoins fonctionnels de l'homme, en vue de leur projection ultérieure sur le plan architectural, Séminaire n°1, 17 et 18 mars 1968 »

Notons au passage la perspective générale de ce séminaire qui pour M. Dameron pose l'architecture comme devant être « l'expression projetée dans l'espace des sciences humaines » (p. 5).

Pour ce qui est des problèmes acoustiques, M. Metz souligne : « une distanciation qui est malheureusement trop souvent oubliée, c'est que les exigences acoustiques de l'habitat doivent être définies comme l'absence de gêne et non pas comme l'absence d'effets nocifs sur l'audition (...) Par conséquent, il s'agit d'un domaine où la définition de normes aussi bien que leur application, demandent une connaissance extrêmement précise aussi bien de l'acoustique physique que de l'acoustique physiologique ». (67-68). L'importance de cette distinction est mise en relief par M. Burgard, dans sa communication sur « Fatigue et saturation psychosensorielle » : « Comme tout le monde le sait le travail intéresse tous les organes des sens et le cerveau. Il débouche dans l'informatique, ainsi que sur les problèmes de choix ou de décision, ou au contraire, quand les organes sont bloqués, sur des problèmes d'inhibition au sens pavlovien, ou de refus au sens behaviouriste. L'ennui c'est que l'homme est déjà saturé d'informations à son travail, dans la cité et les transports et qu'il rentre chez-lui pour être soumis à de nouvelles salves de stimuli sensoriels qui lui sont imposés par des moyens de masse : radio, télévision, presse illustrée, etc. Ceci se passe à un niveau privilégié du cortex cérébral mais aussi en résonance des zones plus profondes de la personnalité du sujet, des circuits affectifs et émotionnels. Tous les impacts que l'on trouve dans la cité, en particulier dans le domaine des communications de masse, font appel aux instincts et aux pulsions, c'est-à-dire qu'ils sont chargés de meurtre et d'érotisme » (p. 81).

Ce contexte de toute étude du bruit en termes de gêne permet de comprendre l'intervention de M. Sapir sur la psychopathologie de l'environnement ; après avoir parlé des relations à l'intérieur de la maison, il poursuit , « Mais dès que l'on touche au dehors, nous sommes devant une problématique extrêmement multiple qui comporte les structures mêmes de la maison, le palier, les voisins du palier ou des étages, les séparations, l'insonorisation. Autant le bruit des autres peut gêner, autant l'insonorisation parfaite peut-être nocive. Le silence peut être jugé comme mort et dans le silence, le bruit retentit comme l'ennemi. Dans certains cas au contraire, surtout dans les classes populaires habituées à des rencontres, le bruit est un facteur de vie, un facteur de communication et pas forcément un facteur d'hostilité ». (p. 98).

C'est le même thème que développe Mlle Cournet, s'agissant du logement : « Le logement répond à la nécessité que les familles ont de se différencier et d'exister indépendamment. Il répond à ce besoin en créant des limites qui le localisent matériellement, mais sur le plan de l'odorat, de l'ouïe, de la vue et même du toucher, cette nécessité fondamentale ne parait pas respectée. La facilité avec laquelle on perçoit, les bruits des voisins mais aussi la conscience que l'on a que ces mêmes voisins écoutent nos propres bruits, amènent en plus d'une fatigue sensorielle, des troubles importants de la vie psychique des individus et du groupe familial » (p. 118). Qu'on se souvienne des conclusions de l'enquête anglaise à laquelle nous avons fait référence sur les bruits des enfants réprimés par des mères soucieuses de ne pas gêner le voisinage.

Mlle Cournet ajoute . « Sur le plan du bruit j'ai eu à m'occuper personnellement d'une famille dans laquelle un problème très grave se posait au niveau de la mère et des enfants, qui n'est pas encore résolu parce que le père a été assassiné par un voisin qui ne pouvait plus supporter le jeu des enfants avec une balle contre son mur. Cela s'est passé il y a sept ou huit ans dans le I3ème arrondissement (... ) ».

Mentionnons aussi l'importance des scènes de ménage : elles sont salutaires mais sont souvent évitées parce qu'on craint toujours de gêner le voisin. Pourtant les couples ont besoin de s'exprimer, « c'est nécessaire » (p. 119).

L'aspect social de la gêne due au bruit est enfin souligne par Mme Audry qui note que : « Les bruits des voisins sont difficilement supportables parce qu'ils reflètent toute l'activité minime du quotidien : le bruit des casseroles, d'enfants qu'on gronde, etc. C'est le fond presque sordide de la vie quotidienne. On se sent soi-même devenu cela, car à partir du moment où on se sait écouté, on s'écoute comme une espèce d'objet extérieur à soi. » (p. 146).

Ces diverses communications aboutissent bien à montrer que « les conditions que peuvent donner le physiologiste ou le psychologue, doivent être bien définies dans des systèmes limites » (p. 155), selon M. Bresson. « Autre problème : le psychologue cherche à étudier des processus de façon relativement indépendante des conditions culturelles, mais les besoins, les motivations qui interviennent dans les systèmes de valeurs qui vont jouer pour définir des options, eux, dépendent étroitement des conditions culturelles ». (p. 155)

Finalement, ne peut-on aussi se référer à l'ouvrage de H. Laborit, La nouvelle Grille, pour concevoir les problèmes de la gêne due au bruit en ces termes . « Il y a donc probablement une régulation « en tendance » provoquée par l'action de l'homme sur son milieu, aboutissant à en homéostasier de mieux en mieux les caractéristiques physico-chimiques mais aboutissant à la perte progressive de l'entraînement aux variations de ces caractéristiques, rétrécissant d'autant la marge des écarts supportable entre lesquels le « bien-être » est conservé. Il en est ainsi pour l'air conditionné, l'ascenseur, les différents moyens de locomotion remplaçant la marche, etc. » (p. 106), et ajouterons-nous, pour les diverses catégories de bruits manifestant la présence, ou l'hostilité d'autrui.

 

 

 
   
 

3. - MÉTHODOLOGIE ET DÉROULEMENT DE L’ENQUÊTE



La méthodologie de la collecte des informations auprès des habitants a été modifiée plusieurs fois pendant sa mise au point; pour cette raison méthodologie et déroulement de l'enquête sur le terrain ne peuvent être décrites qu'ensemble. On peut distinguer quatre phases principales.

   
 

3.1. LANCEMENT DE L’ÉTUDE

Commencé en janvier 1974, le travail de l'équipe s'est d'abord orienté vers des discussions de groupe sur la notion de gêne, de bruit et de signification, ainsi que sur les déterminants idéologiques de l'étude. Ces discussions visaient à acculturer l’équipe à son objet d'étude ainsi qu’à recenser et préparer des méthodes potentiellement envisageables. A l'issue de ces réunions le plan de travail s'est structuré suivant cinq objectifs :

  • la recherche d'éléments sur le problème général du bruit dans des études et des entretiens déjà effectués par la CEP (notamment dans les études sur l’immeuble Danièle Casanova à Ivry, sur les Villes Nouvelles, etc.) ;
  • une recherche bibliographique intensive dans le domaine global du bruit, dont est issu le chapitre 2 de cette étude, et qui a permis de constater la quasi-inexistence d'approches spécifiquement psychosociologiques dans ce domaine. Dans ce sens, notre étude vise à apporter une première contribution au comblement de cette lacune, et on peut voir là une des raisons qui nous ont fait accentuer notre orientation spécifique vers les significations de la gêne. Nous répondons ainsi partiellement à l'étude envisagée en 1972 par le Plan Construction « Signification et typologie des bruits du point de vue psychophysiologique », où il est dit entre autres : « Il est donc indispensable, pour apprécier la gêne due au bruit de savoir comment les signaux sonores sont reçus et interprétés par le sujet en fonction de la signification qu'il leur accorde » (2) ;
  • l'examen des méthodes disponibles permettant une approche plus expérimentale de recueil des variables psychologiques, qui pour cette étude semblait pouvoir être effectué à l'aide de certains tests acoustiques : évaluation du travail de mise au point et de l'application éventuelle de ce type de test et de ses répercussions sur la relation d'entretien ;
  • un travail d’analyse d'un échantillon de supports publicitaires visant à dégager la façon dont est repris le thème du bruit et de la gêne attribuée au bruit dans une optique de stratégie commerciale ;
  • la réflexion collective (réunions de travail de l'équipe complète) sur des hypothèses se dégageant des divers travaux mentionnés plus haut, ainsi que sur les hypothèses déjà contenues dans le projet de recherche initial.
 

 

 

 

 

 



 

2 - Plan Construction, Rapport du groupe de travail acoustique, octobre 1972, Union Nationale des Fédérations d'organismes d'HLM, p. 6. § 2.

 

3.2. OUTIL D'INVESTIGATION

Dans un deuxième temps, ont été explorées les différentes possibilités, quant aux méthodes de recueil de l'information auprès des habitants. Il a été procédé à une demi-douzaine d'entretiens non-directifs (laissant l’interviewé entièrement libre) dont la consigne était « pouvez-vous me parler de l'endroit que vous habitez », afin d'éviter toute induction du thème du bruit, qui n'apparaissait donc qu'aléatoirement dans le discours de l'interviewé (indépendamment du bruit réel existant dans l'environnement). Cette première approche permit de constater le niveau d'exploration très partiel du thème de la gêne attribuée au bruit, dont le champ n'était pas délimité. Cet échec relatif conduisit à envisager de recueillir l'information par exploration semi-directive et ouvertement centrée sur le bruit. Les arguments en faveur d'une telle approche étaient :

  • La difficulté des interviewés à associer librement sur le thème de la gêne qu'ils attribuaient aux bruits (généralement ils se bornaient à énumérer simplement les bruits gênants, nous laissant sans matériel quant aux significations possibles qu'ils attribuaient à cette gêne).
  • La formation et la conduite hétérogène des enquêteurs qui, en entretien totalement non-directif, avaient pour résultat de fournir du matériel difficilement comparable tant comme contenu que comme niveau d'investigation.
  • La nécessité d'obtenir du matériel plus directement en relation avec des hypothèses précises du projet.

Mais son inconvénient majeur est évidemment de mal situer l'importance du problème de la gêne attribuée au bruit par rapport à d'autres préoccupations des habitants touchant à leur cadre matériel de vie (et davantage encore par rapport à des facteurs plus globaux de société, personnalité ou idéologie).

Le test sur dix entretiens qui fut effectué en avril/mai 1974, montra rapidement ce défaut, d'où la nécessité de structurer l'outil par champs d'exploration : le champ du logement, du relationnel, de la famille et du couple, de l'enfance, de la répétitivité des stimuli sonores dans la journée, du travail, et de l'idéologie du bruit (cf. Annexes, p.149). La formulation des questions et des relances éventuelles aux questions de chaque champ, ainsi que leur succession furent étudiées longuement à ce stade du travail de constitution de l'outil.

Parallèlement se posait le problème du recueil de variables psychologiques à l’aide de tests de personnalité : le seul test sonore existant, le « tautophone », mis au point par Shakow et Rosenzweig, a été abandonné depuis longtemps car les résultats obtenus étaient discutables.

Une tentative récente, en Suisse, mise au point par G. Roissier, n'a pu finalement être retenu du fait de son maniement lourd et long et de l'incertitude de ses résultats.

L'idée de constituer un test sonore nous-mêmes, en enregistrant sur bande magnétique une série de sons en liaison avec le champ d'exploration de notre étude, et en demandant aux personnes interviewées d'associer sur chaque stimulus sonore, dut être abandonnée. En effet, mettre au point un tel test demandait un travail important de cotation et étalonnage des réponses, travail qui excédait nos moyens et supposait une compétence que nous n'avons pas. D'autre part, le phénomène de projection n'est saisissable qu'à travers des données verbales ou graphiques, et les associations, pour l'audition comme pour les autres sens, ne sont décriptables qu'à travers un système facilement utilisable par tous, en l'occurrence, le langage.

Restaient donc les techniques projectives classiques du type T.A.T., Rorschach ou tests associatifs. Nous avons délibérément fait le choix, (compte tenu de notre expérience de l'utilisation du T.A.T.) de ne pas utilisera pour la présente étude, des planches projectives. En effet, la mise au point de ces planches à concevoir pour cette recherche spécifique, l'augmentation de la longueur de l'entretien, ainsi que la difficulté de son interprétation visant à obtenir des données sur la structure psychologique profonde des interrogées, nous ont semblé déborder le niveau d'exploration que nous pensions pouvoir atteindre dans cette première approche psychosociologique du bruit.

Nous avons préféré nous centrer sur un test associatif court, moins ambitieux quant à la recherche d'informations sur la structure profonde des individus, mais dont la valeur clinique est prouvée pour la recherche de renseignements concernant le contenu de la pensée et des sentiments du sujet. Cette méthode des phrases à compléter est tout à fait souple et est facilement applicable pour des problèmes expérimentaux spéciaux dans le domaine de la personnalité.

Dans cette méthode, on demande au sujet de terminer le plus rapidement possible une phrase dont on donne les premiers mots. Ces phrases sont construites de façon suffisamment ambiguë pour que les réponses qui y sont faites correspondent aux sentiments, attitudes et réactions spécifiques des sujets.

Le but d'une réponse rapide et d'une construction de phrase à la troisième personne, est d'obtenir un matériel préconscient, c'est-à-dire ce qui vient spontanément à l'esprit. Nous avons ainsi construit 26 phrases en liaison avec les différents corps d'hypothèses disponibles à cette phase de notre étude. Cette liste est publiée en annexe.

 

 

 

3.3. ÉTABLISSEMENT DU PLAN D'ECHANTILLON

Le caractère exploratoire de l'étude excluait d'emblée d'envisager de traiter des échantillons représentatifs, mais sans chercher une représentativité statistique sur le plan de la population, nous avons voulu recueillir du matériel auprès de personnes vivant des conditions souvent aussi variées que possible, ce qui implique la constitution d'un échantillon où seraient représentés, à part à peu près égale, des habitants de zones calmes, bruyantes et très bruyantes, répartis selon des types d'habitats différents.

La délimitation des zones acoustiques posant des problèmes si elle devait se faire de façon rigoureuse à l'aide d'une campagne de mesures sur le terrain, nous nous sommes contentés, dans notre optique exploratoire, de procéder par l'observation directe des conditions sonores, en allant contradictoirement sur place écouter. Cette méthode, pour subjective qu'elle soit, peut s'objectiver par la confrontation du vécu subjectif sonore des différents observateurs (et nous voulons rappeler ici que, par exemple dans le domaine de la Hi-Fi, après la période scientiste qui multiplie les mesures abstraites d'unités acoustiques toujours plus insaisissables, on en est venu à créer des jurys d'écoute pour départager les qualités musicales des installations techniques...). D'autre part, et c'est plus important, les personnes que nous allions interroger étant elles-mêmes pourvues d'un appareil auditif en tous points semblable au nôtre, les différences physiologiques d'audition, compte tenu de la subjectivité psychique du vécu du bruit, bien que réelles, peuvent être légitimement tenues pour des quantités négligeables (si l'on exclut les sourds de l’échantillon).

Le travail d’établissement de l'échantillon prit sa forme définitive dès lors que fut reconnu l'intérêt à dédoubler l'échantillon entre Paris et la banlieue et de combiner des variables a priori liées à la « gêne » tel le type d'immeuble, zonage ...

L'échantillon envisagé peut ainsi se distribuer selon :

  • des immeubles modernes HLM, ILN et « standing » en forme de « barres » et de « tours » ;
  • des pavillons classiques et « en bandes » ;
  • des immeubles anciens, aussi bien en milieu socialement défavorisé qu'en milieu aisé ;
  • une zone Paris et une zone banlieue ;
  • trois niveaux de bruit : calme, bruyant, très bruyant.

Ces variables se combinent pour donner finalement 20 zones, présentées dans le tableau suivant :

(Les numéros des zones se rapportent au document en annexe, p.151-152, qui fournit leur localisation) :

 

 

 

 

 

« variable acoustique subjective »

calme

bruyant

très bruyant,

 

Immeubles modernes

HLM P5, B3 P6, B2 P1, B10
ILN B11    
standing P4, P9 P3  
cité de transit B1 B9  
Immeubles anciens défavorisés P7    
plus aisés P8    
Pavillons classiques B5   B7
en bande B6   B8
 

 

 

3.4. L’ENQUÊTE

La centration du guide d'entretien sur le problème du bruit nous a permis de présenter I'enquête, lors de la prise de contact avec les habitants, comme « une enquête sur les problèmes du bruit ». Ceci produisait rapidement un premier résultat : dans les zones bruyantes l'enquête était facilement acceptée, mais trouver des rendez-vous dans les zones calmes était beaucoup plus ardu. En banlieue notamment, les pavillonnaires des zones calmes ont souvent réagi de façon significative à la présentation, en conseillant aux enquêteurs « d'aller dans les HLM, ici on n'a pas de problèmes ». Les refus d'enquêtes ont atteint 100% pour la zone B6, des pavillons en bande dans une zone calme de Massy-Antony : ce type d'architecture, intermédiaire entre le HLM et le pavillon individuel classique, semble conditionner chez ses habitants une sensibilité poussée à se démarquer des grands ensembles, associés aux « problèmes sociaux ». Le pavillon fonctionnant comme symbole de « la réussite sociale », il est pénible aux habitants de ces constructions, qui rappellent trop la sériation des collectifs, de se voir rétrograder à l'image sociale du HLM, des enquêteurs sur le bruit ne pouvant dans leur esprit que s'intéresser aux HLM.

Dans les pavillons en bande de la zone bruyante B8, les enquêteurs ont été nettement mieux accueillis. Dans les zones très bruyantes, surtout en HLM, l'acceptation de l'enquête reposait parfois sur l'illusion d'un certain pouvoir administratif détenu par les enquêteurs, supposés pouvoir intervenir et résoudre des problèmes techniques ou de voisinage particuliers à l'immeuble.

L'enquête sur le terrain a été effectuée en août, septembre et octobre 1974. Les entretiens, d'une durée variant entre une et deux heures, ont été enregistrés au magnétophone et retranscrits intégralement, aux fins d'analyse.

 

 

 
 

 

 

4. - ÉCHANTILLON RECUEILLI   (tris à plat)



4.1. STRUCTURE SOCIOLOGIQUE DE L’ÉCHANTILLON

L'échantillon des personnes comprend 1/3 d'hommes et 2/3 de femmes : ces dernières étant plus souvent présentes lors du passage des enquêteurs, mais peut-être également plus motivées pour répondre à l'enquête du fait même de leur plus intensive utilisation de l'habitat pour celles qui ne travaillent pas au dehors.

Les classes d'âge semblent bien représentées, avec 1/4 de jeunes de 20 à 29 ans, 1/2 d'adultes de 30 à 49 ans, 1/4 de personnes plus âgées, et quelques jeunes de moins de 20 ans (ces deux dernières classes d'âge ayant été moins souvent exploitées dans l'analyse qualitative).

La quasi totalité des personnes interrogées sont mariées (ou ne vivent pas seules).

Les niveaux de scolarité se répartissent de façon égale entre 1/3 n'ayant fréquenté que l'enseignement primaire, 1/3 le secondaire, 1/4 ayant eu accès à une forme ou une autre d'enseignement dit supérieur.

Les classes sociales (référées à la catégorie socioprofessionnelle) sont ainsi distribuées :

30% de personnes appartiennent aux couches sociales les plus défavorisées, 64% à la « classe moyenne », 6% aux couches sociales plus privilégiées.

Les revenus du foyer n'ont pas été communiqués par tous les interviewés,

une majorité (40%) dispose de plus de 4 000 F par mois (ce groupe comprend les privilégiés ainsi que la plupart des familles à double salaire), 25% disposent de 2 000 à 4 000 F et 15% ne disposent que de moins de 2 000 F par mois.

Une variable « mobilité sociale » (basée sur le niveau de scolarité ainsi que celui du conjoint, des parents et beaux-parents, la CSP antérieure et actuelle de l'interviewé et la CSP du conjoint) classe l'échantillon en 50% de personnes stables socialement, 1/3 se situant en mobilité ascendante et 15% en mobilité sociale descendante.

La moitié de l'échantillon possède une automobile 75% des interviewés rejoignent leur lieu de travail en moins de 30 minutes (mais ce chiffre ne tient pas compte des 2/3 de femmes qui ne quittent pas le domicile), 15% ont un temps de transport de 30 minutes à une heure et 6% de plus d'une heure. Les transports en commun sont utilisés par 1/4 de l'échantillon et les modes de transport privés par 1/5 (le solde ne se déplaçant pas ou rejoignant le lieu de travail à pied).

 

 

 

4.2. L'HABITAT DE L'ÉCHANTILLON

Les 3/4 des interviewés sont des locataires et les 3/4 également occupent leur logement depuis plus de deux ans (15% entre 6 mois et 2 ans). La taille du logement reflète celle de la famille, et se distribue normalement, avec 10% de un ou deux pièces, 75% de trois à quatre pièces et 15% de cinq pièces et plus. L'environnement social du quartier est « Populaire » pour 60% des personnes interrogées et « mélangé » pour les 40% restants, l'échantillon ne comprenant pas de quartiers spécifiquement « bourgeois ». Le type d'habitat est le pavillon pour 1/3 de l'échantillon, le « grand, ensemble » pour 57% et les immeubles traditionnels pour 10%. Le « standing » de l'habitat se répartit en 1/4 d'habitat sans confort, 70% de confort moyen, 5% de grand confort.

En ce qui concerne les zones d'habitat ; 1/3 habitent Paris, la moitié en banlieue éloignée, 15% en banlieue proche sur un axe routier (RN 20 et RN 136). Le niveau de bruit, subjectivement choisi par les chercheurs, est le suivant 13% caractérisé « calme », 40% « moyennement bruyant » et 47% « très bruyant ».

L'habitat connu dans l'enfance, au plan du bruit, a été pour 1/3 des personnes interrogées un « quartier urbain animé », pour la moitié un « quartier calme », pour 20% un habitat à la campagne ou au contact de la nature; 1/3 déclarent avoir la possibilité de passer le week-end dans une résidencesecondaire, (possédée en propre ou non). En outre, 20% quittent en week-end leur logement pour retrouver la nature, 36% restent chez eux et 6% sortent au centre-ville.

 

 

 

4.3. ÉVALUATIONS EXPRIMÉES PAR LES INTERVIEWÉS

En ce qui concerne la taille du logement, 70% l’estiment trop petit (et seulement 5% trop grand... ) contre 25% qui se déclarent satisfaits. Le confort est jugé insuffisant par 45%, « moyen » par 5%, suffisant par 50% des personnes interrogées. L'attrait de l'environnement laisse « indifférents » 10% d'interviewés, les autres se partagent entre « attrayant » ou au contraire « peu attrayant ». Le quartier est « calme, un peu mort » pour 30% des interviewés, « animé » pour 21% et « bruyant » pour 45%.

Le désir de changer de logement est exprimé par 10% de personnes sans précision quant à son motif, 20% déclarent vouloir déménager à cause du bruit et 40% pour d'autres raisons, notamment la taille du logement. Parmi les interviewés qui expriment le désir de rester dans leur logement actuel, les 3/4 ne savent pas pourquoi, 10% motivent leur décision par le calme, le silence dont ils bénéficient, 10% enfin veulent rester pour d'autres raisons.

Le degré de sonorité de l'immeuble est jugé par 20% très bruyant, par 36% moyennement bruyant, par 30% peu bruyant, par 15% pas bruyant.

L'insonorisation est jugée assez bonne par 30%, « moyenne » par 35% et mauvaise par 35% des personnes interrogées. Sollicitées ensuite par l'enquêteur de procéder au bilan entre bruits internes à l'immeuble et bruits externes 2% seulement se déclarent le plus gênés par les « bruits de l'immeuble », 15 trouvant que la plus grande gêne provient de l'extérieur, 60% déclarent que ces deux types de gêne sont équivalents, et 20% disent ne pas être gênés.

Les facteurs de gêne interne dans l'immeuble sont avant tout les voisins, pour 1/4 de l'échantillon, les escaliers, ascenseurs, portes d'entrée pour 1/4, les enfants pour 15%, les bruits techniques (conduites d'eau, vide-ordures, etc.) pour 15% et « l'ensemble des bruits » pour 5% des personnes interrogées.

Les facteurs de gêne externes sont surtout la circulation automobile continue, pour 40% des interviewés, et les bruits de circulation peu fréquents mais très forts (sirènes de police, ambulance, pompiers et motocyclettes) pour 1/3. Viennent ensuite tous les bruits renvoyant à la technicité (engins, travaux, avions) pour 10% des interviewés, enfin la circulation secondaire (spécifique à l'immeuble : automobiles au pas) et les jeux d'enfants, les fêtes et bruits à connotation humaine socialisée ne dérangent que 5% de l'échantillon.

 

 

 
   
 

5. - ANALYSE FACTORIELLE



Étant donné la très grande complexité des interrelations pressenties entre les différents vécus des stimulations sonores, et pour explorer d’un point de vue méthodologique si une investigation de caractère pseudo-statistique avait quelque cohérence avec les hypothèses de l'analyse de contenu, nous avons procédé, en marge des analyses de contenu proprement dites, à une double analyse factorielle en composantes principales (l'une portait sur la gêne du bruit, l'autre sur son intensité). Certes la taille insuffisante de l'échantillon et le caractère très approximatif de l'échelle des caractérisations ne pouvaient conférer une grande signification à une telle investigation. Notre objectif était essentiellement d'explorer s’il y avait dans les interrelations un symptôme d'homologie entre l’intensité du bruit et sa gêne. Nous avons en conséquence analysé 47 dossiers en relevant dans chacun d'eux :

  • les différents bruits mentionnés; avec caractérisation des niveaux de gêne et d’intensité (diagnostic porté par une analyste) selon une échelle simple en trois points ;
  • les principales variables caractérisant ces individus.

La gêne ou l'intensité ont été retenues comme variables principales (ou actives) et c'est en fonction du vécu de chaque interviewé que le nuage représentatif a été construit. Un second groupe, de 44 variables, a été retenu comme variables secondaires uniquement pour tenter de caractériser les agrégats des habitants qui, selon la projection, paraissent avoir une attitude voisine à l'égard de la gêne (ou de l'intensité).

   
 

5.1. LA TYPOLOGIE DES BRUITS

Au terme du travail de compilation des relevés des bruits mentionnés par les interviewés, une typologie en 13 points a pu être établie; cette typologie constitue évidemment un compromis entre les discours individuels et son application ne peut être que réductrice :
a) les bruits provenant des voisins adultes
b) les enfants dans l'immeuble, la vie sociale (fêtes)
c) escaliers, ascenseurs, portes d'entrée, téléphones
d) les bruits  techniques (conduites, écoulement, vide-ordures)
e) la circulation intense rapprochée, bruit continu
f) la circulation secondaire sporadique ou spécifique à l'immeuble (boueux, PTT, etc.)
g) avions, trains, engins, travaux
h) motos, ambulances, sirènes
i) enfants dans l'habitat, nourrissons
i) bruits naturels (vent, oiseaux, etc.)
k) bruits des adultes de la famille
l) bruits des médias (TV, radio, disques)
m) bruits insolites indéterminés.
Une deuxième typologie reprenait plus en détail les bruits des voisins, en 20 types de bruits; elle n'a pas été mise en œuvre compte tenu du caractère exploratoire de l'étude, et figure en annexe (p. 159).

 

 

 

5.2. LES VARIABLES SECONDAIRES

Ces variables, parfaitement maîtrisables, comprennent l’âge, le sexe, la C.S.P., etc. Ce sont celles dont le tri à plat a fait l'objet d'une présentation au chapitre précédent. Leur codage n'a posé aucune difficulté.

 

 

 

5.3. L'ANALYSE DES BRUITS DANS LE DISCOURS

Par contre le travail de codage des individus dans les 13 catégories de la typologie des bruits a exigé la définition de critère interprétatif particulier, avant de porter une caractérisation dans une catégorie donnée. On ne peut nier la part d'aléatoire et d’arbitraire à ce niveau.
Seuls ont été retenus les bruits spontanément cités lors de l’entretien semi-directif. Il n'a ainsi pas été tenu compte des réponses aux phrases à compléter du test initial d'associations, sauf le cas d'espèce où elles ont donné lieu à des digressions débordant le contenu de la phrase inductive. Cette première partie de l'interview a été cependant systématiquement analysé pour y trouver des éléments d’information susceptible d'étayer le diagnostic global nécessaire à l'interprétation des bruits particuliers évoqués.
Concrètement, la procédure suivie se décompose en trois temps :

  • 5.3.1. Lecture exhaustive de l'interview en commençant par la liste des informations contenues dans le questionnaire factuel rempli en fin d’interview, dont le codage est effectué directement pour chacun des enquêtés. Ensuite, sur le formulaire de pré-codage spécifique du même interviewé, transcription de tous les bruits cités, à un titre quelconque, avec, pour chacun d’eux, l'indication par l'analyste des degrés d'intensité et de gêne perçus chez l’interviewé; à charge pour l'analyste de faire l'interprétation entre l'aspect manifeste du discours recueilli et les significations éventuellement plus latentes masquées derrière certains mécanismes de défense (par exemple : dénégation, déplacement, projection sur autrui, rationalisation idéologique, etc.). Le degré d'analyse effectué ne dépasse pas en général l'élucidation des défenses les plus évidentes, et ne s'attache pas à l'interprétation des fantasmes, objets refoulés, que seule une analyse de cas pourrait éventuellement expliciter avec assez d'assurance dans le diagnostic.
  • 5.3.2. Cette lecture achevée, chacun des bruits identifiés est ensuite affecté, dans une colonne particulière, à chacune des deux typologies de bruits qui ont été choisies; celle des bruits en général; celle des bruits attribués aux voisins. Cette opération donne lieu à une seconde lecture partielle et centrée des interviews. En effet, certains bruits cités sont susceptibles d'être affectés objectivement dans plusieurs colonnes simultanées, compte tenu de la nécessité de limiter le nombre de ces colonnes en proportion de l’importance réduite de la population choisie. Dans ces cas, il a été nécessaire de retourner au contexte afin de choisir la colonne qui représente ce type de bruit avec le plus de pertinence. Les choix à ce niveau n’ont pas toujours été aisés, demandant un niveau d’interprétation, à la fois étendu et approfondi de la personnalité et des attitudes de l’interviewé. Dans quelques cas, il a été nécessaire de modifier le contenu de certaines colonnes afin de cerner de plus près les types de bruits cités par les interviewés.
  • 5.3.3 Le dernier temps comprend la comptabilité de l'ensemble des appréciations correspondant au type de bruit représenté par chaque numéro de colonne. La règle adoptée dans les cas où un même type de bruit est l'objet d'appréciations divergentes recoupe des critères quantitatifs en premier lieu, ensuite qualitatifs : le type d'appréciation le plus fréquent est considéré a priori comme significatif de l'attitude de l’interviewé face au bruit considéré ; dans le cas d'une égalisation des appréciations, seules celles considérées comme gênantes sont prises en compte. Ces règles donnent lieu à quelques exceptions, dues non seulement à d'éventuelles contradictions chez les interviewés, mais aussi au contenu non univoque de certaines catégories (par exemple : la catégorie  « k » assimile disques et radiotélévision, l’un et l'autre ayant été perçus différemment par cinq interviewés mais de manière identique pour la plupart. Dans ces cas d'espèce, une dernière lecture du discours a été nécessaire pour effectuer un choix à ce niveau, le résultat étant quelquefois de modifier les appréciations inscrites lors de la première lecture, sous peine d'une incohérence avec un aspect manifestement dominant de l’attitude de l’interviewé.
 

 

 

Les grandes échelles retenues pour les deux séries de caractérisations étaient les suivantes :

 0 = S.R. 0 = S.R.

INTENSITÉ 

1 = intense

GÊNE 

1 = très gênant
 2 = moyenne 2 = moyennement gênant
 3 = faible ou nulle 3 = peu ou pas gênant

 

 

 

 

5.4. LES RÉSULTATS DU TRAITEMENT STATISTIQUE SUR LA GÊNE DUE AU BRUIT

L'exploration du nuage des 47 individus ou des 13 bruits de la typologie s’est limité à celle du premier espace à trois dimensions.

5.4.1. Le nuage des habitants
Par construction les 47 individus se distribuent dans l’espace en fonction de leurs attitudes spécifiques de gêne ou d'intensité par chacun des 13 bruits. Ceux qui se trouvent dans une position très voisine ont a priori un  profil d'appréciation des divers bruits assez comparabIe. Deux personnes très éloignées l'une de l'autre ont sur chacun des bruits et de la gêne qui y est associée une attitude totalement différente. Par conséquent la dispersion des individus peut servir de support à un embryon de réflexion typologique sur les attitudes de gêne.
On a pu faire l'hypothèse que les individus se distribuaient selon sept ensembles différenciés.

 

 

 
Structure du nuage des habitants
nuage factorielle 1
 

 

 
Au centre de la structure se regroupent les individus dont l'attitude est la moins différenciée (relativement à l'échantillon) : une ménagère de 35 ans, 2 enfants, mariée à un ingénieur, habitant une HLM dans la zone 1 constitue, si l'on peut dire, le  référent de la distribution ; elle ne se plaint pas des bruits externes, par contre elle parle beaucoup de la gêne que lui occasionnent ses voisins. Autour de cette femme se regroupent B51, B44, M08, M03. Ce groupe comprend des individus des zones 1, 9 et 11 qui sont calmes, et des zones 4 et P1, très_bruyantes. Pourtant ces individus présentent à l'interview un même type d’attitude envers le bruit.
A titre d’exemple la grappe A comprend notamment l'interviewé B6, très sensible à tous les bruits qu’ils soient internes ou externes au logement (c'est une famille d'handicapés de la vue). On y trouve également B43., une femme très insatisfaite sur le plan social et familial à la suite d'un divorce : elle est passée d'un pavillon tranquille à une HLM très bruyante où elle vit le voisinage comme lui étant hostile. Mais on y trouve aussi Mme B8, dont le cas est tout à fait à l’opposé : elle a le sentiment, d’ailleurs fondé, d'une réussite personnelle et familiale; elle se plaint du bruit de la rue et moins de son voisin du dessus, sauf quand il bricole. B8 est très proche de B48, un homme qui tolère très mal le bruit lui aussi, mais projette sur le bruit une insatisfaction sociale, avec valorisation du « bruit  humain » de sa ville natale dans le Midi.
L'examen des autres ensembles conduit à la même constatation générale : ils regroupent des attitudes de gêne certainement proches selon la fréquence d'apparition des 13 catégories de bruit, mais pratiquement toutes les variables secondaires individuelles se distribuent de façon peu significative selon les sous-ensembles du nuage des habitants; en particulier les zones de bruit se distribuent de façon quasi aléatoire selon le caractère sonore de la zone.
 

 

 
Distribution des interviewés de chaque sous-ensemble selon les zones d'habitat  calme «   bruyante » et  très bruyante »
 

 

 

Sous-ensemble

Z O N E S

calme

bruyante

très bruyante

(moyenne)

B1, B51, B403 B44, B408

A

B6, B43, B50

B8

B413, B48, B409, B47

B

B402, B55 B411, B52

B’

B53, B41, B61 B3, B46, B405

C

B417, B54 B45

C’

B2 B62

D

B81, B60

B5, B7

B404, B414
 

 

 

5.4.2. Le nuage des 13 types de bruits
Les 13 bruits ont été projetés sur le plan du plus grand étalement. Leur proximité fait apparaître le relatif consensus d'une majorité de l'échantillon pour caractériser la gêne imputée comme induisant des attitudes proches.
L'examen de la structure spatiale pour la gêne semble montrer qu'au niveau des variables actives deux principaux groupes du vécu de la gêne s’opposent assez clairement :

Structure du nuage des 13 bruits de la typologie

 

 

 
nuage2
 

 

 

Les lettres-code se rapportent à la typologie :
a = voisins adultes
b = les enfants dans l'immeuble : vie sociale, fêtes
c = escaliers, ascenseurs, portes d'entrée
d = bruits  techniques internes (écoulements, WC, vide-ordures)
e = circulation automobile (intense, rapprochée et continue)
f = circulation secondaire (sporadique ou spécifique à l'immeuble)
g = avions, trains, engins, travaux
h = motos, ambulances, sirènes
i = enfants dans l'habitat, nourrissons
j = bruits naturels (vent, oiseaux, pluie, etc.)
k = bruits des adultes de la famille
l = bruits insolites indéterminés

 

 

 

A : Circulation automobile intense, engins, travaux, motos, ambulances, TV et radio des voisins, famille adulte : ce groupe constitue un type de gêne assez homogène, à l'exception des  « membres adultes de la famille » dont on ne peut à ce stade proposer une interprétation satisfaisante de sa proximité avec les autres bruits.
B : Tous les bruits d'ordre  humain » : les voisins adultes, les enfants., les fêtes, la vie sociale de l'immeuble, les bébés et la circulation automobile secondaire. Il est à noter que la catégorie des bruits dit  « naturels » se situe en dehors de cette amorce de bipolarisation. Concernant la caractérisation des logements et des individus qui auraient une attitude assez voisine :

  • pour le groupe A : plutôt une mauvaise insonorisation, une indifférence à l'environnement, une forte agressivité dès qu’il s’agit de bruit ; population plutôt jeune ou en mobilité descendante.
  • pour le groupe B : une sensibilisation plus grande aux manifestations humaines avec bonne tolérance des jeux d'enfants, des travaux ménagers. Population avec plus de gens âgés et symptômes de mobilité ascendante au de classe privilégiée. Habitant plutôt de grands appartements et propriétaires de logements dans des rues peu passantes.
  • on n’a pas trouvé de spécificité propre au sexe, au nombre d'occupants du logement.
  • cependant, si le groupe (A) (à l'échelle des approximations inhérentes à l'investigation) est assez homogène, il y a quelques sollicitations à regrouper, par exemple (c) et (a), c'est-à-dire les voisins adultes et les bruits de la cage d'escalier. La gêne de ces deux bruits pourrait ainsi être reçue de façon plus spécifique.
 

 

 
5.5. RÉSULTATS SUR L'INTENSITÉ DES BRUITS

Concernant l'intensité, sa structure spatiale la fait apparaître comme nettement moins déterminante que le type de gêne, ce qui indique bien que (dans la zone d'intensité où nous opérons) la gêne est davantage liée à la signification qu'à l'intensité. A noter cependant que pour les niveaux sonores forts et moyens, il y a une corrélation avec un comportement plus bruyant de l'interviewé.
Mais la distribution des habitants ou des types de bruit n'a rien à voir avec celle de l'analyse sur la gêne. La relative interdépendance des deux caractérisations gêne et intensité semble aussi s'être manifestée de façon que l'on peut symptomatiquement considérer comme significative.

   
 
   
 

6. COMPLÉMENT D'ENQUÊTE AUPRÈS DE DIX FAMILLES
HABITANTHABITANT UNE ZONE HLM DANS PARIS

   
 

6.1. BUT DE CETTE SOUS-ÉTUDE.

La grande dispersion des attitudes envers le bruit dans les différentes zones de l'échantillon (attitudes qui ne recoupent pas les types d'habitat contrairement à l'hypothèse qui nous avait fait adopter cette variable) nous a amenés à nous interroger davantage sur l'absence apparente de corrélation entre le vécu du bruit dans une zone donnée d'habitation et les caractéristiques acoustiques de cette zone. Il nous a semblé qu'une étude de cas sur dix familles supplémentaires dans une des zones déjà étudiées devrait permettre de mieux dégager les mécanismes par- lesquels des stimuli sonores sont affectés de telle signification, plutôt que telle autre, et ce, en fonction des caractéristiques de tout ordre intervenant au niveau de la zone d'habitat, sa localisation, sa « structure sonore » (ou paysage sonore), son architecture et urbanisme, mais également la composition sociale de sa population, son histoire récente dans le processus d'urbanisation, l'image globale dominante du quartier chez ses habitants (le complexe de représentations liées au vécu synchronique et diachronique du quartier); bref, en fonction d'un maximum de variables pouvant intervenir dans la formulation (ou l'attribution) des significations du bruit et/ou de la gêne.
Contrairement à la recherche systématisée, par familles d'hypothèses, à laquelle nous avons soumis l'ensemble de l'échantillon dans le chapitre suivant (cf. ch. 7), nous nous sommes attachés pour cette étude d'une zone à laisser émerger de l'analyse de chaque cas sa particularité et sa logique propre, en raison précisément de la complexité des interrelations entre des variables très nombreuses : en prenant connaissance du matériel présentant ci-après chaque cas individuel, on se rend compte du découpage auquel procède inconsciemment l'interviewé entre toutes les variables déterminant ou surdéterminant son vécu des bruits.
A ce niveau, il n'est souvent pas possible de faire la distinction dans le discours entre le bruit, sa signification et la gêne attribuée (soit au bruit ou à la signification). Nous appellerons provisoirement cet ensemble de variables le complexe bruit/gêne/signification.
(Les entretiens sont présentés sous forme d'analyse de contenu; dans chaque sous-groupe deux entretiens parmi les plus riches pour la problématique sont traités plus en détail, à l'aide de citations, parfois longues, mais nécessaires selon nous à l'illustration de l'attitude personnelle de l'interviewé. Les hypothèses explicatives, au niveau individuel, seront reprises dans la chapitre 7, avec l'ensemble de l'échantillon sur 70 cas. Une courte analyse de type quantitatif sur les trois sous-zones met en lumière la dispersion, ici aussi, des attitudes face au bruit indépendamment des niveaux sonores).

   
 

6.2. DESCRIPTION DE LA ZONE HLM DANS PARIS

L'échantillon étudié dans ce chapitre habite dans un ensemble HLM qui présente l'avantage d'être homogène socialement, ainsi que sur le plan architectural, tout en étant composé d'immeubles dont certains subissent le bruit considérable de rues ou d'avenues très « passantes » (autobus, métro aérien), tandis que d'autres, situés au centre de l'ensemble ne reçoivent ces bruits que très fortement atténués. La proximité d'un hôpital provoque de nombreux passages d'ambulances (ainsi que des survols d'hélicoptères, dont aucun n'a été mentionné). Les immeubles situés au centre de l'ensemble bordent de vastes cours plantées de gazon. Les dix entretiens complémentaires (qui portent à 16 le total de personnes interviewées dans cet ensemble) se répartissent de la façon suivante:
— 6 familles habitent des appartements donnant uniquement sur des rues bruyantes
— 6 familles habitent des appartements mixtes dont certaines pièces sont exposées au bruit de la rue tandis que d'autres sont situées à l'intérieur « au calme »
— 4 familles habitent des appartements entièrement « au calme » , dominant sur les pelouses.
L'architecture, nous l'avons dit, est identique de même que les cellules d'habitation; ce « moyen-grand ensemble » du début des années 60 donne une impression d'assez grande uniformité et répétitivité, mais la hauteur limitée à quatre étages de la plupart des immeubles « en bande » qui le composent, et les cours assez vastes qui l'aèrent, lui confèrent des qualités de légèreté. Enfin notons que l'infrastructure tertiaire n'est pas celle d'un ensemble HLM de banlieue mais peut se comparer, avantageusement peut-être, à celle des autres quartiers parisiens à même distance du centre-ville.

 

 

 

6.3. : ANALYSE QUALITATIVE DES TROIS SOUS-GROUPES PAR ZONE DE BRUIT

6.3.1. Analyse des entretiens avec des locataires de logements exposés au bruit de la circulation. (6 cas)

 

 

 

Entretien C 05

A) Données factuelles

Monsieur C 05 est un homme marié, d'âge mûr, il vit avec sa femme et deux jeunes filles dans un trois pièces, sur rue. Il travaille comme vendeur, sa fille aînée est employée ; sa femme est sans profession. Son père, retraité, était ouvrier d'usine. Ses revenus mensuels sont de 3 000 Francs.
Monsieur C 05 trouve son logement trop petit (il lui manque une chambre) et confortable en ce qui concerne l'espace des pièces, mais il critique son agencement général. Il juge son environnement attrayant, animal et il se dit satisfait de son quartier ; il ne désire pas quitter ce logement qu'il habite depuis dix ans. Dans son « bilan-bruit » il estime que son immeuble est peu bruyant ', moyennement bien insonorisés il est surtout gêné par les bruits du dehors (la circulation). A l'intérieur il ne se plaint que des voisins, plus exactement d'un voisin assez particulier : son voisin de dessous.
Dans son enfance il a connu une maison individuelle en banlieue ouvrière. Actuellement, il dispose d'une résidence secondaire qui joue un grand rôle comme nous allons le découvrir.

B) Caractéristiques dominantes dans l’entretien

Monsieur C 05 nous parle de façon assez fine et vivante de ce qu'il aime dans la vie ; il manifeste le sentiment d'avoir réussi comme mari et père, d'avoir pris une revanche sur sa jeunesse où il s'est vécu comme tyrannisé par deux sœurs cadettes. Il a « réussi ses enfants » quand il les compare aux autres. « Heureux de vivre » . il n'est pas capable d'imaginer ce que peut penser autrui et même ne cherche pas à y penser. Il se montre cependant capable d'empathie dans un contexte d'action. Cette façon de se présenter à l'enquêteur ne semble pas être une défense, l'interviewé semble effectivement capable d'être heureux, de façon relativement indépendante des circonstances extérieures, sur la base inconsciente d'une introjection de l'image de la « bonne mère » .

C) Caractéristiques dominantes de l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification

Cette interview est d'un bout à l'autre sous-tendue par la relation entre M. C 05 et son voisin de l'étage en dessous. Monsieur C 05 « aime faire du bruit » , tous les bruits le rassurent, il aime les gens qui font du bruit et supporte très bien l'agression sonore d'autrui. Il n'entend même pas ses voisins d'habitude, mais, par contre, -1,1. déclare aimer que les autres entendent ses bruits à lui, « c'est la vie, c'est une vie de faire des bruits » ; cet interviewé se sentirait « très très mal » S'il n'y avait personne autour de chez lui, avec les bruits que cette présence comporte inévitablement. Il dit, par ailleurs, que les bruits « l'occupent » , c'est-à-dire que le monde sonore ambiant accapare suffisamment sa vie psychique pour lui éviter des élaborations mentales qui semblent l'effrayer quelque peu :
E. : « Et pour vous, quelle importance vous accordez au bruit, par rapport à d'autres problèmes ? » (silence)
H. : « En fait le... je dirais presque que le bruit est... est nécessaire. Parce qu'il. évite justement de trop penser, il vous occupe. Le bruit occupe dans un sens. Il occupe. Sitôt qu'il y a un silence... complet, vous êtes obligé de vous replier sur vous-même, et... vous soulevez des problèmes intérieurs. Alors qu'avec quelque chose qui vous occupe... la tête, le bruit (inaud.) comme vous dites, on l'échappe. or n'y pense pas tout de suite. On attend le soir, pour être couché, pour régler ces... les problèmes de fond. C'est çà » .
Cet homme semble avoir besoin des bruits pour assurer une fonction équilibrante de sa vie psychique. On comprendra, dès lors, le véritable petit drame qu'il vit avec son voisin : celui-ci est tout à l'opposé, violemment intolérant au moindre bruit, Même en faisant la part de l'exagération, le voisin apparaît à travers l'entretien comme persécuté par tout bruit pénétrant, venant d'en haut (bruits d'impact en particulier). Il a contraint l'interviewé, par de fréquentes algarades, à vivre dans le silence. Pourtant, l'interviewé ne semble pas très bruyant ; ses autres voisins ne se sont jamais plaint. Mais il suffit que l'aspirateur de sa femme heurte la plinthe, qu'ils laissent tomber, un, objet, qu'ils referment un tiroir bruyamment, pour que le voisin fasse intervenir l'OPHLM, des inspecteurs etc. L'interviewé a mis de la moquette, il oblige sa famille à porter des pantoufles, mais il n'y a rien à faire « le voisin, est un grincheux » :
« De toute façon, le bruit c'est bien normal quand on l'entend et... et tout çà, et que... de toutes façons avec les grincheux, il n'y a rien à faire... j'ai beau avoir mis de la moquette, j'ai beau avoir mis mes pantoufles... tout insonorisé, de toutes façons, il est toujours aussi, grincheux, et il entend toujours autant de bruit, çà n'a rien changé » .
La répression active de son voisin oblige la famille de Mr C 05 à n'utiliser leur appartement que partiellement :
H. : « Nous avons pris la sage décision de mettre un poste de télévision à la cuisine. Puisque nous vivons à la cuisine. Enfin ce n'est pas nous, c'est (inaud.) alors, comme nous vivons davantage à la cuisine, nous avons branché un poste là, et ce grand poste que nous avons ici, nous ne le fa4-sons plus marcher. Nous ne le faisons plus marcher. Ce qui est (inaud.). Et voilà le vide-ordures. Voyez, çà me nous gêne pas ! On trouve çà normal. Alors les dames restent jusqu'à 10 heures, IO heures un quart, regarder leur film ici... gentiment... moi je vais me coucher, y a donc pas de bruit ici. Oh on ne pratique plus cette pièce, si vous voulez. »
E. : « Oui. Cette pièce est quasiment interdite, maintenant » .
H. : « Elle est pratiquement interdite. Oui, puisque Mr X dort dessous... et alors nous avons fait la concession ultime. même celle-là, si vous voulez, nous n'allumons plus cette télévision... ce meuble contient un tourne-disques avec les disques qui appartiennent à la grande fille, elle ne les écoute jamais. Voilà... Si nous recevons, nous recevons là évidemment, là il faut vivre ! »
Cette situation crée pour Mr C 05 une très grande frustration. Sa femme est « une méridionale » et il dit « avoir aussi un tempérament méridional » , se lier facilement, inviter 4 ou 5 amis de l'immeuble de temps à autre pour prendre un verre. Mais les amis n'osent plus lui rendre visite depuis une algarade mémorable un soir de réveillon de Noël. Alors intervient la résidence secondaire : toute la vie relationnelle, familiale, tout le « bruit de la vie » est reporté aux week-ends dans sa petite maison de campagne :
« Le train. La petite correspondance. La halte dans le pays pour faire les courses. Et puis alors arrivés là-haut, alors là... la liberté totale. Là y a du bruit » .
E. : « Là y avait du bruit » .
H. : « Ah le bruit. Et alors vous savez, on se venge des bruits qu'on n'a pas pu faire, vous me demandiez tout à l'heure si... si j'aime faire du bruit » .
E. : « Oui » .
H. : « Je vous ai dit... une façon... certaines façons non, enfin des bruits normaux, mais là je me venge quand je suis à la campagne, parce que... j'ai de la place, évidemment, et alors, y a toujours quelque chose à... à déplacer, puisqu'il y a beaucoup de place pour déplacer. Alors je me venge. J'écrase des pierres. Y a des pierres qui me gênent, alors je les ai mises dans un coin, je dis : tiens il faudra que je les casse pour faire un petit bout de muret, là. Alors Ià je me venge, je prends un gros marteau j'écrase tout. Je peux faire du bruit » .
Cette soupape de sûreté semble suffisante pour que Mr C05 supporte sa situation (il ne désire pas changer d'appartement). Il semble cependant probable que la relation au voisin grincheux remplit, par ailleurs, une fonction dont il tire quelques bénéfices ; il est cependant difficile de préciser lesquels (à moins que ce voisin ne soit un substitut des sœurs cadettes de son enfance) :
« J'ai eu deux sœurs... avec qui je m'entendais très mal, parce que j'avais eu l'impression que... j'avais été mis au monde pour rester seul garçon, et puis il est arrivé deux sœurs et... alors là, çà n'a plus été, alors çà m'a rendu... vraiment méchant, étant l'aîné... ces petites sœurs qui voulaient toujours tout commander... à qui on passait tout parce qu'elles étaient des filles, enfin oui, y a eu cette période là... jusqu'à vers les 12-13 ans, et puis après je me suis assagi comme les autres... Et puis voilà, la vie s'est faite » .
(Dans une certaine mesure on peut dire que, symboliquement, les sœurs cadettes sont au-dessous. La relation actuelle au voisin serait une répétition conflictuelle d'un élément ayant structuré le vécu de l'enfance de cet interviewé).
Par rapport au bruit en général l'interviewé semble l'utiliser comme repère des limites de son Moi : tant qu'il y a des bruits, on sait ce qui est « dehors » et ce qui est « dedans » :
E. : « C'est important alors pour vous, les bruits et... la façon dont... dont les bruits permettent de... de se représenter toute la vie qu'il y a autour » .
H. : « Oui bien sûr. Je crois que même... une personne qui serait aveugle, là-dedans, on la change d'endroit et elle sait très bien qu'elle n'est plus au même endroit. Je pense que par le bruit... on se situe. Alors au début, il faut se familiariser avec les bruits qui arrivent périodiquement, régulièrement et on doit se familiariser avec ces bruits, mais lorsque... ils sont acquis d'une façon permanente... ils font corps avec vous, ils font partie de votre ambiance. Et... lorsqu'il en manque un de ces bruits là, on... on le voit tout de suite. C'est un peu çà ! » .
Sur le plan de la gêne, à part l'énumération de quelques sources de gêne (telles que le vide-ordure, la circulation), l'interviewé nous apporte une idée intéressante lorsqu'il dit que le métro aérien, le gênait avant qu'il soit sur pneus, et que « maintenant, il aime le bruit du métro sur pneus » . Cela pourrait signifier que ce nouveau bruit constitue un rappel de l'ancienne gêne, nettement plus forte ; la différence de gêne (ou si l'on veut, le bénéfice de gêne) se transforme en plaisir.
Les bruits agréables, pour cet interviewé, sont ceux de la nature « des enfants qui piaillent » ; mais également ceux liés à la vie quotidienne dans l'immeuble ; ici ce seraient les significations liées à une présence maternelle qui domineraient le -vécu du monde sonore :
« Puis après c'est la clé de contact, bon, c'est bien, alors au revoir... je descends. Alors j'entends le... le gardien qui vide les poubelles, enfin la benne qui arrive, qui commence à brasser tout çà, je me dis : bon ben c'est comme tous les jours » .
En ce qui concerne le silence, l'interviewé le vit comme un étouffement, il nous en parle comme d'un tombeau :
H. : « Il m'est arrivé de passer des moments... (inaud.) des moments où j'étais seul, quoi, pratiquement, dans cet appartement... j'avais donc le bruit qui me plaisait ou celui -qui ne me plaisait pas, je ne fais pas de bruit. Bon eh bien, je rentrais là vraiment... c'était vraiment le... le silence, le... le mauvais silence. Le silence qui est pesant, qui vous étouffe. A ce moment là, on a besoin de... de bruit. Alors on sort. On va écouter les voitures dans la rue. »
E. Oui.
H. : « C'est un peu çà » .
E. : « Si votre appartement était totalement silencieux ? » .
H. : « Non... Je n'aimerais pas... finalement. J'aurais l'impression d'être à la trappe. Non il faut que çà vive. C'est ce que je disais tout à l'heure, il faut qu'une maison vive... avec il faut qu'il y ait une vie... enfin intéressante, la vie... la vie elle s'exprime d'un tas de façons, par le bruit aussi, c'est certain » .
Le bruit donc, c'est la vie. Ce besoin de bruit, exprimé de façon exceptionnelle par Mr C 05, transite par une très bonne intégration communicative, en particulier dans son quartier et l'environnement du logement. Presque tous les bruits que perçoit l'interviewé sont chargés de significations relationnelles ; il va de soi que dans ces conditions la gêne est très peu apparue (et presque exclusivement par rapport à des bruits techniques) :
E. : « Et les bruits que vous entendez ? »
H. : « Ah ben les bruits que j'entends sont... sont rigolos... des gens qui se croisent, les gens qui discutent, c'est un quartier très vivant... les commerçants qui essaient de discuter de sa marchandise avec un autre, c'est... c'est encore de... de vieilles petites épiceries, alors on arrive à connaître des tas de gens. Bonjour monsieur... tiens, qu'est-ce que c'est... Ah ben oui c'est vrai, oui, etc. Alors des fois on fait un bout de route avec quelqu'un qu'on connaît, alors... ah qu'est-ce que je me suis embêté aujourd'hui ! J'ai eu ci, j'ai eu là. C'est çà un peu les bruits. Alors les bruits de la voiture qui freine pour pas vous écraser, parce que vous voulez traverser à cet endroit-là, C'est un peu ça les bruits. Au fond, y a pas de bruits tellement particuliers dans Paris ! C'est à peu près toujours les mêmes bruits » .
Il semble très particulier qu'un bruit de voiture qui freine puisse être récupéré dans une connotation aussi positive que celle que lui attribue Mr C 05 ! (parmi les bruits de circulation cités comme insupportables généralement, les coups de freins aux carrefours figurent en bonne place).
Un autre facteur pourrait déterminer l'attitude de cet interviewé envers le bruit : son passé d'ouvrier dans l'industrie lourde :

« Moi le bruit ne m'effraie pas, j'ai travaillé dans... dans l'industrie lourde, dans la chaudronnerie, dans la soudure, dans ces choses-là » .
Mais on peut également penser qu'il n'a pu supporter le taux sonore de ce poste de travail que par une tolérance aux bruits déjà préexistante chez lui.

 

 

 

Interview n° 5

A) : Données factuelles

Mme 5 est une mère de famille de 50 ans, vivant depuis 10 ans avec trois de ses six enfants et son mari dans un cinq pièces exposé au bruit de la rue. Son mari est journaliste ; elle a été institutrice avant son mariage. Deux de ses enfants ont fait (ou font actuellement) des études supérieures, deux filles sont « mariées » (sans précision sur une éventuelle activité professionnelle). Les revenus mensuels du ménage de Mme 5 sont de l'ordre de 4 500 Francs, son loyer est d'environ 750 Francs. L'appartement est très bien tenu, aménagé avec recherche, dans un style conforme au modèle culturel de la petite bourgeoisie traditionnelle.
Mme 5 juge son logement suffisamment grand et plutôt confortable l'environnement lui semble par contre peu attrayant. et très bruyant elle se dit satisfaite du quartier et ne désire pas changer de logement.
Dans son « bilan-bruit » l'interviewée juge son immeuble très bruyant, l’insonorisation très mauvaise ; elle est davantage gênée par les bruits externes (circulation) que par ceux de l’immeuble.
Dans l'immeuble même ce sont ses propres bruits qui la gênent le plus : ils la renvoient à la gêne supposée des voisins, ce qui la rend très tolérante à la gêne qu'elle subit elle-même de la part de ses voisins. Mme 5 parle avec une voix moyennement forte. La famille dispose d'une résidence secondaire.

B) : Caractéristiques dominantes dans l'entretien

L'entretien se structure sur un problème d'ordre social, le décalage perçu par Mme 5 entre l’image qu'elle attache à sa couche sociale d'appartenance (qui est également sa couche sociale d'origine, la « classe moyenne supérieure » ) et l'image sociale qu'elle attache au type d’architecture HLM qu'elle est manifestement contrainte d'habiter pour des raisons financières. Cette tension entre deux pôles opposés des représentations sociales de I’interviewée se concrétise dans l'entretien dans l’évocation du piano au niveau du bruit, et en dehors du contexte du bruit dans un discours de réhabilitation insistante de son habitat, visant à séparer l'ensemble HLM qu'elle habite de l’image traditionnelle des « grands ensembles » que l'interviewée semble noircir quelque peu pour accentuer la différence souhaitée :
« je sais pas pourquoi, la presse parle toujours des, des grands ensembles, des HLM et des bandes de voyous, et çà, c'est désagréable. Je trouve... je connais même des gens qui hésitent à dire qu'ils habitent dans des HLM. Il y en a beaucoup d’ailleurs, oui. (un temps) Oui c'est, je trouve çà vraiment gênant. Maintenant, autre chose (petit rire), c'est euh... c'est pas parce qu’on habite les HLM que les gens manquent de goût (?), en général. Et je trouve que quand vous montez cet escalier, que, comment me jugez-vous ? Avec ces couleurs affreuses, je pense que c’est des choses qu'on pourrait mettre des peintures, sans que çà coûte plus cher... à la construction, des peintures plus agréables à l’œil... c'est affreux ce jaune... (petit rire) » .
« Des tas de trucs comme çà, qui pourraient être évités... et puis... çà pourrait être un peu plus propre... l’entrée, çà serait... plus agréable pour tout le monde. (un temps) Parce qu’en fait... c'est très agréable d'habiter... en plein milieu de... ville... pour un loyer quand même abordable... Moi je vois avec mes enfants... si j'avais eu des problèmes... de... de trajet (?), peut-être que j'aurais pas pu leur offrir... des études ou... comme ils ont fait, (inaud.)... çà pose quand-même des problèmes, et je pense que chacun devrait respecter... par exemple les fleurs, les pelouses... entre autres... quant aux problèmes du bruit, çà... ici... on n'a pas tellement à s’en plaindre » .
On voit le nœud du problème; la nécessité d'assurer les études des enfants liées à la localisation relativement centrale dans Paris entraîne pour la famille de Mme 5 le choix en termes économiques d'habiter ce HLM, en contradiction avec son sentiment d'appartenance sociale. Cette affirmation de son appartenance sociale ne trouve à se réaliser que dans le logement même, par son aménagement « impeccable » ; mais elle est constamment battue en brèche par l'environnement.
Le soubassement psychologique de ce désir d'affirmation sociale n’apparaît pas nettement; cependant on peut avancer que Mme 5 est une personne manifestement équilibrée. Dans les limites de cette « normalité » elle présente des traits de personnalité hystéroïdes, qui se font jour notamment dans sa tendance à nier toute différence entre les individus, son besoin d’être « comme les autres » et en même temps son besoin de constater sa supériorité sur les autres.
N'oublions pas qu'elle a cinq frères et sœurs, et qu'elle a eu six enfants (« l'autre » qu'elle tente d'égaler/dépasser serait principalement la mère).
L'interviewée, dans ce contexte, se culpabilise de montrer sa « supériorité » , culpabilité œdipienne courante. Se laissant facilement emporter par les conventions sociales malgré une finesse réelle, ce conflit se concrétise par rapport à l'environnement social comme nous l'avons vu ci-dessus ; mais une des modalités principales de cette concrétisation va se révéler être le bruit, ou s'opposent les « mauvais » bruits du voisinage et son « bon » bruit : le piano (symbole social tout d'abord, mais aussi symbole phallique dont la pénétration sonore de l’environnement se révèle conflictuelle pour elle).

C) Caractéristiques dominantes de l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification

Le vécu sonore du conflit, mineur mais réel, de Mme 5 se laisse schématiser en quatre catégories opposées deux à deux, selon qu'elles sont anonymes ou, « relationnelles » :
a) : bruits « anonymes » : les bruits techniques de la grande ville s’opposent aux bruits naturels de la campagne.
b) : bruits « relationnels » : le bruit socialement valorisé de son piano s'oppose aux bruits socialement dévalorisants du voisinage (bruit « bourgeois « contre bruit « ouvrier » ).
Au-delà de la signification sociale, le piano remplit une fonction psychologique importante pour cette mère de famille qui semble réaliser son équilibre à travers la musique, pour elle une véritable passion. Compte tenu du caractère sublimatoire de la musique, on ne s'étonnera guère que les bruits décrits comme gênants soient aussi ceux qui vont à l'encontre du mécanisme de sublimation, en évoquant notamment la sexualité (tous bruits nocturnes des voisins) mais aussi l'analité (le vide-ordures, le métro, les tuyauteries, les chasses d'eau). Les motos, gênantes de façon générale, sont ici particulièrement signifiantes : « les gamins s'amusent à faire pétarader leurs engins » .
Le conflit sonore peut dès lors, dans une certaine mesure être cerné en termes de bruit « phallique « combattant le bruit « anal » . La culpabilité œdipienne à exhiber le « phallus « — piano — se fait jour très directement dans l'évocation de la gêne. Pour l'interviewée, en effet, ce qui est gênant c'est de gêner les autres avec son piano :
 « A part le bruit (le rue et je vous dis, le bruit... quand chacun fait des travaux, mais ça c'est chacun son tour, je pense que... on est obligés de supporter sans rien dire. Moi j'ai vu, il y a des enfants, ceux qui font du bruit, je ne dis jamais rien, si vraiment ils exagèrent, parce que je sais que le jour où on fait du piano (inaud.) qu'est-ce qu'ils sont casse-pieds avec leur piano (rire)... forcément. Et peut-être la... évidemment les constructions seraient... comme autrefois... les murs plus épais, certainement... les gens seraient moins gênés  «   .
Mme 5 est persuadée, par ailleurs, que ses soirées musicales (violon, piano) ne peuvent pas être appréciées du voisinage, probablement à cause de son niveau social. Elle procède donc par échange de gêne, les bruits des « voisins qui travaillent « (perceuses notamment) sont parfaitement tolérés par référence à la gêne qu'elle pense produire.
Cet « échange de gêne « ne peut cependant pas être étendu aux bruits nocturnes, trop chargés de connotations sexuelles, qui mettent en danger la sublimation :
« Ils vivraient mieux. Ils seraient moins, peut-être moins fatigués. C'est quand même gênant d'entendre... le voisin parler au milieu de la nuit, c'est pas moi (?) que ça gêne mais... on se dit si... si on parle au milieu de la nuit, les gens nous entendent également » .
Le voyeurisme/exhibitionnisme trop direct, trop crûment pulsionnel est rejeté par cette interviewée.

 

 

 

Interview C 01

Il s'agit d'un homme jeune, récemment marié, encore mal dégagé de son enfance vraisemblablement conflictuelle. La signification du bruit semble étroitement liée à sa propre agressivité : les bruits extérieurs de circulation sont vécus comme agressifs ; ceux des voisins comme sécurisants. Assez grande agressivité caractérielle ; probablement problème actuel en relation avec son « dépassement » social du modèle paternel (le père est ouvrier; l'interviewé est expert-comptable). Le clivage des significations des bruits reproduirait alors une attitude inconsciente agressive envers l'image paternelle, régressive par rapport à l'image maternelle ; les bruits techniques extérieurs étant affectés de la signification castratrice, et ceux des voisins (bruits humains) qui l'enveloppent (utérus) étant pris dans le registre régressif de la protection « maternelle » .

 

 

 

Interview C 06.

Mme C 06 est une mère de famille de 45 ans avec 5 enfants.
Rapatriée d'Algérie, a perdu le beau temps, l'espace, elle accepte son sort avec fatalisme, résignation (« nous sommes des petites gens » ... ); laconique, elle semble avoir des difficultés d’introspection et s'exprime en phrases toutes faites.
L'interviewée trouve que le bruit est une réalité normale de la vie ; la gêne apparaît quand on est fatigué : la sensibilité aux bruits augmente, quand elle entend du bruit alors qu'elle est fatiguée, elle voudrait monter se plaindre aux voisines (mais ne le fait pas). Tant qu'il n’y a pas de fatigue le bruit n'est pas gênant (« je l'entends sans l'entendre » ).
La variable socioculturelle joue certainement un rôle dans cette attitude; l'interviewée oppose les bruits « sourds » aux bruits « sonores » (ceux des sociocultures méditerranéennes sans nul doute). Elle n'est pas gênée car « le bruit ici est un bruit sourd » . On peut se poser la question si cette absence de gêne ne recouvre pas une nostalgie de la gène due aux sonorités méditerranéennes, dont la signification (être gênée comme autrefois) se convertirait immédiatement en plaisir de retrouver sa vie quotidienne antérieure.

 

 

 

Interview C 07

Cet interview concerne un couple de 45 et 55 ans avec le mari au chômage.
L'entretien était prévu avec la femme seulement ; le mari n'a pas pu le tolérer, il a mis l'occasion à profit pour s’imposer dans l'entretien et parler de ses problèmes à lui : le chômage, le travail raflé par les travailleurs immigrés, la misère. Le couple semble plutôt hystérique, et aimer produire, si l'on peut dire, un certain spectacle dont l'enquêteur serait le public et leur détresse actuelle (réelle) le contenu.
La femme oppose les bruits mécaniques et les bruits humains mais, contrairement à beaucoup d'interviewés, elle aime le bruit de la rue : dans son logement précédent, boulevard de la Gare, le niveau sonore était « terriblement bruyant » mais elle le supportait très bien car il faisait écran aux bruits humains de l'immeuble, notamment aux récriminations des voisins contre son bruit à elle. Les bruits semblent jouer ici le rôle d'un support projectif positif permettant de s'imaginer revenir à une période heureuse de son enfance (par association temporelle).
L'entretien C 07 montre bien l’importance relative de la gêne due aux bruits : le problème social réel du mari ôte toute importance aux bruits, qu'il perçoit cependant mieux que sa femme. Le seul « bruit » dont celle-ci se plaigne est celui de son mari, « qui l'énerve » .

 

 

 

Interview C 08

(Femme d'origine paysanne, mère de quatre enfants). Elle se montre très difficilement capable d'affects, et probablement organisée sur le mode obsessionnel avec très grande recherche de l'ordre, de la propreté. Elle semble avoir remplacé les relations avec autrui par une série de tâches ménagères à accomplir dans une succession quotidienne rigide, ceci lui permet de se montrer bonne épouse et bonne mère. Le bruit est vécu comme persécuteur (« on « fait » exprès de l’embêter » ) et elle se déclare gênée par pratiquement tous les bruits qu'elle perçoit : il semble donc qu'elle possède un grand voyeurisme; (l'attitude envers les bruits semble déterminée presque exclusivement par sa structure psychologique).

 

 

 

6.3.2. : Analyse des entretiens avec des locataires exposés à la fois au bruit de la circulation et au calme des cours intérieures. (6cas)

 

 

 
Interview C 10
A) : Données factuelles
Monsieur C 10 a 37 ans, il habite depuis 5 ans son trois pièces (construit à quelques mètres près sur l'emplacement du logement de son enfance). Il travaille en tant que cadre commercial ; sa femme est ouvrière tailleur dans un grand magasin du centre-ville. Ce couple a eu deux fils., âgés de I4 et 8 ans. Les parents de Mr C 10 étaient ouvriers ; ses enfants resteront, comme lui, très liés à la classe ouvrière (l’aîné se destine au métier d'ébéniste). Les revenus mensuels du couple sont d'environ 5 000 francs ; le loyer est de 550 francs par mois.
Mr C 10 pense que son logement est trop petit (il lui manque une pièce pour le fils cadet), mais plutôt confortable, mis à part la petite taille des pièces. L'environnement immédiat le laisse indifférent bien qu'il le trouve « animé » . Cet interviewé est très satisfait de son quartier qu'il a toujours habité et n'envisage pas de changer de logement, à moins de trouver une bonne situation en province.
L'interviewé trouve son immeuble peu bruyant, l'insonorisation moyenne ; les bruits du dehors et ceux de l'immeuble lui paraissent l’identiques » ; la circulation le gêne le plus à l'extérieur et les conduites d'eau le plus à l'intérieur de l'immeuble.
B) : Caractéristiques dominantes dans l'entretien.
Le thème central est ici celui du quartier, qui représente pour l'interviewé toute son enfance :
« Çà représente... c'est une habitude déjà, çà c'est sûr... çà représente la jeunesse y a pas de problème. Çà représente toute la jeunesse, l'enfance, l'adolescence, tout est représenté là, bien que les endroits on les retrouve plus, il suffit de se mettre à la fenêtre ici je suis revenu exactement à 10 mètres près où j'avais mon premier logement, où j'ai vécu mon enfance, à quelque chose près » .
Son insertion sociale se joue au niveau des relations qu’il a maintenues avec l'historicité de ce quartier ouvrier et son vécu personnel et ce sentiment semble aiguisé par la rénovation urbaine : il fréquente les endroits restés intacts, porteurs de vécu affectif. L'image du quartier est pour Mr C 10 donc très positive.
Un pôle d'attraction secondaire, nettement plus faible, est représenté par le Sud-Ouest, dont est originaire l'épouse de l'interviewé. Son rêve, ou projet en gestation, de changer sa vie en quittant son quartier n'est concevable que lié à une nouvelle intégration dans le Sud-Ouest.
« Dans le Sud-Ouest parce que je pense toujours à cette histoire de racines que j'ai ici., si je devais les brûler je les brûlerais alors catégoriquement pour m'éloigner assez loin disons, ne pas sentir le quartier. Et puis je reviens aussi sur une chose c'est que j'ai vécu, enfin j'ai vécu... disons que j'ai passé longtemps mes congés dans le Sud-Ouest depuis très jeune et que j'y ai quelques attaches » .
Mr C 10 cependant redoute la solitude :
E. : « Et la solitude, comment la trouve t-on ici ? »
H. : « Ah la solitude... j’ai horreur de la solitude, c'est une chose que je n'aime pas, c'est une chose aussi qui vient dans les racines parce que j’aime sentir du monde autour de moi. Or, en province la vie n'étant pas pareille, dans une petite ville de province à huit heures ben y a plus personne dans les rues et il me manque comme dirait ma femme la foule... enfin la foule, pas la grande foule mais il me manque... peut-être la vie trépidante de Paris aussi... c'est une habitude en définitive ».
Ailleurs, il dira ne pas supporter le métro, à cause de la foule, et à tel point qu'il ne se déplace qu’en voiture malgré tous les inconvénients de la circulation automobile dans Paris. Là nous touchons probablement un symptôme du registre agoraphobie/claustrophobie, révélateur de certains problèmes chez cet homme par ailleurs manifestement équilibré, symptôme qui se révèlera structurant dans son attitude envers le bruit.
C) Caractéristiques dominantes de l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification.
L'attitude envers le bruit est structurée par un rapport agoraphobique/claustrophobique au monde environnant (lequel repose lui-même sur des facteurs psychologiques qui ne peuvent être suffisamment dégagés avec ce matériel). Une certaine qualité de bruits représente pour l'interviewé la sécurité, celle de savoir sa famille près de lui, et le laissant vivre de façon indépendante; ce sentiment de sécurité est évidemment renforcé par la très bonne relation de l'interviewé à son quartier et lui permet, en outre, de mieux supporter les bruits désagréables du voisinage (quand il y en a). Le bruit anonyme (« confus » ) de l'environnement semble représenter la présence maternelle protectrice :
E. : « Et si. on parlait maintenant des bruits que vous aimez alors ? »
H. : « Les bruits que j'aime... je sais pas s’il y a des bruits particuliers, c'est des brou-ha-ha, c'est des bruits confus » .
E. : « Que vous aimez ? »
H, : « Oui, mais je crois que c'est le bruit de la ville que j'aime, c'est le bruit des enfants dans la cour, la présence, toujours on revient à cette histoire de présence... non parce que pour moi les bruits... je vous dis on en revient toujours à cette enveloppe que forme la ville, donc les bruits sont confus, je peux pas en sortir un plus particulièrement qu'un autre » .
L'idée que les bruits anonymes forment une enveloppe protectrice (=uterus) trouve à se renforcer dans l’évocation par l'interviewé de son attitude face au silence :
E. : « Et si on parlait maintenant du silence » .
H. : « Le silence pour moi c'est la solitude. J'aime pas beaucoup le silence » .
E. : « -Et si votre appartement était totalement silencieux » .
H : « Attendez c'est pas la même chose. Je voudrais un appartement silencieux mais jusqu'à une certaine limite parce que justement il me manquerait ce bruit confus dont on parlait tout à l'heure » .
E. : « C'est-à-dire qu'il vous faut quand même une certaine enveloppe de bruit mais de bruit qu'on reconnaît pas tellement » .
H. : « Des bruits qu’on connaît pas tellement mais il faut disons un murmure, un fond. Regardez, vous allez en forêt, c'est calme, c’est silencieux mais y a un murmure, vous le reconnaissez pas tout le temps. Ca peut-être le mouvement des branches et les feuilles qui se froissent, un pas lointain. C'est silencieux pourtant la forêt et y a un bruit. Vous sentez dans la forêt, même si vous êtes seul, une présence » .
Donc, ici également, nous trouvons la fuite du silence absolu ; cet interviewé ne va pas jusqu'à évoquer sa symbolisation en termes de mort, possiblement la charge anxiogène de cette évocation est trop forte pour lui. Le « calme », qui substitue le silence absolu, est évoqué en termes de nature, c’est-à-dire qu'il est lié à une entité régressive de type maternel et bénéfique.
Par rapport à la claustrophobie, on peut citer des bruits désagréables perçus par cet interviewé. Il s'agit tout d'abord des grandes intensités (avion à 20 mètres qui « arrache le toit » ) ; mais dans les bruits perçus dans son logement il nous parle des enfants qui tapent à coups de pied dans les portes (évocation de l'enfermement) ; également dans ce registre on trouve les bruits du chantier proche où des ouvriers frappent à coups de marteau dans des tôles.
D'autres bruits « désagréables » se semblent cependant pas participer de cette signification : les chasses d'eau, la baignoire qui se vide, les chaises traînées sur du carrelage.
L'enveloppe de bruit anonyme, protectrice pour Mr C 10, est constituée par l'entourage lointain, à l'exclusion des bruits des voisins directs ; ceux-ci ne sont généralement pas perçus. Quand ils le sont, les bruits non anonymes provoquent une gêne :
« (les voisins), je sais qu'ils sont prêts à me rendre service aussi... que ce soit le voisin du dessous, même celui du dessus, on sait bien qu'en cas de besoin on pourrait leur demander quelque chose... mais il me semble que... non c’est pas comme s'ils n'existaient pas mais une fois rentré chez moi c'est comme s'ils n'existaient plus une fois que je suis à l'intérieur de mon logement » .
« Vous savez on les entend quand même... très peu... à part quelques discussions qui arrivent une fois de temps en temps, encore c’est très rare, à part le fait que celui du dessus il sait pas ce que c'est que de mettre des chaussons, jusqu'à 11 heures du soir c'est quand même énervant... on peut pas dire qu’on entende les voisins. Autrement on est au calme » .
L'interviewé possède une bonne capacité d’isolation psychique ; en termes psychanalytiques, on peut dire que son Moi présente des limites bien définies, ce qui lui permet de bien discriminer entre les bruits « utiles » à son activité psychique du moment et ceux, bien repérés (les pas des voisins sans chaussons), dont il rejette la perception, sauf quand celle-ci est prise sous sa signification « ils exagèrent », c'est-à-dire que la gêne liée à ces pas n'est pas induite par le type de bruit mais par un ensemble complexe de significations dont la résultante aboutit à une signification en termes de transgression des règles de bon voisinage. Ces règles, Mr C 10 se les impose lui-même :
« C'est une certaine forme de... je peux pas appeler çà du civisme si presque. Je pense que c’est une certaine forme dont on a besoin dans des immeubles collectifs comme on est ici » .
E. : « Mais vous aimeriez, vous, éventuellement faire du bruit ? »
H. : « Oui, oui, enfin du bruit... j'aimerais pouvoir chanter par exemple à tue-tête pendant une réunion de famille alors que des fois je me retiens justement pour ne pas gêner l'entourage » .
C'est ce « civisme acoustique » dont il fait preuve, qui le rend accessible à la gêne des bruits des voisins, mais seulement en termes de transgression du civisme. Mr C 10 se montre d'ailleurs très tolérant par rapport à cette gêne :
E. : « Vous-même vous acceptez une certaine contrainte et vous trouveriez normal... »
H. : « Que certains autres l'acceptent aussi. Ceci dit vous savez quand vous entendez danser le fandango là au-dessus, au bout de 5 ans je pense que j’ai vraiment fait preuve de patience. Quand çà se produit une fois par mois c'est long pendant 5 ans. Çà fait 60 fois. Je crois que çà fait quand même une bonne moyenne... »
 

 

 

Interview C 02

A) : Données factuelles
Mme C 02 a 34 ans, elle est une mère de famille qui vit avec ses cinq enfants dans un six pièces. Les enfants sont âgés de 10 à 16 ans. Cette famille ouvrière vit avec des revenus mensuels de l'ordre de 3 600 francs, le loyer étant d'environ 1000 francs (le mari de l'interviewée est chauffeur livreur).
Mme C 02 trouve son logement assez grand et confortable l'environnement peu attrayant, mais assez calme. Elle n'est pas satisfaite par le quartier : il y manque de la verdure, des jeux d'enfants, des centres de loisirs...
Changer de logement la tente un peu, à cause du quartier, mais ce n’est pas un véritable projet.
L'interviewée juge son immeuble très bruyant et l’insonorisation très mauvaise. Le maximum de gêne correspond aux bruits techniques à l'extérieur de l'immeuble (machines, travaux). Dans l'immeuble même elle se plaint de ses voisins de dessus (qui « sont très sales »). Mme C 02 parle d'une voix très nerveuse.
B) : Caractéristiques dominantes dans l'entretien et dans l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification.
Le contenu de l'entretien, au départ assez banal, se dramatise au fur et à mesure que l'interviewée entre en confiance avec l'enquêteur. La banalité du début se révèle alors être une défense par rapport au thème central dans la vie de cette personne, thème très conflictuel participant certainement de la pathologie, comme l'indique l'interviewée elle-même quand elle aborde ses trois dépressions successives, avec tentatives de suicide ; Mme C 02 est suivie chaque semaine par un assistant social , avec qui elle entretient une relation de soutien qui semble efficace. Son tableau clinique général semble combiner celui de l'hystérie et de la structure dépressive. Mme C 02 a connu une jeunesse traumatique, qu'elle cherche actuellement à réparer à travers la réussite de son couple et de ses enfants (effet probable de son traitement par le dispensaire d'hygiène mentale du secteur). Jolie, au visage gai mais marqué, elle est un « vrai paquet de nerfs » : son attitude envers l'entourage est celle d'une « femme-enfant » : « je suis vraiment très très jeune de caractère. On me reproche beaucoup çà dans mon entourage, ma famille, mes sœurs, enfin mon mari me reprochent que je suis une femme-enfant. Moi je me complais là-dedans et je veux pas en sortir, de toute façon je veux rester un peu enfant ».
E. : « Çà vous plaît ? »
F. : « Çà me plait parce que ce sont mes enfants qui l'apprécient énormément ».
E. : « Oui vous disiez tout à l'heure que vous étiez un peu la grande sœur ? »
F. : « je suis un peu la grande sœur. Avec mes deux grands, enfin J'en ai un qui a 14 ans et puis l'aîné qui va avoir 16 ans alors ces deux-là je me sens vraiment très proche d'eux. J'aime parler avec eux enfin, je parle (inaud.) sexuel avec eux également, enfin je leur ai expliqué, même avec les petits d’ailleurs. Enfin, on parle de choses et d'autres comme si j'étais la grande sœur plutôt que d'être la maman ».
C’est le point central dans la vie de Mme C 02 : presque tout est vécu par et pour les enfants; son idéal du Moi est projeté sur eux; ilspermettent de réparer sa jeunesse en la revivant avec eux; et son rôle de femme-enfant lui permet d'aménager une fantasmatique en relation avec l'inceste œdipien. Mme C 02 éprouve un besoin intense inconscient de relations homosexuelles. Il est évident que cette personne n'a pas résolu son complexe d'Oedipe, et on n'est pas étonné que son attitude face aux bruits soit assez directement liée à son vécu psychoaffectif dans la période œdipienne :
E. : « La maison où habitaient vos parents, l'appartement que votre mère avait bien arrangé malgré qu’il était sale, c’était plus grand ? ».
F. : « Non, non, c'était très petit. Je n'avais pas de chambre, je couchais dans la salle à manger sur un fauteuil., enfin sur un lit-cage qu'on dépliait le soir. Mes parents avaient une petite chambre à côté, enfin j'entendais le bruit de mes parents. Ils se disputaient malgré tout, mon père buvait aussi (inaud.) ».
E. : « Avec votre beau-père ».
F. : « Avec mon beau-père. Çà n'avait rien changé.. Ma mère avait pris un autre homme qui était exactement comme mon père ; (... ) J'avais 5 ans mais à 5 ans ça reste gravé plus que quand on est plus petit. Disons qu’à 5 ans on comprend déjà pas mal de choses ».
E. : « Vous dormiez dans un fauteuil et il y avait des bruits qui venaient de la chambre de vos parents ».
F. : « Oui j'entendais absolument tout, enfin tous les détails disons ».
E. : « Çà vous a impressionné ? »
F. : « Énormément. J'avais peur de la vie, j'avais peur de tout. L'homme lui-même me faisait énormément peur mais je me suis mariée à 18 ans malgré tout alors que je voulais un enfant. Je me suis pas mariée pour dire je me marie, je quitte mon foyer ou quoi que ce soit, non c’était pas çà, je voulais me marier pour avoir un enfant ».
Mme C 02 semble s’être installée dans une répétition, ou tout au moins une recherche, de ces « scènes primitives » dont elle nous dit ci-dessus la charge traumatique. En effet,, quelque 30 années plus tard, voici ce qu'elle vit dans ses relations de voisinage :
« Çà m'est arrivé des fois de monter chez la voisine parce que les gosses criaient au secours, à partir du moment où on entend les gosses crier au secours moi çà me fait peur. J’avais très peur qu'ils se trouvent seuls et qu'il y ait quelque chose (inaud.) donc je montais, je sonnais, j'attendais qu'on me réponde, si on me répondait pas, J'ouvrais et je voyais les gosses en train de taper sur la mère, alors çà... (inaud.) elle venait pleurer chez moi ensuite, elle descendait, je lui offrais un café, elle le prenait chez moi. Elle a très bien accepté que je sois montée mais d'un autre côté je lui ai dit vos enfants c'est pas normal, y a quelque chose qui gaze pas, elle me dit je vous en prie laissez çà comme ça ».
Et un peu plus loin, l'interviewée dit :
« Au début disons qu'on faisait pas attention... maintenant on n’y fait plus du tout attention... mais les bruits intimes oui. Au départ on avait notre chambre au-dessous de la leur et on entendait certains bruits. Avec mon mari on piquait des crises de fou-rire voyez, parce que ce sont des gens qui sont âgés et puis elle, elle le racontait ; alors même qu'on n'entende pas du bruit on savait ce qui se passait, on partait à rire avec mon mari. Ça m'a pas vraiment gêné ».
Le voyeurisme est ici très directement exprimé, de façon déculpabilisée (sa chambre est en dessous de la leur). Le « fou-rire » déclenché par les rapports de ces voisins âgés semble bien correspondre à une victoire — tardive — sur le couple parental, vécu comme châtié par la vieillesse ; « et puis elle, elle le racontait », relation homosexuelle avec la voisine, qui finit d'enlever son importance à ce que ce couple parental fantasmatique peut bien arriver à faire, à leur âge. Mais dans le passage précédant, on voit que, par contre, l'agressivité (et son bruit) remplit le rôle de « scène primitive » que l'acte sexuel réel a cessé de remplir et c'est bien sa charge fantasmatique demeurée intacte dans l’élaboration inconsciente de Mme C 02 qui confère un caractère dramatique au bruit de l'agressivité : c'est celle d'enfants battant la mère (enfants qui pourtant avaient crié « au secours »). Au-delà du problème de la réalité de cette scène, ce qui nous intéresse ici c'est le fait que l’interviewée cite spontanément comme exemple l'agression qu'elle ne s'est jamais permise étant enfant, dans des circonstances analogues. Le bruit de l’agressivité semble renvoyer à la difficulté que rencontre Mme C 02 pour manier l’agressivité sur un mode adulte, et non de « femme-enfant ».
F. : « On se demande d'après les bruits qui se passent, on dit mais c’est pas possible... ils vont se tuer ou s’entretuer enfin et puis maintenant on se dit on a été pareils quand les gosses étaient plus petits, on a eu des hauts et des bas donc (inaud.) il faut essayer de les supporter comme nos voisins nous supportaient quand on faisait une java (inaud.) ».
E. : « C'est-à-dire qu'à ce moment là vous pensez surtout à des bruits de dispute ? »
F. : « C'est surtout ça, enfin dans le bruit des HLM ce qui peut énerver le plus les gens, enfin les voisins, c'est quand les gens crient ».
L'angoisse vécue est alors pour une grande part celle provoquée par la montée de ses propres pulsions agressives.
En outre, les bruits des voisins de dessus renvoient à leur malpropreté; l'appartement était sale également quand elle y a emménagé (elle attribue une de ses dépressions nerveuses au surcroît de travail occasionné par la grande taille de son appartement) : problématique à la fois anale et œdipienne (un grand appartement, comme ses parents n'en ont pas eu).
L'évocation du silence est chez Mme C 02 significative, il ne s’agit pas seulement de la mort, mais probablement de la destruction de la mère que provoquerait son agressivité orale libérée :
E. : « S'il n'y avait plus personne autour de chez vous comment vous vous sentiriez dans le logement ? »
F. : « Je serais trop seule malgré tout, même si je me plais à être seule, ce bruit ne me dérange pas mais si du jour au lendemain je devais plus entendre du tout, du tout de bruit là, çà serait catastrophique, je crois que je ferais là une dépression nerveuse, parce que malgré tout j'aime entendre un peu de bruit, pas trop mais un peu malgré tout, enfin entendre vivre autour de moi, qu'il y a autre chose que moi... »
Le bruit extérieur ne gêne pas trop Mme C 02 en période normale, mais le chantier actuellement en activité en face de chez elle lui a causé une gêne considérable :
« Depuis novembre, çà n’a pas arrêté, y a sans discontinuer du bruit, du bruit, du bruit... c'est agaçant, çà porte sur les nerfs (inaud.) et je crois que moi qui suis très nerveuse çà me joue énormément sur les nerfs. Au départ, là y a un mois que les machines sont arrivées, je faisais que pleurer, que pleurer (inaud.) maintenant que j'y suis habituée çà me fait plus rien (inaud.), çà m'énerve mais je le supporte ; enfin presque toutes mes voisines sont comme çà, çà les agace enfin... on est bien obligé de l'accepter, on peut pas faire autrement de toute façon, on peut pas (inaud.), c'est pour améliorer.
« C'est pour améliorer » signifie probablement « pas pour détruire » et c'est en se faisant cette raison que l'interviewée arrive à contenir (après une période d'habituation) la signification agressive fondamentale que revêt le bruit vraisemblablement pour elle.

 

 

 

Interview C 03
Il s'agit d'un entretien avec une femme de 49 ans, 3 enfants dont le mari est cadre moyen.
L'entretien révèle une nostalgie du passé, de l'enfance vécue à Marseille ; le sentiment de vieillir accompagnant celui d'une certaine déchéance sociale. Mme C 03 s'identifie à sa fille, jeune, faisant des études et prête à se marier ; elle semble par ailleurs beaucoup couver ses enfants. De structure probablement phobo-obsessionnelle, elle refuse agressivement d'agresser autrui ou d'imaginer l'agression, et projette facilement son agressivité sur autrui... Elle présente un élément claustrophobique important.
Le bruit est vécu principalement en fonction de cette structure psychique : il sert de protection contraphobique en infirmant ses fantasmes agressifs, par exemple le bruit des enfants signifie « qu'ils sont toujours en vie ». Les sirènes d'ambulances et de pompiers jouent un rôle particulier d'exutoire pulsionnel en localisant ses fantasmes agressifs sur une signification mortifère : « enfin une catastrophe... il y a peut-être des morts »...
Mme C 03 habite au-dessus d'un bricoleur acharné, qui cause une gêne considérable à l'interviewée 8 (cf. ci-après). Cependant, elle ne s’en plaint que peu et décrit la gêne qu'il lui occasionne comme « épisodique ». Ce n'est pas le cas de Mme 8 !

Interview de Mme 8
Il s'agit d'une femme de 36 ans, ayant deux enfants de 14 et 10 ans. Son mari est ingénieur ; elle a été secrétaire, et envisage de retravailler dans quelques années.
Le thème central est chez Mme 8 son sentiment de victoire personnelle, sur le plan social et familial,, par rapport à une enfance très dure : le père était éboueur, la famille nombreuse, les conditions de vie misérables, l'entente des parents mauvaise. C'est tout le contraire aujourd'hui dans la vie de l'interviewée qui manifeste globalement une grande « satisfaction sociale ». Au plan psychologique, l'interviewée paraît capable d'adaptation, d’identification, la souplesse de son Moi est caractéristique d'une personnalité « normale » ; quelques problèmes d'agressivité se font cependant sentir, notamment envers son père ressenti comme châtré, ce qui la conduit à valoriser son mari et à se « sacrifier » pour lui : sa castration à elle est la garantie de la virilité du mari. L'agressivité est également projetée sur le fonctionnement de la société, mais elle reste suffisamment contrôlée dans l'ensemble pour qu'elle ne la ressente pas inconsciemment comme dangereuse. Mme 8 utilise fort bien l'humour comme défense.
Le bruit paraît avoir plusieurs fonctions. Il y a d'abord son propre bruit familial à elle, qui est considérable, mais qui ne la gêne absolument pas (la famille = la bonne mère). Le bruit extérieur, la circulation, est vécu comme intensément gênant (y compris les bruits de la fête foraine annuelle). Ce bruit est opposé aux bruits légers de la nature, dans sa résidence secondaire (où même le bruit du tracteur est vécu comme naturel : machine au service de la nature).
Le bruit des voisins est pris très nettement dans le registre voyeuriste, avec évocations positives des bruits liés à la sexualité (satisfaction directe du voyeurisme) mais également une perception aiguisée de bruits pourtant faibles (elle entend les fourchettes et les cuillers pendant les repas du voisin). Son voyeurisme s'accompagne d'une très grande peur d'être vue ou entendue. Mme 8 se plaint cependant du bruit du voisin de dessus, grand bricoleur (bruits de perceuse insupportables) ; ici le bruit équivaut à l'agressivité qu'elle s’interdit généralement, et à la transgression par autrui de ses interdits à elle (ce qui lui rend accessible de se montrer très agressive à son tour). La gêne est formulée en termes de promiscuité : ce n'est jamais le bruit qui est gênant, mais le manque d'isolation, d'intimité (« on pourrait nous entendre »). Il est possible que Mme 8 ait logé ses enfants dans les chambres donnant sur rue (métro aérien !), ce bruit externe continu servant d'écran aux bruits possibles provenant de sa chambre conjugale. De façon générale, l'interviewée regrette l'impossibilité de faire du bruit, qu'elle décrit comme une mutilation de la vie familiale et sociale. On s’accommode de cette frustration par des règles de bon voisinage, une entente tacite entre voisins, qui organisent la « journée sonore » de façon supportable pour tous.

 

 

 

Interview de M. 7
Mr 7 est un homme de 34 ans, marié, deux enfants. Ancien mécanicien, il est devenu chauffeur de maître. Son logement est situé au dessus de son ancien garage, les bruits qui en parviennent semblent le gêner davantage que ceux de la rue. Il se vit en effet comme étant la cible de l’agressivité de ses anciens camarades de travail (il est passé d'un métier « ouvrier » à une activité idéologiquement chargée) ainsi que de celle des conducteurs de voitures plus modestes (dont il pense qu’ils ne supportent pas qu'il roule en Jaguar).. Ce sont généralement « les autres » qui risquent de l'agresser, lui ne se montre pas capable d'agressivité (élément de projection paranoïde). Les jeunes conducteurs tolèrent beaucoup mieux qu'il conduise cette grosse berline ; ce qui parait indiquer que l'interviewé vit au centre de la rivalité œdipienne, organisation l'ayant conduit à rechercher cette collusion avec un « bon maître », qui représente le père protecteur jamais connu et qui lui permet de régresser dans une voiture-uterus-bonne-mère : à l’intérieur de la Jaguar. C'est le silence rassurant, contrastant avec le bruit et l'agitation environnante (voire les agressions) : une « vie de rêve » dans le bon utérus jamais connu.
Son vécu dans l'habitat semble marginal à côté de cette problématique centrale (il habite la voiture de son maître). Que le bruit de son ancien travail le gêne parait évident. Les bruits de la rue ne le gênent que peu, il s’estime heureux d'être loin du métro aérien. Les bruits des voisins sont bien tolérés, sur un mode empathique : tout le monde est « pareil », tout le monde fait des bruits, et les enfants des uns équivalent aux chiens des autres.
Le bruit semble englobé dans une perception sociale ambivalente en relation avec l’intervention sociale qu'il a connu étant enfant : la société l’a protégé de la maladie du père (mort tuberculeux), mais elle l'a ainsi séparé de la mère (Assistance Publique). La société est vécue comme toute-puissante, il est impossible de se révolter contre elle, et même contre le bruit qu'elle produit.

 

 

 
Interview C 09
Il s'agit de l'entretien d'un ouvrier imprimeur de 36 ans, ancien parachutiste. Marié, trois enfants.
Une insatisfaction généralisée, touchant pratiquement tous les aspects de sa vie actuelle, semble être le trait dominant chez cet interviewé ; il se sent agressé par le bruit à son travail (presses d'imprimerie) aussi bien que chez lui (le travail, le logement sont « étouffants »). M. C 09 rêve de la campagne, d'un élevage, à la rigueur de vivre en pavillon, mais « on ne peut pas se le payer »... Son quartier, où il a vécu son enfance, lui parait détruit par la rénovation urbaine, qui en a fait un ensemble « bourgeois », c'est-à-dire que la composition sociale des habitants est responsable selon lui du manque de communication (les gens se cloisonnent, sont privés).
La vie de quartier étant détruite, règne l'insécurité : des petites filles ont été agressées, et l’interviewé « fait la milice » avec son seul ami (un copain ancien para également). Sa vie de couple est gravement perturbée par les dépressions répétées de sa femme ; au moment de l'entretien elle était en traitement depuis 15 mois, les enfants placés par « les allocations familiales ». Il dit « avoir une relation de communauté » avec son « copain para ». De fait, il semble bien que la composante homosexuelle de sa personnalité soit très développée, bien que restant latente. Provocant face à l'enquêtrice (« la mitraillette fait un bruit agréable ») il se décrit comme « agressif », « nerveux », du fait du manque d'affection dans sa jeunesse d'orphelin (père tué à la guerre) ; l'interviewé est conscient de la répétition de cette situation par ses enfants (placés) : « ils deviennent comme moi ». Lui-même se montre très affectueux avec les enfants qu'il protège ; il joue volontiers avec « la bande de gosses du quartier ». Les bruits des enfants sont toujours bien supportés. Par contre, les bruits des adultes sont perçus comme gênants, en raison de leur caractère « bourgeois » (?) : l'interviewé « entend toujours... les voisins » (phrases à compléter) et il oppose ses anciens voisins — du vieux quartier ( « l'endroit était tranquille ») — à la vie de voisinage « étouffante » de cet ensemble HLM. Par contre, le bruit du métro le rassure : depuis que le métro aérien est monté sur pneus, il le trouve « agréable », il rythme la vie du quartier. Cet interviewé semble sensible à la qualité acoustique des bruits, en raison probablement de son besoin réel de « détente sonore » après son travail.
Le manque d'isolation acoustique est vécu ici aussi comme une frustration : l’interviewé n’ose pas discuter à voix haute avec sa femme, par exemple. Il avance lui aussi l'idée de la « tolérance « nécessaire pour vivre en commun à cause de ces conditions d'isolement acoustique.
 

 

 

6.3.3. : Analyse des entretiens avec des locataires exposés uniquement au calme des cours intérieures. (4 cas)

   
 

Entretien 59

A) : Données factuelles.
Une femme de 48 ans, mariée, trois enfants dont deux ont quitté la maison parentale. Elle travaille comme assistante de direction ; son mari est agent de douane principal ; le couple a probablement réalisé une certaine mobilité sociale ascendante par rapport à la génération précédente. Ils habitent leur appartement de 4 pièces,(maintenant trop grand par rapport à leurs besoins) depuis bientôt 9 ans et payent un loyer de 1 100 francs. Les revenus mensuels du couple sont de l'ordre de 6 500 francs. Mme 59 exprime sa satisfaction en ce qui concerne le confort de son appartement ( « c'est pas le confort qui manque, il est assez rationnel »). Elle est indifférente à son quartier, qu'elle trouve calme ( « le PLM a apporté un peu d'animation »).
Dans son « bilan-bruit » elle trouve son immeuble moyennement bruyant, et l'insonorisation assez bonne ; elle est plus gênée par les bruits extérieurs (surtout les vélomoteurs quand on les met en marche dans la cour). Parmi les bruits internes à l'immeuble elle ne mentionne que l'ascenseur « quand il se détraque ». Mme 59 désirerait changer d'appartement pour « mener une vie plus tranquille » en province (sans référence particulière au bruit dans Paris). Elle parle d'une voix « forte », sans y être contrainte par le niveau sonore dans son logement.
B) : Caractéristiques dominantes dans l'entretien.
Mme 59 se présente à travers son entretien comme une personne équilibrée, « dormant comme une souche », se moquant du qu’en dira-t-on, de bon niveau intellectuel. Étant assez pressée, elle ne s'est que peu exprimée par rapport à sa vie personnelle, son enfance, sa position dans la société. Elle est satisfaite de ses relations de voisinage, amicales mais suffisamment anonymes :
« Oh ils sont charmants... des contacts... bonjour, il fait beau, il fait froid, personne se parle vraiment dans les escaliers, c’est très agréable, bonjour, bonsoir, tout le monde se connaît de vue comme çà, il fait beau, vous avez passé de bonnes vacances et puis c'est tout voilà, chacun rentre chez soi ».
La seule insatisfaction qui se manifeste pendant l’entretien a trait à la vie quotidienne à Paris, dont la répétitivité lui apparaît comme « absurde » par contraste avec un mode de vie pavillonnaire, qu'elle souhaite, mais qui semble relever du rêve plutôt que d'un projet bien concret :
E. : « Et d'avoir ce rythme de vie dans un immeuble collectif comment vous le ressentez ? »
F. : « Je le ressens pour moi, çà m'est très déplaisant de penser que tous les jours à la même heure... mais voilà çà fait plus du tout partie des bruits divers, çà fait partie d'une forme de vie qui est absurde. Tous les jours à la même heure on écoute les informations, tous les jours je prends la voiture à 8 heures. C'est là qu'est l'absurde mais l'absurde n'est pas dans le bruit, vous voyez ce que je veux dire, c'est de faire toujours, toujours la même chose ».
E. : « Ce sont les bruits qui la rythment quoi ».
F. : « Oui mais si -vous voulez c'est pas le bruit qui me fait réfléchir ».
Son rêve de pavillon en province semble lié d'une part au fait qu'elle a toujours vécu à Paris, d'autre part au fait que son fils est parti vivre dans une vieille ferme, avec sa belle-fille :
« 110 000 francs de loyer par mois ici... alors... je voudrais un petit pavillon où je serais toute seule tranquille, un jardin et des petits oiseaux... pas de cerises, je m’en fous mais des oiseaux... tiens on en a beaucoup le matin là l'été, dans les petits arbres en bas y a beaucoup d'oiseaux, c'est agréable les petits oiseaux, le matin comme çà. Alors çà on est assez gâtés. Je connais un tas de gens qui veulent partir mais même pas en province, à la campagne. Moi j'ai mon fils aîné qui est marié depuis 3 ans, eh bien ils ont acheté une ferme du 12e siècle près de Limoges, y a 3/4 maisons dans le village... si vous saviez ce qu'ils sont bien... je ne sais pas si je ne m'y ennuierais pas... évidemment c'est magnifique quand c'est ensoleillé mais l'hiver hein... faut voir. J'y ai jamais été I’hiver mais enfin eux sont parfaitement épanouis je vous assure ».
Il n'est pas impossible que Mme 59 soit renforcée dans cette attitude par le vécu quotidien de son travail : un bureau d’études techniques dont elle valorise l'activité ; mais cette activité conduit précisément au mode de vie qu'elle désire fuir au contact de la nature :
F. : « Ah non c'est pas fatiguant, enfin j'aime bien... j'ai des contacts avec des architectes, des entrepreneurs, des bureaux d'études et tout çà, c'est pas désagréable ».
E. : « Oui c'est une vie assez active que vous aimez bien ».
F. : « J'aime bien, ah oui ».
E. : « Mais le milieu... »
F. : « Surtout du béton hein, je travaille dans le béton, ça me plaît beaucoup... »
C) Caractéristiques dominantes de l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification.
On est frappé de trouver, contrairement aux attentes chez cette interviewée « sans histoire », une très grande sensibilité aux bruits produisant un discours très nuancé et différencié selon l'origine des sons perçus. La dominante semble être son rejet massif de tous les bruits techniques domestiques (électroménager), sans qu'il semble possible de déterminer le sens de ce rejet, autrement qu'en avançant l'hypothèse qu’ils seraient liés à la société technicienne moderne, destructrice de la nature :
F. : « Ah non non, je n'ai absolument aucun appareils ménager. Je fais la mayonnaise avec une cuiller en bois, je mouline ma purée et ma soupe avec un truc comme çà. Je n'ai pas de moulin à café électrique ».
E. : « C'est pour vous ou pour les autres ? »
F. : « Ah c'est pour moi, je tolère pas ces bruits-là. Ma machine à laver, je la supporte parce qu'elle me rend tellement service et elle est pas bruyante. C'était vraiment la condition sine qua non quand je l'ai achetée, je n'ai pas de moulin à café, j'ai rien de tout çà ».
E. : « Mais quel effet çà vous fait ? ».
F. : « Ah çà me hérisse le temps que çà dure ».
E. : « Parce que c'est une machine dangereuse ? »
F. : « Non c'est pas une affaire de danger, c'est une affaire de bruit, l'aspirateur je l'ai mais enfin je préfère, voyez me mettre à quatre pattes et passer une éponge mouillée avec un produit spécial tapis... c’est ces bruits-là qui me gênent, des bruits ménagers... un moulin à café çà fait du bruit comme leurs batteurs là... d'abord çà fait pas de bonnes mayonnaises, à la main c'est bien meilleur, J'aime pas et çà fait du bruit... j'ai absolument pas de robot-marie, j'ai pas çà moi, absolument pas, on a un couteau électrique vous savez c’est pareil, j'aime pas ».
Mme 59 tolère également très mal le téléphone « qui vous sonne », les tondeuses à gazon, les mobylettes et de façon générale tous les bruits de la technicité, à l'exception de la perceuse d'un voisin.
E. : « Vos voisins sont... »
F. : « Y a un architecte au 7e qui fait des machins en fer alors le samedi après-midi il fait souvent de la soudure comme çà ».
E. : « Ah, il bricole ? »
F. : « C'est le seul mais ils sont tellement gentils... et le samedi après-midi qu'est-ce que vous voulez dire ? Il a bien le droit de faire son petit truc le samedi après-midi, enfin c’est pénible, c'est un peu comme quand quelqu'un plante un truc dans du béton là ! »
E. : « Ah oui comme une perceuse... »
F. : « Une perceuse... mais enfin çà n'arrive pas tous les samedis ».
L'acceptation de ce bruit de « bricolage » (un des bruits les plus mal tolérés par les autres interviewés) parait exceptionnelle, et passe, on l'aura noté, par des conditions précises :

  • il s'agit non pas du bruit de la technique, mais de celui, valorisé, de la créativité (l'architecte) donc, en termes plus psychanalytiques, du registre de la sublimation.
  • « c’est le seul, », la gêne quantitative est très limitée, et fait mieux ressortir le caractère « unique » des activités de l'architecte.
  • « ils sont tellement gentils » : ce bruit serait donc nettement moins toléré sans sa contrepartie en relations humaines dans l'unité de voisinage.

L'interviewée nous fournit un deuxième exemple de bruit toléré parce qu’en relation avec la sublimation :
« Là on a un voisin au 3e, il joue du piano, il joue très bien, c’est pas désagréable, évidemment ça serait un enfant qui ferait des gammes mais ils jouent très bien tous les deux alors çà pose pas de problème majeur, hein ».
Ici aussi, des conditions précises : le piano serait désagréable s'il renvoyait au travail d'apprentissage, mais il renvoie à la maîtrise et à la jouissance érotique sublimée ( « ils jouent très bien tous les deux... »)
Par contre, pratiquement tous les bruits humains, animaux ou naturels en général sont parfaitement acceptés, malgré leur caractère parfois intense (réprimandes des mères aux enfants, fêtes des jeunes) l'attitude de Mme 59 à l'égard du bruit des enfants en donne un bon exemple :
F. : « Par contre un enfant qui joue sur la tête me gêne pas ; un enfant on peut pas l'éviter. On peut pas empêcher un enfant de jouer parce que sa mère supporte pas le bruit alors qu'on peut très bien empêcher les bruits électroménagers, on n'a qu'à pas en acheter, y a un remède. Les petits du dessus là ils sont jeunes, ils se bagarrent, c'est pas grave, ce sont des frères et sœurs qui sont en train de se bagarrer, alors çà çà me gène pas, pas du tout ».
E. : « Il vous arrive quelquefois d'entendre leur mère qui les houspille ? ».
F. : « Oui çà arrive mais çà, çà me gêne pas. Çà fait partie de la vie familiale, on a fait pareil avec les nôtres certainement. On s'en est pas rendu compte mais Ils étaient identiques hein... »
Cette grande tolérance envers les bruits porteurs de significations humaines/naturelles s'étend éventuellement aux coups frappés sur les tuyauteries (en tant que signaux), ce qui chez la plupart des interviewés dans des immeubles collectifs provoque une très forte gêne :
F. : « Oui mais c'est de la cohabitation plutôt agréable. Peut-être que si j'avais un voisin irascible qui me cherchait des poux dans la tête... voyez quelquefois ma fille voit la petite dessus taper au radiateur, çà veut dire descend ou monte voyez... alors ce sont des bruits supportables hein ».
E. : « C'est une petite espèce de code ».
F. : « Oui elle fait le code en tapant sur le radiateur. Y a le petit voisin du dessous, ils se tapent trois coups sur la radiateur, ça veut dire tu peux monter ou tu peux descendre, çà évite de monter ou de descendre pour rien, c’est pas désagréable. Nous on a de la chance tout de même, c'est un escalier très agréable ».
Parvenus à ce point de l'analyse de cet entretien, on est en droit de se poser la question si tous les bruits de l'immeuble, que Mme 59 non seulement perçoit avec finesse mais même semble écouter, ne remplissent pas pour elle une fonction précise, celle de la renseigner en permanence sur les activités du voisinage (et de sa propre famille). Cette fonction de maîtrise, de « veille acoustique » particulièrement soutenue ne peut que reposer, encore ici, sur une base pulsionnelle voyeuriste/ exhibitionniste. Cette supposition semble se confirmer quand l’interviewée aborde le thème des bruits révélateurs de l'intimité d'autrui et de la sienne propre :
F. : « Que voulez-vous çà c'est une chose qu'on ne pourrait guère faire autrement, la voisine m'entend certainement aussi alors c’est un cercle infernal ».
E. : « Et çà vous gêne l'idée qu'on puisse vous entendre ou... »
F. : « Ah çà oui, çà c'est plutôt gênant, c'est dans ce sens là que c’est gênant, çà me gêne pas d'entendre mon voisin mais de penser que mon voisin puisse m'entendre çà me gêne... vous voyez ce que je veux dire (inaud.) ce pauvre homme mais c’est gênant, quand on est là on aime être tranquille... la salle de bains c'est différent, on prend son bain c'est pas grave mais là les toilettes c’est assez ennuyeux ».
E. : « Oui y a une intimité qui est... »
F. : « C'est la seule chose qui est ennuyeuse ici. Je vous dis y a pas d'enfant et comme on se tolère bien, bon ben y a des jours exceptionnels, on se prévient, y aura un peu de bruit mais c’est pas grave, ma fille a fait des surprise-parties elle a prévenu les voisins, çà s'est très bien arrangé ».
Face à cette gêne d'être entendue par les voisins, il est étonnant de constater que l'interviewée ne pratique pas, comme nombre d'interviewés, un consensus tacite au niveau du groupe de voisinage sonore qui consiste à croire et faire croire que les bruits ne s'entendent pas ou peu (donc les bruits intimes pas du tout). Au contraire, elle est très explicite avec les voisins qu’elle rencontre et auxquels elle fait bien comprendre — sur un mode toutefois sympathique, il est vrai — qu'elle les entend très bien. C'est ce qu'elle dit en niant face à l'enquêteur son voyeurisme (qui commence à être évident pour ce dernier) :
E. : « Vous n'avez pas l'impression de participer à cette vie familiale »...
F. : « Oh non non pas du tout, je la rencontre, je lui dis « eh ben dites donc, hier soir qu'est-ce qu’ils se sont mis » , c’est tout, oh non... j'ai pas à me plaindre, quand j'entends mon voisin jouer du piano en bas j'ai pas l’impression de participer non plus, c'est agréable mais c'est tout ».
On comprend mieux que pour elle des relations de voisinage ne semblent pas souhaitables : le simple repérage lui suffit, et le bénéfice pulsionnel qu'elle retire de son rapport voyeuriste/exhibitionniste ne pourrait pas souffrir de relations sur un autre mode (c'est-à-dire qu'il trouverait plus difficilement à s'exercer sur des objets trop bien connus empêchant les élaborations fantasmatiques dans le registre de la scène primitive) :
F. : « C'est très agréable comme gens... et je vous dis personne ne se fréquente ».
E. : « Et vous aimeriez les fréquenter davantage ou bien non... »
F. : « Non pas du tout, pas du tout... c’est très bien comme çà, çà va, çà va, très bien, au revoir madame, oh non pas du tout ».
Cette non-sociabilité affichée parait assurer une fonction de défense contre la prise de conscience de son rapport au contraire très intéressé à tous les événements du voisinage, ainsi que contre son exhibitionnisme (qui est peut-être une « compensation » offerte à ses victimes ?) :
F. : » ... Non pas que je sois gênée par les voisins parce que je suis très indifférente si vous voulez, ils m'intéressent pas et je m'en n'occupe pas mais la... j'ai cette facilité si vous voulez de ne pas écouter ce que je ne veux pas écouter. Ils m'intéressent pas, je suis à la maison, j'entends mais çà n'a pas d'intérêt, çà n'a pas d'importance ».
E. : « Si vous vouliez, vous pourriez être au courant de tas de choses sur les voisins mais çà vous intéresse pas... »
F. : « Oh moi çà m'intéresse pas ; mon mari me dit tu laisses la lumière allumée, je me balade toujours à poils, je dis écoute je regarde pas, je suis chez moi, ils me verront pas, ils n’ont qu'à regarder chez eux. Vous voyez ce que je veux dire, si, je regarde chez les gens quand ils font leur ménage pour voir les meubles, un beau meuble c'est toujours beau à regarder, je regarde les meubles mais en dehors de çà je regarde chez les autres non çà ne m'intéresse pas, c'est la raison pour laquelle J'aimerais bien être un petit peu en banlieue, comme çà je serais toute seule dans mon coin là... »
Mme 59 se permet sans conflit apparent d'entendre ( « çà n'a pas d'importance »), mais elle se refuse à voir : regarder intentionnellement chez les voisins, et risquer d'y voir autre chose que les meubles, ce serait trop direct, cela risquerait de mettre à mal sa dénégation du voyeurisme. Donc, elle le déplace sur la fonction auditive.
L'interviewée 59 nous fournit également des exemples de réactivation de l'angoisse de mort, tant par le silence trop absolu que par des bruits plus directement en relation avec la souffrance (ambulances) :
E. : « Et comment vous réagissez au silence ? »
F. : « Ah moi, j'adore. Par contre, le silence très profond à la campagne m’inquiète, c’est drôle hein... vous savez mes parents sont en Haute-Vienne vous savez les premiers jours, le soir y a rien hein et on entend le silence... çà fait un espèce de bourdonnement dans l'oreille, un silence profond comme çà... çà vous fait un bourdonnement dans l’oreille, moi j’aime ».
E. : « Mais vous disiez que çà vous inquiétait un peu ? »
F. : « Ben c'est un peu inquiétant un silence profond, profond comme çà ».
On n’ « adore » le « silence » que quand il n'est pas trop profond, c’est-à-dire quand règne le calme ponctué de quelques faibles bruits familiers : la vie est alors là, rassurante dans sa quotidienneté.
L’absence de tout stimulus sonore inquiète doublement car il correspond symboliquement au Néant, et parce qu’il laisse émerger des bruits de son propre corps dont la conjonction avec la signification Néant ne peut qu'être angoissante, mais exerce également une fascination ( « le bourdonnement, moi j'aime »). A l'opposé, le bruit « strident » des ambulances peut déclencher une angoisse très similaire, mais distancié de soi dans le temps (ça arrive aux autres) :
E. : « Et vous avez l'impression... bon y a des bruits que vous supportez mal comme les appareils ménagers par exemple... y en a d'autres vous avez l'impression qui ont une action très... »
F. : « J'aime pas tellement les ambulances ou les trucs comme çà, c’est toujours un peu inquiétant voyez... si vous voulez on a l’impression (inaud.) pourvu qu'il arrive rien voyez... je cherche pourquoi j'aime pas le bruit d'une ambulance, c'est pour çà uniquement... C’est uniquement pour çà ».
E. : « Çà vous fait penser à un malheur (inaud.) »
F. : « Voilà, c'est çà qui me gêne dans le bruit des ambulances. C'est un peu strident, et on sait jamais quoi, ça peut être très grave, surtout quand y a les motards devant, alors là çà m'est vraiment désagréable... »

   
 

Interview 61

A) : Données factuelles
Mme 61 à 53 ans, et habite depuis 9 ans un 4 pièces avec son fils de 27 ans et ses parents ; elle est divorcée (ou veuve). Elle est couturière, comme ses parents, et travaille à domicile. Son loyer est de l'ordre de 400 francs ; les revenus mensuels de la famille sont d’environ 5 000 francs. L'intérieur de son logement est meublé de façon simple, dans un style un peu vieillot. Cette interviewée juge son appartement assez grand, et plutôt confortable, mais elle trouve son environnement peu attrayant et bruyant, et désire déménager (en Touraine). L'immeuble est perçu comme peu bruyant, l'insonorisation comme moyenne les bruits qui la gênent le plus sont ceux du dehors (circulation) ; dans l’immeuble même ce qui la gêne le plus sont les bruits des voisins. Elle parle d'une voix « forte » bien que le niveau sonore interne soit « moyen ».

B) : Caractéristiques dominantes dans l'entretien
Le thème central est ici celui d'une insertion sociale vécue comme dévalorisante à travers l'image sociale que représente le HLM. Mme 61 nous dit d'emblée son désir de partir, elle « n'est pas chez elle », ne peut pas faire ce qu'elle veut, l'ambiance lui déplaît, ambiance qu'elle rattache au « sans-gêne » des « gens ici », et à l'éducation des enfants : ils ne respectent pas les voisins, cassent les carreaux, « et c'est nous qui payons dans l'ensemble ». Elle a entrepris les démarches nécessaires pour repartir, assez loin, et trouver une vie plus calme : « la vie à Paris devient tout de même assez dure ».
Ce thème de la « vie infernale » dans le HLM est constamment référé aux bruits, mais la nature de son insatisfaction se révèle être sociale quand elle oppose à sa vie actuelle sa vie précédente au quartier Latin, « c’est tout à fait différent et il est pourtant bruyant ». L’image sociale du quartier Latin, ou son fils faisait des études, représente pour Mme 61 une valeur dont la fonction psychologique était sans doute importante. L'échec de son insertion dans ce quartier semble avant tout tenir à son besoin d’identification à des catégories sociales perçues comme supérieures : le HLM lui renvoie une image d'elle-même insupportable.
Son insistance sur le thème de l'éducation des enfants pourrait être liée à sa propre éducation de fille unique, à sa condition de couturière, fille de couturière, à son désir de promotion sociale déléguée à son fils. L'échec de sa vie de couple, qui reste inexploré, est manifestement une autre source d’insatisfaction (probablement son déménagement du quartier Latin correspond à la fin de sa vie conjugale).

C) Caractéristiques dominantes de l’attitude de l’interviewé par rapport à la problématique bruit/gêne/signification
Mme 61 associe généralement le bruit à l'agressivité des voisins, au scandale, à la sexualité et à la mort. Elle-même se pose en victime de toute cette agression sonore, par déplacement continuel de ses conflits, surtout dans la relation à autrui. Elle ne parvient à élaborer ce qu’elle ressent qu'avec difficulté. Les phrases à compléter fournissent ici quelques éléments : à la phrase « les voisins se plaignent de... » elle complète par « mes voisins... je ne pense pas qu'ils se plaignent de quelque chose ». L'interviewée sent bien que l’environnement sonore n’est pas perçu de façon aussi persécutive par les autres habitants de cette cour, assez calme comparée au reste de l'ensemble HLM. Accessoirement elle nous dit également que c'est à elle à se plaindre des voisins, et non l'inverse. Pourtant tout au long de l'entretien elle mentionne les diverses réclamations auxquelles elle soumet son voisinage : mais ce sont les autres qui sont agressifs elle est une « victime ». Cependant, Mme 61 ne formule que rarement son insatisfaction en termes de bruit, sa gêne est plutôt vécue dans les échanges inévitables avec un environnement social prolétarisé :
F. : « Non y a pas de quoi, ici on ne peut pas se plaindre ici... y a quand même pas trop de bruit... y a pas trop de bruit enfin... c'est... non non... y a pas à se plaindre de ce côté là »
E. « Oui c'est ( ) les femmes de ménage heu... »
F. : « Ah !... les équipes d'entretien (insiste sur ces deux derniers mots)... elles commencent à arriver vers six heures et demi... d'ailleurs j'en vois pas l’utilité puisque... elles commencent à travailler qu'à huit heures... et justement leur vestiaire est en-dessous de ma chambre ».
E. : « Ah bon »
F. : « Ah là-là-là-là ! »
E. : « Vous les entendez parler heu... »
F. : « Ben y a beau leur demander de faire un petit peu plus de calme... moi j'ai un fils qui travaille la nuit... évidemment il dort le jour... eh ben ce sont des corridas pour arriver à les faire taire » (bref silence)
E. : « Et... lorsque vous leur demandez çà elles veulent bien, elles font vilain ? »
F. : « Ah ben si pendant un jour ou deux... ben bien souvent elles ne comprennent même pas, ce sont des portugaises, elles ne comprennent même pas ce qu'on leur dit... alors on le dit à la chef... ben la chef ordonne un petit peu plus de calme alors çà dure deux jours, trois jours... »
Il est assez remarquable que cette interviewée, seule des seize interviewés de cet ensemble HLM, ait mentionné être réveillée chaque nuit par le dernier métro, puis par le premier. De même qu'elle est la seule qui ait entendu des marteaux-piqueurs la nuit, pendant dix huit mois ! Mme 61 est encore la seule interviewé qui se plaigne de courses de motos nocturnes dans les jardins :
E. : « Et les bruits extérieurs... »
F. : « Les bruits extérieurs... (bref silence) oh les mobylettes des jeunes, les motos des jeunes... ils pourraient aller dans les... rues plutôt que dans les jardins parce que vraiment... çà résonne !... encore dans la journée... çà va... mais quand c'est à deux, trois heures du matin qu’ils tournent dans ces cours fermées... c’est moins drôle !... et çà j'y reviens toujours, c'est pas tellement les jeunes que (un mot inaudible) que c'est aux parents qui auraient dû leur apprendre à respecter... leurs voisins ! »
Cette sensibilité aux bruits signifiant l'agression, la violence, trouve évidemment un point culminant dans les disputes et bagarres entre voisins, nocturnes également :
E. : « Est-ce que vous pensez qu'on pourrait faire quelque chose ? ».
F. : « Ben il me semble... qu'ils... qu'ils pourraient faire quelque chose... euh... penser qu’il... qu'il y a des voisins... parce que c'est pas drôle en pleine nuit d'entendre de... de... qu'ils sont en train de se battre et qu’ils cassent tout... c’est bien parce que moi je n'ai pas d'enfants Jeunes ben... la nuit ils ne peuvent pas dormir... sous prétexte que la voisine est... a trop bu !... alors là moi çà je n'admets pas çà ! »
Mais aussitôt après, l'interviewée répète que l’insonorisation n’est pas mauvaise, qu'elle n'a pas à se plaindre, « il y a certainement des immeubles où elle est de moins bonne qualité qu’ici ». Non c'est l'environnement social qui est en cause pour l’interviewée :
F. : « Voilà... le... le grand tort qu'il y ait eu au début ils ont trié un petit peu,. et puis alors après heu... çà a été fini ce tri autrement au début ils sélectionnaient »
E. : « C'était pas les mêmes gens ? »
F. : « C'était pas du tout les mêmes gens, non non, c’était pas du tout les mêmes gens que maintenant ! autrement... »
Et un des facteurs principaux dans cet environnement social défaillant c'est la trop grande mobilité résidentielle, liée à « la vie moderne », ce qui n'était pas le cas dans l'immeuble de son enfance (qu’elle commence par désigner comme une maison) :
F. : « Ah non c'était une maison... non... non non non... c'était une maison très calme... les locataires étaient... depuis trente et quarante ans dans l'immeuble heu... non... c’était pas du tout pareil ».
L'interviewée pense également que trop de gens sont passés d'une maison individuelle à la vie collective, sans avoir été éduqués à la vie collective. Mais il est maintenant trop tard, la « vie moderne » nous tient trop bien, « on est victime maintenant ».
E. : « Et vous voudriez qu'on fasse quelque chose contre çà... »
F. : « Non parce que maintenant on en est... on en est esclave... justement de tout çà !... qu'on nous supprime le frigidaire, qu'on nous supprime la télévision, qu'on nous supprime les machines à laver, qu'on nous supprime les aspirateurs (reprend son souffle ! ) on pensera qu'il est impossible de vivre !... c’est plus possible enfin... on pensera qu’il n'est plus possible de vivre... je vous dis on en est maintenant... victime de de... ce progrès... on est victime en somme de l'électricité !... on est on est victime maintenant !... »
Il existe cependant des bruits que Mme 61 apprécie, et non seulement « le chant des oiseaux » (comme neuf interviewés sur dix, réponse stéréotype), mais par exemple le matin, le bruit des enfants qui partent à l'école, les bruits de la nature (le vent, le tonnerre) ; un bruit de goutte à goutte « l'amuse », et lorsque deux personnes chuchotent « elle tend l'oreille ».
Le silence semble bien supporté s'il n'est pas absolu, auquel cas il renvoie à la mort, comme elle le dit explicitement :
E. « Oui vous aimez le silence enfin »
F. « Euh j'aime bien, le silence mais tout de même un petit bruit heu... de de... de fond si vous voulez çà ne me déplait pas ».
E. : « Vous trouvez enfin que c'est trop... »
F. : « La... la radio enfin... Même... même le bruit même entendre... je trouve tout de même qu'il est rassurant si on entend... d'entendre quelqu'un marcher où que ce soit... c'est pas... qu’il y ait... qu'il y ait de la vie autour de vous quand même ! sans exagération mais... au fond qu'il y ait de la vie ! d'entendre quelque chose qui vit... c'est-à-dire d'entendre des gens vivre... il ne faut pas un silence complet d'abord... parce que çà serait mortel ! »
Par rapport à la vie quotidienne, l'interviewée a le sentiment d'une reproduction en série à chaque étape d'une vie familiale monotype et les bruits liés aux activités quotidiennes lui sont une source de gêne si elle les prend sur cette dimension :
F. : « Ah ben dans ces immeubles là je crois hein... toutes les salles à manger sont l'une au-dessus de l'autre, les télévisions sont toutes les unes au-dessus des autres... par exemple à midi, y a pas d'histoires y a qu'une chaîne on entend tout... le même programme »...
E. : « Et comment vous ressentez cette répétition ? »
F. : « Ben c'est pas ,. dans le fond c'est un petit peu çà qui me déplait dans cette heu... dans cette vie en commun... J'aime pas çà : on a tous l'air de manger les uns au-dessus des autres... de dormir les uns au-dessus des autres... on fait sa toilette les uns au-dessus des autres, moi tout çà, çà me déplait... alors que dans les immeubles anciens, malgré tout c’était pas toujours disposé de la même façon. »

 

 

 

Interview C 04

Homme de 38 ans, deux enfants ; milieu ouvrier (il est magasinier, sa femme était serveuse de restaurant). L'entretien est décevant, en partie à cause de la mauvaise volonté de l'interviewé qui pensait qu'il durerait beaucoup moins de temps et qu'il serait interviewé en même temps que M. C 09 (qui habite deux étages plus haut, mais exposé en partie aux bruits de la rue : il est donc possible que cet interviewé ne soit autre que le « copain para » de M. C 09). Mais d'autre part, l'interviewé se révèle très passif et conformiste acceptant sa vie telle qu'elle est, tout lui semble participer d’un ordre naturalisé une fois pour toutes. M. C 04 ne peut réellement élaborer aucun affect, sa vie affective semble pauvre (et probablement ritualisée). Il ressent le besoin de faire plaisir aux voisins et amis car il ne supporte pas les affects négatifs, et possède une grande facilité d’identification (allant quelquefois jusqu’à la confusion d'identités). L’interviewé est satisfait de son quartier, qu’il habite depuis 10 ans ; son environnement lui semble attrayant, calme, et il ne désire pas changer de logement. M. C 04 juge son immeuble pas bruyant, l'insonorisation moyenne, et ne se déclare gêné que par les bruits du dehors. L'absence de matériel sur la fonction qu'assurent pour lui les bruits dans l'habitat pourrait-être significative d'une certaine rétraction du Moi, qui irait dans le sens de sa soumission apparente à la réalité de son existence.

 

 

 

Interview 6

(Homme de 50 ans, standardiste réceptionniste dans une entreprise de charité chrétienne ; marié, deux enfants.  La famille entière est handicapée de la vue ; l’interviewé se déplace avec canne blanche). Cet entretien est très riche sur le thème du bruit, l'interviewé semi-aveugle étant particulièrement sensible aux sons, faculté qu’il utilise pour se repérer et déplacer dans l'espace.  Mais le thème central est celui d'une très grande agressivité liée à son handicap (à moins que son handicap serve à la justifier).  Par contre son discours est remarquablement pauvre en thématique affective.  L'interviewé est très hypersocialisé, ce qui se manifeste au niveau du groupe de voisinage quand il intervient pour aider des alcooliques à faire des pétitions, etc.  Cet aspect remplit deux fonctions (au moins) : il lui permet de compenser son handicap (il peut faire autant que les autres) et même de le surcompenser (il fait mieux), ce qui lui permet à son tour de critiquer autrui et de remplacer une vie relationnelle authentique.  La deuxième fonction, plus en profondeur, est de satisfaire son voyeurisme.  Le bruit est alors (comme toujours dans l'habitat) un vecteur d’informations privilégié : M. 6 porte une grande attention, presque une vigilance, aux moindres bruits ; il réagit à l'absence de certains bruits devenus coutumiers.  Ce voyeurisme émerge à plusieurs reprises dans le discours, lié au fantasme de la scène primitive de façon directe, par exemple lorsqu'il évoque la très grande gêne qu'il éprouve en été, quand on entend par les fenêtres ouvertes les postes de télévision de tout le voisinage qui regarde la même émission, et que les gens rient tous en même temps sans qu'il sache pourquoi. Agressé par le bruit au dehors, dans son travail et dans la rue, il évite les artères trop bruyantes qui le saturent en informations sonores et qui compliquent son repérage spatial.  L'interviewé attribue à sa grande activité auditive dans la journée le grand besoin de calme qu'il éprouve chez lui, où il a tout calfeutré, ne se déplaçant que sur des patins : il a préféré habiter au dernier étage pour être sûr de ne pas subir le bruit d'un voisin au-dessus de lui, et ce malgré le chauffage moins efficace aux derniers étages.  Ce besoin de chaleur, de protection, de calme semble en relation avec une demande de maternage consécutive à son enfance d'orphelin, élevé par sa grand-mère à la campagne.  Il va de soi que l'interviewé valorise tous les bruits naturels.  A l'opposé, des bruits mécaniques, techniques lui paraissent souvent n'être produits que dans le but de le gêner, »d'embêter le monde ».

 

 

 

6.4. ANALYSE DU « BILAN-BRUIT » DES SEIZE CAS

Nous appelons « bilan-bruit » le jugement exprimé par les interviewés sur les bruits dans leur habitat, jugement qui leur a été demandé en fin d'entretien, et qui concerne l'attrait de l'environnement, la qualité sonore (calme, anime, bruyant) de cet environnement, ainsi que la qualité sonore de l'immeuble et les sources de gêne acoustique. L'analyse factorielle sur 60 cas n'a pas permis de mettre en évidence une corrélation nette entre ces « bilans » et les zones de bruit par type d'habitat. Dans cette sous-étude., il apparaît clairement que sur les 16 cas étudiés, l'attitude (exprimée en terme de bilan) envers les bruits extérieurs ou intérieurs à l'immeuble reste inchangée d'un groupe à l'autre : que les interviewés habitent au calme, soient exposés à des bruits de circulation intenses, ou connaissent des conditions mixtes de bruit et silence, ils sont toujours portés à attribuer une gêne plus forte aux bruits extérieurs (un seul cas, C 08, manifeste l'attitude inverse, et quatre interviewés attribuent la gêne aussi bien aux bruits extérieurs qu’intérieurs). Cette homogénéité des attitudes conscientes des interviewés face au bruit pose un problème par rapport à l'hétérogénéité des conditions acoustiques d'habitation. On pourrait penser qu'il existe au moins une amorce de corrélation, et que les cinq interviewés mentionnant les bruits internes comme source de gêne habitent davantage au calme que les autres. De fait, on constate sur les trois tableaux d'ensemble de chaque sous-groupe (voir pages suivantes) que dans le groupe uniquement exposé au bruit de la rue, 4 interviewés sur 5 ayant répondu mentionnent bien la rue comme source de gêne ; mais ces interviewés sont, par ailleurs, sensibles à la gêne interne (qu'ils détaillent dans l'entretien par ailleurs). La cinquième interviewée, C 08, qui ne mentionne comme source de gêne maximale que la gêne interne, habite elle aussi dans ce groupe où domine le bruit de la rue, et la prévalence chez elle de la gêne interne (attribuée aux bruits sur le palier) ne la rend pas moins sensible, semble-t-il, aux sirènes d'ambulances et pompiers qu'elle cite comme facteur de gêne externe.
Logiquement nous nous attendrions à trouver, dès lors, nos quatre cas de gêne indifférente selon l'origine externe ou interne dans le sous-groupe d'habitants des îlots calmes. Mais ceux-ci attribuent dans trois cas sur quatre également la gêne maximale aux bruits externes, et ce sont les locataires des logements sur rue et sur cour qui, dans trois cas sur six, se déclarent gênés autant par la rue que par les bruits de l'immeuble.
A noter cependant que chez les « calmes », dans trois cas sur quatre les motos sont citées comme étant le facteur principal de gêne externe : il s'agit donc d'un bruit intense, épisodique, qui tranche sur le bruit assourdi de la circulation et provoque une gêne « ponctuelle » dans les zones calmes.
Ce bilan-bruit, venant en conclusion de l'entretien non-directif, semble donc présenter les mêmes inconvénients que tous les sondages d’opinion sur grand échantillon : il ne dit rien sur la signification précise des bruits auxquels est attribuée la gêne, et de surcroît la « gêne » cumule des types de gène différents, voire même opposés. C'est à l'aide de l'analyse de contenu des entretiens que l'on voit apparaître le fait que dans les zones calmes la gêne externe correspond au calme troublé par un bruit de pointe (moto), tandis que dans la zone bruyante la gêne correspond à l'absence de calme : il y a donc deux discours différents (au moins) sous une terminologie identique.
Le changement d'attitude de l’interviewé pendant cette partie de l'entretien est souvent manifeste. La relation établie avec l'enquêteur pendant l'entretien change de tonalité affective, devient « solennelle » : l'interviewé, après l'autoexploration auquel il a été encouragé, se voit conférer fantasmatiquement le pouvoir de prononcer un jugement. Peut-on penser qu'à ce moment les interviewés, magnanimes, pardonnent à leurs ennemis (acoustiques) ? Quoi qu'il en soit, la contradiction entre les propos, parfois venimeux, qu’ils tiennent au sujet de leurs voisins, et l'attribution « tout-compte-fait » de la gène aux facteurs externes, a de quoi frapper l'observateur.
Indépendant quasiment des facteurs d'habitat, le bilan-bruit le semble à peu près autant des facteurs globaux qualitatifs (variables interprétatives, issues de l'analyse qualitative des entretiens).

 

 

 

Sous-groupe exposé au bruit (rue)

 

code de l'entretien

 

5

C01

C05

C06

C07

C08

Factuel
Sexe

F

H

H

F

F

F

Age

50

27

52

45

43

45 ?

Taille logement/nombre habitants

+

+

-

-

-

+

Durée d'occupation (années)

10

3

10

7

1

8

Revenus mensuels du ménage

4 500

?

3 000

3 000

1 750

3 000

Jugement exprimé par l'interviewé
Désir de changer de logement

-

+

-

+

-

+

Taille et confort du logement

+

-

-

-

+

+

Satisfaction en termes d'attrait de l'environnement

-

-

+

?

+

-

Satisfaction en termes de bruit dans l'environnement

-

+

+

+

+

-

Satisfaction globale au niveau du quartier

+

-

+

+

+

±

Niveau sonore interne dans l'immeuble

-

-

+

+

+

-

Qualité de l'insonorisation

-

-

±

-

+

-

Gêne maximale : interne ou externe

Ext.

Ext.

Ext.

Ext.

?

Int.

Facteur de gêne : interne maximale 

voisin

voisin

techn.

?

palier

Facteur de gêne : externe maximale

circul

sirène

circul

?

?

sirène

Variables interprétatives
Insertion sociale globale

-

+

+

-

-

±

Insertion professionnelle

(+)

+

+

(+)

-

(+)

Relations famille/couple

+

?

+

?

-

±

Relations de voisinage

-

+

+

±

(-)

+

Intégration communicative dans le quartier

-

?

+

±

-

+

Intégration à l'historicité du quartier

-

-

+

-

-

-

Fonctionnement/disfonctionnement psychologique

+

±

+

-

±

-

 

 

 

 

Sous-groupe mixte (bruit de la rue et calme des cours intérieures)

 

code de l'entretien

7

8

C02

C03

C09

C10

factuel
SexeHFFFHH
Age343634493637
Taille du logement/nombre d'occupants-++---
Durée d’occupation (années)81091025
Revenus mensuels du ménage3 5003 5003 600?2 5005 000
Jugement exprimé par l'interviewé
Désir de changer de logement-+---+
Taille et confort du logement--+-+-
Satisfaction en termes d'attrait de l'environnement++----
Satisfaction en termes de bruit dans l'environnement±-++-+
Satisfaction globale au niveau du quartier++-±++
Niveau sonore interne dans l'immeuble+--±±+
Qualité de l'insonorisation±--±-±
Gêne maximale : interne ou externe Ext. E Ext. 1 Ext. EExt.E&IExt.E&IExt.E&I
Facteur de gêne interne maximale atel. voisi voisin voisin technateliervoisinvoisin?voisintechn
Facteur de gêne externe maximale circul « tout » trav, circul circul circulcircul.« tout » trav.circul.circul.circul.
Variables interprétatives
Insertion sociale globale-+±+-+
Insertion professionnelle(+)(+)(-)+++
Relations famille/couple(+)+(-)+-+
Relations de voisinage+++++±
Intégration communicative dans le quartier±+++++
Intégration à l'historicité du quartier----++
Fonctionnement/disfonctionnement psychologique±+-+±+
 

 

 

Sous-groupe habitant au calme (cours intérieures)

 

code de l'entretien

6

C04

59

61

Factuel
Sexe

H

H

F

F

Age

50

38

48

53

Taille du logement/nombre d'habitants

-

-

+

+

Durée d'occupation (années)

10

10

9

1

Revenus mensuels du ménage

4 500

1 800

6 500

5 000

Jugement exprimé par l'interviewé :
Désir de changer de logement

-

-

+

+

Taille et confort du logement

-

+

-

+

Satisfaction en termes d'attrait de l'environnement

+

+

-

-

Satisfaction en termes de bruit de l'environnement

+

+

+

-

Satisfaction globale au niveau du quartier

+

+

-

-

Niveau sonore interne dans l'immeuble

±

+

±

+

Qualité de l'insonorisation

-

±

+

±

Gêne maximale : interne ou externe

Ext/Int

Ext.

Ext.

Ext.

Facteur de gêne : interne maximale

voisins

rien

techn.

enfants

Facteur de gêne : externe maximale

motos

circul.

motos

motos

Variables interprétatives
Insertion sociale globale

+

+

+

-

Insertion professionnelle

+

+

+

+

Relations famille/couple

+

+

+

(+)

Relations de voisinage

±

+

(+)

-

Intégration communicative dans le quartier

+

+

-

-

Intégration à l'historicité du quartier

-

-

-

-

Fonctionnement/dysfonctionnement psychologique

±

±

+

(+)

 

 

 
   
 

7. - ANALYSE DE CONTENU SUR 70 CAS
HABITANT ET FORMULATION D’HYPOTHÈSES TENDANCIELLES

   
 
L'objet de ce chapitre est d'exposer de la façon la plus exhaustive possible les hypothèses explicatives que nous avons pu cerner pour l'étude de la signification de la gêne attribuée aux bruits dans l'habitat.
Les hypothèses ont été développées après analyse de contenu des interviews réalisées pour cette étude, c'est-à-dire que pour chaque interviewé nous avons cherché à comprendre quelles étaient les réactions aux bruits dans le logement, et comment s'organisaient ces réactions compte tenu de la personnalité de l'interviewé et de son mode de rapport au monde environnant.
Ce sont donc des hypothèses explicatives de cas individuels elles peuvent être considérées comme interindividuelles quand, sur les 70 cas étudiés, plusieurs individus participent de la même hypothèse. Il nous semble cependant possible de présenter certaines hypothèses comme tendances plus larges, au niveau psychosociologique, malgré la dispersion très grande des attitudes, dispersion exposée au chapitre précédant. Ces tendances existent certainement et une étude sur un vaste échantillon mais menée en profondeur par des méthodes qualitatives analogues aux nôtres permettrait sans doute de les cerner avec plus de netteté que nous n'osons le faire ici (cf. 7-9, récapitulation des hypothèses principales).
Les hypothèses seront présentées pour chaque champ en allant du moins interprétatif, c'est-à-dire le constat à un premier niveau du discours des interviewés de leurs réactions aux bruits, au plus interprétatif, c'est à dire ce qui émergeait du discours latent.
   
 

7.1. LE BRUIT ET LA PERCEPTION DU FONCTIONNEMENT SOCIAL

Dans ce sous-chapitre, nous allons envisager les réactions des interviewés aux questions de notre guide d'entretien centrées sur la société et les idéologies.
Lorsqu'on demande aux interviewés pourquoi les gens aiment faire du bruit, on peut regrouper les réponses selon 5 thèmes :

  • Les gens aiment faire du bruit pour se faire remarquer, c'est un moyen d'expression permettant d'affirmer qu'on existe, qu'on n'est pas complètement noyé dans l'anonymat des grandes villes.
  • Beaucoup de personnes nous disent aussi que c'est un moyen de se défouler. Dans un univers urbain extrêmement contraignant laissant peu d'occasion d'expression aux individus, faire du bruit s'est se défouler en déchargeant ses pulsions. La fête est généralement bien tolérée par les interviewés quand elle est comprise comme un besoin de se défouler.
  • Une autre opinion que nous avons souvent rencontrée chez les interviewés est de dire que les gens font du bruit car ils ne respectent absolument pas les autres. L'égoïsme des autres est très souvent cité, et ceci quelle que soit la catégorie de l'immeuble habité.
  • Plus rarement, des interviewés nous disent que les gens font du bruit, pour combler un vide (cela renvoie aux hypothèses que nous avons faites dans le sous-chapitre traitant des réactions au silence).
  • Enfin, certains interviewés nous disent que si des personnes éprouvent le besoin de faire du bruit, c'est pour « embêter » intentionnellement le voisin, ou bien c'est un moyen de se venger des autres soit spécifiquement des voisins particuliers avec lesquels ils ont des rapports conflictuels, soit globalement de tous voisins, dans un processus d'insatisfaction sociale généralisée.
 

 

 

Il faut noter que les opinions recueillies auprès des interviewés sont souvent données de façon projective et que c'est d'eux-mêmes qu'ils nous parlent indirectement.
Si l'on examine les différentes solutions apportées au phénomène bruit par les interviewés on peut regrouper les solutions selon trois points :

  • Les solutions les plus fréquemment évoquées sont des solutions techniques : insonorisation des appartements, isolation, système de silencieux sur les moteurs, etc.
  • Les solutions varient évidemment en fonction du degré de culture technologique des interviewés. Lorsque seul le progrès technique est évoqué comme solution au bruit, il est rare que les personnes associent le coût de l'insonorisation.
  • C'est seulement lorsque des solutions plus politiques sont évoquées que le technique et l'économique sont associés.
 

 

 
Certains interviewés nous disent que le problème du bruit n'est pas isolable d'un ensemble de problèmes soulevés par notre mode de vie urbain et que les solutions au problème ne sont pas techniques mais politiques. Généralement, ce type de discours reste vague, les solutions politiques éventuelles ne sont pas précisées, il n’y a pas d'analyse véritable à ce niveau-là.
Plus rarement, quelques interviewés nous disent que les solutions politiques actuelles s'attaquent aux effets du bruit en développant des campagnes antipollution, mais que ce n'est pas le bruit qu'il faut attaquer en tant que tel, mais le problème du mode de vie dans les villes et que ce n'est pas aux effets qu'il faut s'attarder, mais aux causes.
Pour un certain nombre d’interviewés ; il n'y a pas de solution au problème du bruit, le bruit est inhérent à notre type de société et il faut l'accepter avec résignation, c'est la fatalité ; une attitude proche consiste à aimer le bruit, consciemment, précisément parce qu'il représente la société « fraternelle ». (Ces deux attitudes forment un couple centré-. sur une même détermination psychologique, nous le retrouverons au paragraphe « bruit et personnalité »).
Si nous laissons la thématique des réponses à ces questions du guide d'entretien pour passer à des hypothèses sur les liens qu’établissent les interviewés entre bruit et faits sociaux, nous trouvons comme catégorie majeure la distinction — le clivage peut-on dire — entre bruits techniques, externes à l'habitat (pris au sens de logement, environnement et quartier) d'une part, et tous les bruits d'origine humaine, animale ou naturelle, généralement liés spatialement à cet habitat (et souvent localisés avec une certaine précision) d'autre part.
Le fonctionnement social est surtout présent dans le discours sur les bruits techniques externes, comme représentant à un niveau global la société occidentale industrielle, avec une connotation le plus souvent négative (cf. Ch. 6;entretiens 5, 8, C06, 59).
Cependant, cette connotation peut être positive dans certains cas mais ce type d'attitude ou le bruit de la technicité est valorisé (parfois recherché) semble très lié à des facteurs précis soit de personnalité (cf. Ch. 6, interview C 05), soit de stratégie familiale (utilisation du bruit-écran, interviews C 08, 18) soit encore d'historicité personnelle en termes de rupture socioculturelle.
La distinction très nette entre les deux sources de bruit, externe et interne, et leurs significations de base en termes de société technicienne et de société « humaine », ne conduit pas toujours à opposer consciemment ces deux significations. Il arrive cependant que la signification « Société technicienne » soit utilisée comme dans le mécanisme du bruit-écran, et fonctionne comme une « signification-écran » contre des significations sociales liées aux bruits en provenance de la sphère humaine dont la gêne est supérieure. C'est notamment le cas lorsque des significations des bruits du groupe de voisinage sont prises en termes de classe sociale. Dans le cas de Mme 5, la signification « ouvrière » de ces bruits de voisinage est fortement opposée à ses propres aspirations d'intégration aux classes sociales supérieures (moyenne bourgeoisie) : le discours sur la gêne des bruits externes, qui reste réelle et perçue, n’est que purement fonctionnel, sans connotation d'ordre sociologique, et semble très minimisé en importance.
Les bruits internes, (de voisinage ou externes, (mécaniques peuvent également ne déclencher aucune gêne spécifique dans des cas ou la situation sociale propre de l'interviewé est en congruence avec ses aspirations (ex. entretien 44 : adhésion aux normes et valeurs sociales) et ou l'enveloppe sonore est vécue également dans cette congruence. Paradoxalement, un vécu très anomique de conditions relativement dramatiques sur le plan social (avec les inévitable répercussions familiales et psychiques : par exemple alcoolisme) peut entraîner une attitude envers la gêne en apparence identique à la précédente, mais ici, il se révèle que l'ensemble du monde sonore a cessé d'avoir la moindre importance car l'existence de problèmes matériels accapare toute l'activité mentale du sujet : « le bruit c'est pas un problème... on l'entend sans l’entendre » (c o8).
Lorsque la promotion sociale récente entraîne l'acquisition ou la location d'un nouveau logement ayant des caractéristiques de standing social plus élevées que le précédent, la tolérance aux bruits dans le nouveau logement est très grande.
Inversement, lorsque le nouveau logement correspond à une position sociale inférieure à la précédente, les nuisances en matière de bruit sont très mal tolérées.
Si on compare les entretiens 401 et 413, entretiens effectués dans le même immeuble situé en bordure de la Nationale 20, on est surpris de constater combien les appréciations des interviewés sur les bruits externes ou internes à l'immeuble sont différentes.
Pour l'une, le nouveau logement correspond à « un palace » par rapport à ce qu'elle avait auparavant, elle est passée effectivement d'une chambre de bonne au 6ème étage à un appartement de 3 pièces dans -une HLM. Sans nier la circulation de la Nationale 20, pour elle Ies bruits dans son logement correspondent à une nuisance assez secondaire par rapport aux avantages acquis (espace, confort, etc.).
Pour l'autre qui vient de quitter un pavillon avec jardin pour venir en F2 dans cette même HLM, les bruits ambiants sont ressentis comme extrêmement gênants au point qu'elle estime ne pas pouvoir mener la vie qu'elle souhaite dans ce logement. Le récit qu’elle nous fait de ses conditions de vie correspond à une agression quotidienne due aux bruits de ses voisins, ou une crainte d'être agressée si elle-même fait du bruit, même les plus anodins.
Quand le logement correspond au standing social désiré, les contraintes liées à l'habitat, et en particulier celles dues au bruit, ont tendance à être annulées ou bien rationalisées.
D'emblée l’interviewé 44 nous définit l'endroit où il habite en termes de standing social :
« Ben j’habite à... Massy, dans la zone sud du... grand ensemble de Massy, sur le bord de... d'une bretelle qui mène à l'autoroute de Chartres, donc au sud de Massy, mais également... à l'ouest, c’est-à-dire dans les quartiers résidentiels, d'ailleurs les plus les plus agréables. Enfin les plus agréables question... aménagement des jardins, et... question de... la construction des immeubles. »
Bien que son appartement soit situé sur le bord d'une autoroute et à proximité d'Orly, il insiste essentiellement sur les qualités techniques de l'immeuble :
« L'avantage c'est d'avoir un appartement relativement agréable, pour la question de bruit, relativement bien insonorisé... où y a des vitres en... triplex là, celles le mieux insonorisés qui puissent être quoi, pour les avions. Les chambres sont de l'autre côté, ce qui, fait que c'est moins bruyant, mais bon... je n'ai pas choisi parce que... c'est une zone résidentielle ou quoi, hein. Le fait que... l'appartement soit... soit bien conçu... fait que les gens... qui peuvent venir... les gens... qui ont plutôt pas mal d'argent, et de ce fait c'est... résidentiel, quoi., les HLM ils les ont mis à... à l'Est de Massy, et... et puis là ils ont mis plutôt le quartier plus résidentiel » .
Lorsqu'on compare cet interview avec ceux qui ont été effectués dans le même immeuble, n° 48 et n° 3, on voit combien ce discours technicisant permet d'annuler l'importance très grande des bruits tant à l'extérieur qu'à I’intérieur de l'immeuble.
En ce qui concerne la gêne attribuée au bruit comme impression d'un mal à l'aise dans la société nous allons prendre l’interview n° 48.
Il s'agit d'un homme de 30 ans, originaire du Sud de la France et venu travailler à Paris il y a quelques années pour faire un travail qu’il juge « idiot » (il fait un travail de dessinateur alors qu'en fait il est architecte). Il habite un immeuble résidentiel de bon standing dans une banlieue bruyante en bordure de l'autoroute de Chartres. Il présente une intolérance globale au mode de vie parisien ce qui lui. fait dire : « je ne vis pas à Paris, je survis » . L'accumulation d'un travail bruyant (perforatrice IBM), de temps de transport long et d'un habitat proche d'une grande voie de circulation, le rend hypersensible aux bruits :
« C’est tout cet ensemble de choses, de fatigues ajoutées les unes aux autres, certains bruits, je le disais tout à l'heure, même la parole, certains bruits qui sont très normaux, on les appellerait même pas bruit... il arrive qu'ils sont beaucoup plus amplifiés parce que nous sommes beaucoup plus sensibilisés, nous avons ce qu'on appelle les nerfs à fleur de peau, et pour des petits riens, on s'énerve tout de suite » .
Il nous dit également :
« On ne parle plus parce que çà devient pas bien, parler çà fait du bruit... personnellement ou ma femme. Je nous surprends à dire « tais-toi, tu fais du bruit » . « On ne parle plus parce qu'on évite de pas parler, toujours pareil parce que çà fatigue de parler, de parler mais d'écouter l'autre » .
Ainsi, chez cet interviewé, l'ensemble des agressions de la vie quotidienne provoque un retrait sur lui-même où le nécessaire n'est même plus tolérable. il nous explique lui-même très bien combien le bruit est un facteur agressant parmi d'autres :
« Malheureusement, il y aurait que le bruit, ce serait peut-être le moindre mal, mais enfin, le bruit rajouté à tout le reste... » .
« Tout le reste », l’interviewé le rationalise en disant que ce sont les fatigues accumulées liées au mode de vie parisien, mais en fait « tout le reste » correspond à toutes ces caractéristiques de Paris qu’il refuse car il regrette sa ville natale (Montpellier). On peut dire que cet homme est très insatisfait de ses conditions de vie ce qui le rend hypersensible aux stimuli externes, mais nous devons ajouter que ceci ne suffit pas à expliquer sa si grande intolérance aux bruits. Corrélativement, il existe chez cet homme une structure de personnalité se caractérisant par un Moi aux limites mouvantes et une difficulté de discrimination mentale face aux stimuli externes. Nous dirons qu’ici les facteurs dus à la structure de personnalité et ceux liés à l’insatisfaction dans société se surdéterminent réciproquement.
Dans un cas (59, cf. Ch. 6) nous trouvons une attitude de rejet de la civilisation technicienne, s'exprimant par la contre idéologie de la non-consommation d'appareils électroménagers de toute sorte, avec une grande intolérance au bruit de ces appareils. Cette attitude va de pair avec une valorisation de la vie de famille rurale traditionnelle et des projets d'évasion (vivre dans une vieille ferme), ainsi qu'une grande tolérance aux bruits, valorisés, de la communication, des enfants, des activités artistiques.
Citons parmi les représentations sociales liées au vécu des bruits dans l'habitat, la relativisation socioculturelle de la gêne selon la socioculture soit du gêneur, soit du gêné. Dans le premier cas, nous trouvons une assez grande sous-estimation de la gêne provoquée par leur propre bruit dans le logement chez des interviewés des sociocultures méditerranéennes (classes sociales défavorisées uniquement. Ce facteur est parfois source d'hostilité, parfois de tolérance accrue de la part du voisinage ( « que voulez-vous... ils sont italiens... », Mme 5), selon des déterminants complexes, parmi lequel la concurrence sur le marché du travail semble jouer fortement.
En ce qui concerne les modalités socioculturelles du vécu propre de la gêne, nous voyons chez Mme C 06 une certaine nostalgie du bruissement de la vie de quartier arabe, réactivée par le bruit de Paris, tellement différent : mais il est remarquable que cette nostalgie inclut la gêne vécue dans le pays d'origine (si seulement Mme C 06 était à nouveau « gênée » par ces bruits-là...)
Le problème de la répression sociale en matière de bruit renvoie à l'intolérance des individus et groupes sociaux différents du sien. Il peut s’agir de rivalités, de classes d'âge ou bien encore de classes sociales différentes, ou bien d’ethnies différentes.
Parmi les bruits extérieurs de circulation, il apparaît nettement que tous les bruits provenant des véhicules motorisés à deux roues sont associés aux jeunes et sont alors souvent vécus comme extrêmement gênants.
Le refus du mode de vie des jeunes générations s'exprime à travers les bruits qu'ils produisent.
Par exemple, dans l'interview n° 45, l'interviewée nous dit pour les voitures :
« Si y avait que le roulement des voitures, bon ben, c’est pas un roulement continu, mais qui ne fait pas un bruit quand même » .
et pour les deux roues :
« Non ici c'est surtout les pétarades, je vous dis on est toujours en train de dire, on va faire quelque chose pour les grosses motos, pour les petites, mais moi je trouve qu'on devrait les arrêter ces gars-là » .
Les problèmes raciaux sont très présents dans les HLM ou le mélange des ethnies focalise beaucoup d'agressivité. Une interviewée française accuse les étrangers de son immeuble de faire énormément de bruit à n'importe quelle heure du jour et de la nuit à tel point qu'elle se sent, elle, émigrée de cet HLM puisqu’elle nous dit :
« J'ai hâte de retourner dans mon pays » (elle est originaire de Normandie).
Elle nous dit :
« Moi, j'estime qu'on devrait mettre les étrangers dans une HLM, rien que pour eux, et puis laisser les français tranquilles » .
Au sujet des bruits la nuit, elle dit :
« Oh oui souvent, souvent... il m'est arrivé d'être réveillée la nuit heu... même à cinq heures du matin, c'était des Noirs, heu, ils étaient en train de faire une fête ou je ne sais pas quoi ils se croyaient vraiment dans leur pays » .
On voit dans ce passage qu'un évènement isolé a été vécu de façon si intense que pour l'interviewée cela se produit souvent, et qu'alors, il faut mettre les étrangers à part des français.
 

 

 

7.2. LES BRUITS ANONYMES, NON-RELATIONNELS

Nous appellerons ici « bruits anonymes » les bruits dont la composition acoustique est telle qu'ils échappent plus facilement à l'attribution d'une signification très précise. L'émetteur de ces sons est anonyme et leur fréquence dans une grande ville telle qu'ils sont perçus comme des bruits-en-soi, et non comme produit d'une activité référée à ses acteurs, sociaux ou individuels. La plupart des bruits techniques dont il a été question au paragraphe précédant (ainsi que dans certains cas également une partie des bruits ''humains » ou naturels) peuvent facilement être pris dans cette signification d'anonymat.
La réaction en général face à ces bruits est la tolérance et nous allons illustrer ceci avec les entretiens suivants.
L'interviewée 47 habite dans un immeuble ancien en bordure de la RN20, et travaille dans un magasin également en bordure de la RN20. Voilà ce qu'elle nous dit des bruits extérieurs :
« Voyez ici. J'ai beaucoup de bruit parce que je laisse la porte ouverte... mais chez moi, comme je ferme les fenêtres, çà va, je supporte et jamais je ne suis réveillée la nuit par le bruit, quand même, hein » .
A propos du magasin où elle travaille, elle nous dit :
« Çà fait du bruit, la RN20, mais j'aime le mouvement quand même », ce qui fait qu'elle préfère travailler avec la porte de son magasin ouverte malgré le bruit extérieur. Plus loin, au sujet des amis qu'elle reçoit chez elle :
F. « Il y a beaucoup de gens qui me disent : comment tu peux vivre dans ce bruit ?... mais enfin, moi çà ne me gêne pas » .
E. « Et quand on vous dit çà, comment vous réagissez ? »
F. « Eh bien, je leur dis, je ne l'entends plus » .
Une autre personne habitant une HLM en bordure de la RN20 (n° 401) banalise le bruit extérieur :
« Quand j'écoute la radio, je ferme la fenêtre, je ne peux pas lire quand il y a trop de bruit, mais je ne lirais pas avec la fenêtre ouverte. C'est tout ce qui me gêne vraiment » .
Par contre, elle apparaît très sensible aux bruits des voisins.
Dans le cas C 06 nous avons vu s'opposer ces bruits anonymes selon que leur source est technique ou naturelle ; mais il se pourrait qu'en définitive il ne s'agisse que d'une distinction acoustique entre deux mondes sonores tout autant « naturalisés » ; les bruits techniques, s'ils ne sont pas connotés de représentations sociales, constitueraient le fond sonore de la « nature » urbaine. Un problème de taille se pose dès lors : ce sont souvent les mêmes interviewés qui attribuent tantôt des significations socialisées, tantôt un statut anonyme naturalisé aux mêmes bruits de la grande ville. Ceci nous conduira à nous interroger sur les mécanismes d'ordre psychologique par lesquels se structure le jeu conjoncturel d'attribution des significations à des stimuli sonores identiques (cf. Ch. 8).
Il semble possible d'affirmer que les bruits vécus comme anonymes sont le plus souvent accompagnés d'une faible gène (ce qui pourrait indiquer qu'ils ne restent anonymes qu'à la faveur de cette faible gêne). De fait, sur les 70 interviewés, cette catégorie de bruit (quand elle existe) est nettement moins gênante que les bruits internes à l'immeuble, vécus en terme de relationnel personnalisé.
Le mécanisme du bruit-écran utilise largement cette qualité « anonyme » des bruits de la ville — ou de tous les bruits suffisamment habitués pour être rejetés dans cet anonymat : un bruit de fond musical par exemple. (L'exception, citée au paragraphe précédent, est l'utilisation des qualités significatives au plan social, d'un bruit pour faire écran à d'autres représentations conscientes d'ordre social). Le processus de naturalisation des bruits techniques — leur rejet dans l'anonymat — peut être illustré par l'anecdote que nous a rapporté Mme 8 : la tondeuse à gazon, utilisant un moteur deux temps, dont se servent des employés du OPHLM dans les cours intérieures de l'ensemble étudié au Ch. 6, provoque une très grande gêne chez cette interviewée. A la campagne, au contraire, le bruit des tracteurs lui semble non seulement non-gênant, mais agréable : il fait partie de « la nature », la machine est au service des cycles naturels.
Il arrive à l'inverse qu'un bruit anonyme quitte ce statut, et modifie l'image sonore du quartier. Si le bruit était gênant, son amélioration technique ou sa disparition devient une source de plaisir. C'est le cas, dans l'ensemble HLM décrit au Ch. 6, du métro aérien, autrefois sur rails, maintenant sur pneus : le nouveau bruit provoque un « bénéfice de gêne », repris selon des significations positives variables ( « le progrès », l'amélioration. de l'image du quartier, etc.), mais seulement chez les interviewés valorisant déjà, par ailleurs, le bruit de la grande ville.

 

 

 

7.3. LE BRUIT ET LA RELATION A L'HABITAT

Nous entendons ici par « habitat » l'ensemble formé par le logement, son environnement et le quartier pratiqué par l'interviewé.
Au niveau du quartier, l'existence d'une bonne intégration communicative liée à une pratique vécue en termes d'historicité personnelle (le quartier de son enfance, par exemple) conduit à une très grande tolérance des bruits en général, à l'exception des bruits épisodiques étrangers à l'image du quartier (et qui contribuent à renforcer cette dichotomisation).
On trouve ce type d'attitude notamment chez les interviewés C 05 et C 10. A l'opposé, si l'image du quartier est négative, l'intolérance envers la gêne provoquée par le bruit réapparaît (cas 09, quartier d'enfance « détruit » par la rénovation urbaine ayant entraîné un changement social vécu en termes de classes sociales).
On peut penser ici se trouver face à une modalité, référée au quartier urbain, des représentations sociales. En effet, chez l'interviewé 61 également nous trouvons le passage forcé d'un quartier socialement valorisé à un quartier HLM éprouvé comme personnellement dévalorisant par la mise en échec du mécanisme de défense de l'image sociale du quartier : ceci s'accompagne d'une très forte gêne à tous les bruits, dont les significations sont verbalisées dans des connotations extrêmement négatives.
Cependant, dans ce cas précis, la composante psychologique semble peser lourdement comme en témoigne l'existence très probable d'hallucinations auditives à contenu persécutoire.
Notons à nouveau l'instabilité, la verbalité des attitudes envers la gêne : chez 09, l’insatisfaction liée à la rénovation du quartier ne s'étend pas aux bruits des jeux d'enfants. Ceux-ci, en effet, lui rappellent vraisemblablement sa propre enfance et permettent d'annuler fantasmatiquement la rénovation urbaine. Ces bruits sont dès lors d'autant mieux tolérés que l’interviewé participe activement aux jeux des enfants, dont il est une sorte de protecteur ; son identification lui permet à la fois d'annuler le présent et ses insatisfactions et de régresser à un mode de fonctionnement qui fait revivre le quartier de l'enfance.
Les évènements sociaux au niveau du quartier, tels que fêtes, kermesses, expositions, sont très bien tolérés sauf quand ils entrent en compétition avec la vie familiale, privilégiée par rapport à la vie du groupe de voisinage (cas 8). Mais l'intégration, communicative, sociale, et en termes d'historicité du quartier n'est pas très forte dans ce cas.
Un investissement positif dans le logement permet d'annuler ou de minimiser certaines contraintes liées à l'habitat dont le bruit, et inversement lorsqu'il y a impossibilité à investir le logement, ces contraintes liées à l'habitat sont amplifiées.
Si on examine l'entretien 46, on est surpris que l’interviewée ne soit absolument pas gênée par le bruit. Cette femme habite un pavillon (pavillonnaire en bande) donnant sur la RN186, donc extrêmement bruyant. Elle est propriétaire de ce pavillon depuis longtemps et elle est très bien intégrée à son quartier.
« Dans l'ensemble, heu ; justement j'aime beaucoup ce quartier, çà fait un peu « province », on est un peu groupé, on s'entraide bien les uns les autres... Si il y a quelque chose on n'a aucun problème, on est tombé dans un bon groupe » .
Les bruits des voisins sont accumulés ou bien font partie des bruits quotidiens et ne sont pas vécus comme gênants. Les bruits de circulation ne sont mentionnés que dans un éventuel futur où l'autoroute passerait devant sa maison, actuellement elle annule complètement les bruits de la RN186 qui sont pourtant très importants. Elle nous dit elle-même :
« On n'a aucun problème de bruit, non vraiment pas. Vous savez, je vais vous dire une chose aussi, je ne peux pas dire que le bruit me gêne beaucoup (rit) » .
Et plus loin :
« Le bruit en général ne me gêne pas, ou alors il faudrait que çà soit énorme... comme bruit, bien sûr (rit) je serais comme tout le monde » .
Cette femme est très attachée à sa maison et surtout à son quartier et elle a tendance à annuler ou minimiser les contraintes en matière de bruit. Si on compare son interview avec son voisin, le 49, on est d'autant plus frappé que cet homme nous décrit une circulation infernale et un voisinage extrêmement gênant et agressif !
Dans l'entretien 43, au contraire, l'interviewé., originaire de Normandie, se sent extrêmement mal à l'aise dans une HLM d'Antony en passe de sous-prolétarisation. Bien qu'ayant plus d'espace que dans son précédent logement, elle se sent extrêmement isolée et ne peut investir ce type d'habitat. Elle est insécurisée dans cet HLM, et développe, vis-à-vis des bruits, des réactions de peur.
Lors des phrases à compléter on note :
E. « Je suis toujours rassurée par le bruit de ? »
F. « Oh ben quand j'entends du bruit heu... quand j'entends sonner, n’importe quoi, je prends peur tout de suite, je me demande toujours qu'est-ce qui est là... »
Plus loin., elle nous dit :
« Il y a pas mal de gens qui boivent... heu... çà fait beaucoup d'histoires, ils se battent... enfin... tout le monde s'y met... les gosses s'y mettent... c'est pas possible, moi je m'occupe de personne, et personne s'occupe de moi. Ici dans les HLM... heu je tiens pas à recevoir un coup de couteau... ou n'importe quoi ? »
Et plus loin :
» ...Çà crie dans les couloirs... çà n'arrange pas de crier toute la journée çà... minuit une heure du matin... les gens en haut se promènent toujours avec des talons, je sais pas ce qu'ils font exactement... çà fait un vacarme incroyable » .
Plus loin encore :
E. « Vous souffrez du bruit de l'immeuble ? »
F. « Oh oui... oh là là j'ai peur des fois quand ils se battent... je ne sais pas où me mettre, ils se battent les gens ici... çà résonne beaucoup heu... c'est du ciment... »
Cette femme ne peut pas s'habituer aux conditions d'habitat d'une HLM de banlieue et tous les bruits de I'immeuble prennent pour elle un caractère menaçant.
L'interviewé no 44 habite un immeuble près d'Orly et en bordure de l'autoroute de Chartres ; il a tendance à banaliser les bruits extérieurs pourtant très intenses. Pour lui, les critères de choix de son logement étant : confort, proximité du lieu de travail et standing social, le bruit apparaît comme une nuisance qu'il faut bien supporter. Au sujet des bruits extérieurs :
« On les accepte et on les supporte, c'est tout. Et finalement... si y en a qui me gênaient, on serait obligé de changer d'endroit d'habitation... malgré... sans doute qu'il n'y a pas de bruit vraiment qui me sont insupportables, je les supporte... çà fait partie de la fatigue... qu'on endosse spontanément, quoi... »
Ainsi chez ces interviewés, soumis à des nuisances en matière de bruit assez intenses, les réactions sont d'accumuler, de banaliser ou de tolérer relativement bien ces bruits extérieurs ; l'investissement dans le logement est ici certainement positif.

 

 

 

7.4. BRUITS RELATIONNELS ET PROMISCUITÉ

Toutes les études statistiques concernant les plaintes en matière de bruit dans les logements montrent que ce sont les bruits domestiques qui recueillent le plus de plaintes. Les bruits de voisinage, et en particulier les bruits des voisins du dessus sont très mal acceptés.
Il apparaît bien, en effet, que la promiscuité est le problème central de notre étude lorsqu'on cherche à cerner les significations psychosociologiques du bruit dans le logement.
Entendre les autres, avoir conscience que les autres peuvent vous entendre est vécu de façon différente selon la personnalité des habitants d'un même immeuble.
Si l'on prend comme exemple le groupement d'HLM du Ch. 6 ou l'insonorisation des logements est assez mauvaise, on peut observer trois types de réactions différentes. Pour l'interviewé n° 7, les bruits des autres sont vécus comme identiques aux siens, il y a annulation de la gêne ressentie et la promiscuité des voisins est bien acceptée.
E. « Est-ce que vous entendez vos voisins ? »
H. « Oui çà, je dois dire qu'au-dessous oui, enfin... surtout dans les... toilettes... salle de bains. Mais çà... c'est pas qu'ils sont bruyants au point de vous déranger, hein. Le matin... il faut bien qu'ils se lavent là-haut, et le soir, il faut bien qu'ils fassent leur toilette, çà... c'est pour çà que... y a rien à dire » .
Et plus loin :
E. « Est-ce que çà vous dérange d'imaginer que les voisins vous entendent vivre... »
H. « Oh bien, si je m'imagine les bruits que j'entends vice-versa, çà ne peut-être qu'à peu près les même bruits, donc... de ce côté-là, bon ben je sais qu'ils... on peut avoir des ennuis, un enfant malade, ou un enfant qui vomit dans les waters, çà, çà arrive, alors bon ben, çà peut très bien arriver aux miens » .
Par contre, pour l'interviewé n° 6, les bruits des autres sont vécus comme extrêmement agressifs, les autres font du bruit pour l’ « emmerder », et il n'hésite pas à faire appel aux forces de l'ordre (police, OPHLM, etc.). Son bruit à lui ne doit être entendu par personne, il choisit le dernier étage d'un immeuble, calfeutre son appartement, « cache ses fenêtres » afin que les autres ne se rendent pas compte qu'il vit dans l’immeuble. Les pulsions envers autrui sont tellement agressives que dans un phénomène projectif, les autres ne peuvent faire du bruit que pour lui nuire, et dans un processus défensif, il se calfeutre au maximum de crainte d'agresser les voisins.
A la question « A votre avis, y a t il des gens qui aiment faire du bruit », il répond :
« Oh oui, ah çà c'est sûr... peut-être pour emmerder le voisin, parce qu'il y a aussi cette jouissance là » .
E. « Est-ce que parfois çà peut vous déranger de penser que les voisins aussi, ils peuvent se rendre compte de ce que vous faites ? »
H. « Oh ben, vraiment on est des gens pas bruyants, aux dires même de la dame d'en dessous, elle nous a... elle nous a dit, le seul bruit que j'entends, c'est le piano, depuis on a mis de la moquette... du mural-mousse partout, enfin, je pense que là elle n'entend plus, mais autrement elle disait, je ne sais même pas si vous êtes là ou pas. On est vraiment pas bruyants d'ailleurs vous voyez, on est en chaussons, enfin c'est... on est assez discipliné pour ce genre de choses-là » .
Et lorsqu'il parle de ses voisins, c'est pour raconter les moments où il s'est senti obligé de faire intervenir les forces de l'ordre.
Pour l'interviewée n° 5, le bruit qu'elle fait devient gênant pour elle parce qu'il est supposé gênant pour les voisins, et le bruit des autres lui rappelle constamment celui qu'elle fait :
« C'est quand même gênant d'entendre le voisin parler au milieu de la nuit, c'est pas moi que çà gène mais on se dit si... si on parle au milieu de la nuit, les gens nous entendent également » .
Lorsque l’intervieweur lui demande si elle a le sentiment d'être chez ses voisins elle répond :
« Oui çà m'ennuie, oui quelquefois la dame du dessous me dit vous avez dû entendre ma petite fille... oh je lui dis oh non, oh non, pensez-vous, je ne l'entends pas... on fait du bruit... heu... pour pas la gêner en fait » .
Ainsi elle préfère dire qu'elle n'entend pas les autres de peur que les autres soient gênés d'être entendus. On peut dire que la promiscuité la gêne constamment dans sa vie personnelle, par exemple :
F. « Çà y est, j'ai attrapé le rhume (rire)... (toux) çà tousser, j'entends mon voisin tousser en dessous, alors... si je tousse, il m'entend aussi, certainement... »
E. « Oui, et çà vous fait quoi d'imaginer qu'il vous entend ? »
F. « Çà me gêne (rire)... çà me gêne, et puis je me dis, je -vais réveiller tout le monde... et plus çà me gêne, plus je tousse parce que çà m'énerve » .
Ainsi, à un premier niveau, on voit bien que le problème de la promiscuité est vécu de façon très différente par les habitants d'un même immeuble.
Mais si on cherche à analyser ce qui se passe entre voisins à propos du bruit, on constate qu'il existe une échelle de tolérance sociale aux bruits dans le logement en liaison avec la promiscuité. Plus les bruits sont révélateurs de la vie privée des autres et de soi-même, plus ces bruits sont gênants.
Si on met en relation le discours des interviewés et leurs réponses aux phrases à compléter, on s'aperçoit que les bruits provenant des espaces intermédiaires (ascenseurs, cage d'escalier) ainsi que les bruits d'appareils électroménagers dans les logements voisins sont dans l'ensemble acceptés. Les bruits provenant des salles de bains, des W.-C. ou de vide-ordures le sont déjà beaucoup moins, ils sont déjà plus proches des bruits de conversation, et les bruits de dispute sont très mal tolérés car ils mettent les habitants dans une position de surprendre les voisins dans leurs rapports familiaux d'autre part ils donnent surtout à penser que les voisins peuvent tout aussi bien surprendre ce qui se passe dans l’intimité de la famille ou de son couple.
Enfin, les bruits révélateurs de la vie sexuelle des autres et de soi-même sont rarement abordés directement et lorsqu'il est fait allusion à des bruits de ce type, on note toujours des blocages ou des mécanismes de défense importants ce qui prouve que la gêne dans ce domaine est maximale.
De ceci, on peut avancer que les phénomènes de promiscuité dans les logements entraînent une répression sociale importante (qu'elle soit latente ou manifeste), dans certains immeubles particulièrement sonores où les gens ne peuvent plus disposer de l'organisation de leur vie privée.
La répression sociale est manifeste dans les exemples suivants :
L'interviewée 413 habitant une HLM en bordure de la RN20 se plaint de ne pas pouvoir recevoir ses amis par crainte du balai répressif des voisins.
« J'ai reçu des amis étrangers qui sont venus la semaine dernière, eh bien la personne a tapé au plafond à neuf heures et demi du soir » .
Et plus loin :
« Au début, j'étais décidée à recevoir des amis... je me rends compte qu'en fait ce n'est pas tellement possible parce qu'avec les mauvais coucheurs que j'ai en bas... »
Elle ne peut également pas faire sa vaisselle le soir par crainte des reproches de ses voisins.
Inversement, l'interviewé n° 6 n'hésite pas à appeler Police-Secours lorsque son voisin boit, ou bien il se plaint à l'OPHLM lorsqu'un autre voisin parle trop fort.
Rappelons également l’intolérance extrême — probablement pathologique — du voisin d'en dessous de M. C 05, qui l'a conduit à ne plus vivre chez lui de façon normale et à « se défouler » le week-end dans sa résidence secondaire.
Plus sournoise, il existe une répression sociale latente dans les immeubles mal insonorisés. Les habitants ont l'impression d'être surveillés et se sentent plus ou moins obligés d'adopter les horaires des autres pour mieux déranger ou être dérangés.
Ainsi l'interviewée n° 62 nous dit :
« Le soir, c'est vraiment énervant... j'ai eu une période où ma voisine travaillait le soir, elle rentrait des fois vers dix... onze heures, des fois plus tard et je vous assure, c'était vraiment pénible, hein, j'étais obligée de me coucher en même temps qu'eux, parce que si je me couchais avant je... à tous les coups j'étais réveillée » .
L'interviewée n° 51 nous exprime combien le fait que tout s'entende l'empêche de mener une vie normale :
F. « Mais ceux qui ont moins d'enfants... qui ont plus de temps heu... rendent dans beaucoup de détails pis... il suffit d'un, rien pour que... quelqu'un heu... vous, vous dise des, des choses où vous restez outré, ils connaissent votre vie de A jusqu’à Z... »
E. « Çà vous est arrivé, des fois... »
F. « Oh!... ici c'est commun... »
E. « Que des gens vous disent... des choses qu'ils ont entendues et ils... heu... »
F. « Oh oui... oui oui... tout le monde connaît la vie de tout le monde... »
E. « Oui... »
F. « Il n'y a pas de secret (sourit)... comme on dit... même qu'on voudrait se cacher on ne peut pas ici... »
E. « Oui... et vous avez l'impression de ne pas pouvoir avoir de vie privée... »
F. « Oui, hum... on étouffe... on étouffe, on a l'impression qu’on... qu'on est... je suis pas surveillée. si vous voulez c'est... on... on vit pas, on ne peut pas dire qu'on vit on ne vit pas... on n’a pas une vie normale... »
Si on cherche à aller plus loin dans la compréhension du problème de la promiscuité dans les logements, on peut avancer l'hypothèse psychologique suivante :

  • Plus les bruits sont intimes et révélateurs de la vie privée des autres, plus ces bruits renvoient à des pulsions voyeuriste (aux pulsions à entendre) et sont alors vécus comme très gênants parce qu’ils renvoient finalement à la scène primitive, l'agressivité et la culpabilité qui leur est associée.

Lorsqu'on analyse l'entretien n° 80 on voit combien l'interviewé est sensibilisé au fait d'entendre ou de ne pas entendre ses voisins, et ce qu'il imagine de leur vie. A la phrase à compléter « Quand j'entends plus mes voisins je... », il associe :
« Ah, je me dis qu'ils... doivent dormir, ou qu'ils doivent faire l'amour »
Et plus loin, à propos de ses voisins :
« Enfin... enfin on n'a pas de problème avec... avec les voisins du dessus qu'on... qu’on ne connaît pas, et... enfin qu'on ne connaît pas personnellement, mais qu'on entend très .. très distinctement et qui s'engueulent disons... dans de bonnes périodes, une fois par... une fois par mois, dans des mauvaises périodes une fois par semaine... et on participe très directement alors vous avez la... çà a l'aspect amusant à certains moments, mais qui peut devenir même inquiétant dans la mesure où... on sent qu’il y a là-haut une violence, bon dans _laquelle on aimerait intervenir mais disons on n'a jamais eu de problème... quelquefois au moment de s'endormir, c’est un peu pénible, mais çà passe quand même assez vite. Alors c'est le seul... le seul problème du bruit, de problème de bruit qu'on peut ressentir, mais enfin qui n'est pas du tout par rapport aux voisins, j'entends... C’est un problème de bruit mais qui n'est pas ennuyeux en soi, enfin c'est ce qu’il y a derrière qui est ennuyeux » .
Nous voyons ici que l'interviewé désire intervenir lorsqu'il y a des scènes conflictuelles chez ses voisins, il précise que çà le gêne surtout au moment de s’endormir, et qu’en fait c'est ce qu'il y a derrière, c'est-à-dire la réactivation de ses fantasmes personnels qui est surtout gênante. Nous pensons que dans ce cas, il y a réactivation des fantasmes de l'enfance sur la scène primitive.
Toujours par rapport à la promiscuité entre voisins, on peut avancer une autre hypothèse psychologique à savoir qu'il existerait une échelle de tolérance intrapsychique chez les individus.
Plus les bruits sont riches en signification associée, mettant en jeu les pulsions fondamentales et corrélativement les mécanismes de défense qui leur sont liés, et plus ces bruits sont vécus comme gênants. Et on peut ajouter qu'ils sont d'autant plus gênants, à un niveau interindividuel, que les mécanismes de défense sont pauvres et rigides. Nous rejoignons ici l'hypothèse psychanalytique sur la corrélation entre la force du Moi et la gêne liée aux bruits.
Il va de soi qu'à l'inverse chez tous les individus dont la personnalité comporte une forte composante voyeuriste/exhibitionniste, aménagée de façon relativement aconflictuelle (tendances perverses), il ne peut pas y avoir de gène mais au contraire plaisir inconscient lié aux bruits intimes ou révélateurs de l'intimité de l'entourage. Cette attitude peut conduire à épier plus ou moins consciemment toute la vie sonore de l'immeuble et à exercer une « veille acoustique » par laquelle le sujet se tient informé de tous les évènements en cours (cas 59). Accessoirement, ce voyeurisme oblige à une mise à distance relationnelle des voisins : les connaître autrement que par leur bruit diminuerait le potentiel de fantasmatisation possible à leur égard. En outre, cette mise à distance sert de défense contre la prise de conscience des tendances voyeuristes.
Pour en revenir à la majorité des interviewés sans tendances perverses notables, la culpabilité inconsciente liée aux pulsions voyeuristes/exhibitionnistes entraîne l'angoisse d'être vu/entendu soi-même quand ces pulsions sont activées par le manque d'isolation acoustique dans les logements. D'où l’instauration de ce véritable « consensus tacite » quant aux règles de bon voisinage, étendues aux comportements sonores. Plus ces règles sont intériorisées, plus leur transgression par autrui provoque de gêne (mais cette gêne est indépendante du bruit lui-même).
Ceci est moins vrai pour des personnes interviewées vivant dans des sous-HLM extrêmement dégradées dont la population appartient à des catégories professionnelles très défavorisées. Là, il apparaît que les règles élémentaires de survie en communauté ne peuvent être respectées. Les tensions sociales sont si fortes que les règles en matière de bruit, comme pour d'autres domaines, sont constamment transgressées. Il semble bien, ici, que cette transgression perpétuelle des règles de vie communautaire soit en étroite relation avec la dégradation importante des immeubles collectifs (voir entretien 43 et 51).
Si effectivement, dans des conditions de vie assez déplorables, ce qui domine c'est une insatisfaction sociale très forte et un mal à l'aise important, cela entraîne une exacerbation des tendances profondes des individus aux dépens des règles civiques visant à la cohabitation entre les hommes. De cela nous pouvons avancer l'hypothèse suivante : la perception de la transgression de la « loi » en matière de bruit amène une gêne supplémentaire à la gêne initiale.
L'interviewée no 62, après avoir longuement parlé des précautions qu'elle prend pour ne pas gêner ses voisins, évoque sa voisine du dessus :
« Apparemment, la personne qui est au-dessus, je suppose qu'elle, je ne sais pas, elle a peut-être aucune idée, parce qu'elle n'a personne au-dessus de chez elle, moi, je crois que çà provient de çà, je ne sais pas, enfin, je ne voudrais pas la critiquer, mais j’ai l’impression qu’elle ne se gêne pas quand même, puisque... elle a, quelquefois, on entend, elle a des chaussures qui font du bruit, quand j'ai mes chaussures, aussi, mais enfin, c'est du crêpe, ils ne font pas trop de bruit, mais une personne qui a des talons qui claquent, ben, on l'entend monter l’escalier, et puis on l'entend chez elle, eh bien... (inaud.) elle ne se déchausse pas, on l'entendait, là, marcher avec ses chaussures, eh bien c'est agaçant » .
Ici, on se demande si la gène essentielle ne vient pas du fait que la voisine, elle, ne se gêne pas.
La répression sociale en matière de bruit est liée au problème de l'agressivité, ce qui nous amène à présenter l'hypothèse suivante :

  • les bruits liés à l'agressivité, extérieurs ou intérieurs au logement, renvoient à sa propre agressivité et à son contrôle.

Les mécanismes de défense mis en œuvre pour la contrôler sont soit des mécanismes structuraux de la personnalité, (instance surmoïque face à l’interdit) soit des mécanismes de régulation des groupes sociaux (règles civiques).
En dehors des mécanismes de défense du Moi mis en œuvre par les individus contre la promiscuité, on peut observer qu'il existe un moyen pour se défendre des bruits émis par les autres, c'est la mise en place d'un bruit-écran, permettant d'annuler la présence d'autrui près de soi.
La mise en place d'un écran sonore permet de se protéger contre les sons qui ont un sens et qui réactivent des pulsions, il constitue, en quelque sorte, un auxiliaire du Moi.
Le bruit-écran,, le plus généralement utilisé, est la musique (disques, transistor, TV). On, peut avancer l'hypothèse suivante :

  • lorsque le bruit-écran mis en place est cependant percé par les bruits extérieurs, la gêne éprouvée est d'autant plus grande.

On assiste aussi parfois au fait que les bruits extérieurs anonymes (bruits de circulation, importants) sont récupérés comme des bruits faisant écran aux bruits familiers permettant ainsi d'annuler symboliquement la présence d'autrui dans le logement.
Il semble bien que chez l'interviewée no 401, les bruits extérieurs de la Nationale 20 constituent une gêne mineure qui camoufle en partie une gêne beaucoup plus forte qui est celle de la présence de sa mère et de sa sœur dans son appartement.
Le bruit-écran semblerait également protéger les parents contre les enfants : ceux-ci sont plus souvent logés dans des chambres sur rue, les parents gardant toujours (quand l'aménagement du logement le permet) la chambre la plus calme (d'autres considérations que les bruits nocturnes possibles semblent jouer ici, car la solution inverse parait, à priori, plus efficace).

Les bruits animaux :
Nous avons choisi de mentionner les bruits des animaux domestiques dans cette partie consacrée aux bruits relationnels car ces compagnons choisis par; les hommes font partie des bruits de voisinage.
Les bruits des animaux, dans l'échantillon des entretiens que nous avons effectués, sont vécus de façon différente selon que les gens habitent en pavillon ou en immeuble.
Chez les personnes habitant en pavillon, on constate que le plus souvent les bruits des animaux sont désignés comme faisant partie des bruits rythmant la vie quotidienne.
Les chiens aboient pour prévenir de ce qui se passe dans le quartier, c'est-à-dire qu'ils font le relais de l'oreille humaine lorsqu'elle est défaillante comme système de vigilance. Par exemple, dans l'entretien no 46 :
F. » ... Et puis il y a un bruit qu on entend, là tous les matins, c'est le facteur, çà on l'entend parce que c'est les chiens qui préviennent. hein, alors c'est drôle, c'est vraiment drôle parce que le premier pavillon, la dame en ce moment ne le met pas dehors, parce qu'il fait mauvais, mais sans çà, le chien aboie, alors le facteur... on entend le facteur arriver, et après à côté, j'avais la tournée du facteur, on I'entendait (rit) » .
E. « Elle était annoncée par les chiens... (rire) »
F. « (rit)... le facteur, autrement non, il n'y a pas de bruit... alors c'était un bruit assez drôle, mais çà ne durait pas... »
Où encore dans l'entretien no 53 :
« Ah les chiens, le les... je les supporte... en fait, ils préviennent de ce qui se passe dans le quartier. Finalement à la façon. dont ils aboient... on peut reconnaître ce qui se passe dans la rue. Je sais quand c'est... quand ils annoncent le facteur... ils ont une façon différente d'aboyer, si c'est des étrangers, ils n’aboient pas de la même façon » .
Les bruits des animaux, sont aussi, souvent intégrés aux éléments et sont alors considérés comme des « bons bruits » - ce sert les « bons bruits » de la campagne opposés aux « mauvais bruits » de la ville.
Citons, pour exemple, l'entretien, no 8 :
« Le chien qui aboie dans l'appartement, derrière la porte, çà me gêne parce que çà résonne énormément dans... l'escalier... à la campagne, ah c'est pas pareil, le chien qui aboie, même la nuit, à la campagne, c'est pas gênant. »
Et plus loin :
« A la campagne, j'ai été réveillé par les chiens qui aboyaient... bon ben les chiens aboyaient, j'écoutais un moment. je me rendormais facilement, que ici, le chien qui aboie la nuit, s'il entend quelqu’un monter l'escalier... c'est fini hein, j'en ai pour trois heures... bon ben si... s'il est quatre heures du matin, je peux me lever et lire parce que je saïs que je me rendormirai pas. Et là-bas, je me rendors. Expliquez pourquoi ! »
Ainsi, si les bruits des animaux domestiques sont bien tolérés et même considérés comme faisant partie de l'environnement, en banlieue ou à la campagne, on peut dire qu'en ville ce n'est pas toujours le cas. Là où ils sont désignés comme particulièrement intolérables, c'est lorsque les chiens sont enfermés par leur maître et aboient toute la journée, il apparaît alors que la gêne est surdéterminée dans ce cas par les sentiments projetés par les interviewés sur cette situation. Soit, dans un processus d'identification projective au chien malheureux, ils ne peuvent supporter les aboiements ; soit ils éprouvent de la colère contre leur voisin et ils ne supportent plus ni le voisin ni le chien.
Citons l'entretien no 49 :
« Alors les gens s'en vont, ils laissent leur cabot dans leur jardin... y en a un ou deux à côté, alors ils s'engueulent, mais sans arrêt, vous avez bien fait de parler des chiens, parce que sans arrêt, çà aussi c'est du bruit. »
« Y a des fois ils ont laissé gueuler leur chien. On peut dire des journées entières, c'est gênant hein » .
Parfois on constate aussi que le bruit que font les chiens cristallise les conflits entre voisins :
« Le voisin, il a dit à ma femme votre chien il est emmerdant, moi, il m'a rien dit, moi je lui répondrais si vous me tuez mon chien, moi je vous tue » .
On peut conclure en disant que les bruits des animaux vécus comme non. gênants à la campagne, le sont déjà davantage en banlieue et encore plus en ville dans les immeubles. On doit noter que les bruits sexuels animaux, chattes en chaleur etc. ne sont mentionnés dans aucun entretien, tout comme pour la sexualité humaine, il y a censure au niveau des bruits sexuels animaux.

Le bruit de la télévision.
Nous intégrons le problème des bruits de télévision dans le sous-chapitre concernant le bruit et le relationnel car ce bruit de télévision a bien un statut particulier dans le discours des interviewés. En effet, contrairement à la radio qui fait partie de tous ces bruits domestiques que les interviewés tolèrent finalement bien, la télévision, soit parce qu'elle a un volume sonore particulièrement fort, soit parce qu'elle est liée au système de relations entre les gens, amène des attitudes bien caractérisées que l'on peut regrouper comme suit :
La télévision gêne parce qu'elle empêche les relations familiales.
L'interviewée no 46, associe la télévision dans son foyer à son enfance :
F. « C'est un peu plus divertissant comme vie que mes parents avaient, mais autrement, c'est un peu la même vie... calme et puis, la télévision en plus, bien sûr, on est un peu moins en famille, çà c'est certain » .
E. « Vous regrettez çà ? »
F. « Oui., un peu, oui, et maintenant on est tellement habitué à la télévision que çà... (rire) la première chose le soir... ils allument la télévision, et, puis c'est fini, on peut plus parler, on ne peut plus... ou si vraiment, il y a quelque chose qui ne soit pas intéressant à ce moment là, oui d'accord, mais enfin, on a quand même la télévision en bruit de fond, hein » .
Cette femme exprime ici combien la télévision nuit aux relations familiales, et ceci encore plus pour son mari qui rentre tard le soir et ne parle plus ni à sa femme ni à ses enfants.
Si on s'attache au problème du bruit de la télévision lié à la promiscuité on se rend compte que 99 % des gens interviewés disent, au niveau des phrases à compléter, être gênés par la télévision des voisins. Les gens sont d'autant plus gênés lorsqu'ils ne possèdent pas eux-mêmes la télévision pour diverses raisons (choix de loisirs différents de la télévision, refus idéologique de la télévision, être aveugle).
La télévision des voisins est parfois entendue au point d'avoir l'impression d'être chez eux :
L'interviewée no 8 nous l'exprime très bien :
« Oui, la télévision, par exemple, il m'est arrivé effectivement pour rire, comme çà, de fermer le son ; s'ils ont la même émission, j'entends. j'entends tout ce qui se passe. Alors je crois que bon, ils sont peut-être un peu dur d'oreille... ils se rendent pas compte, souvent les gens sont tellement pris par... quoique (rire) personnellement, je suis pas tellement prise par la télévision au point d'oublier le... le bruit. Mais çà... on le ressent » .
Ainsi, pour ne pas entendre la télévision des voisins, il faut mettre la sienne plus fort afin de couvrir le bruit de l'autre.
Citons, à ce propos, l'interviewé no 48 qui habite au premier étage d'un immeuble et qui parle de ses voisins du 3ème étage qui, mettent leur télévision assez fort :
« Réagir, on ne peut pas tellement, on ne peut pas tellement réagir, on est en société, il est certain que çà se produirait tous les soirs constamment, au bout d'un certain temps je présume que le vase serait plein et déborderait mais enfin, jusqu'à maintenant çà c'est à peu près bien. passé... d'un autre côté, nous-mêmes parfois nous écoutons la télévision... pas pour gêner spécialement le voisin, mais je veux dire par là que notre bruit couvre le leur heureusement, on arrive quand même à entendre le nôtre » .
Sa propre télévision est utilisée dans ce cas comme un écran à celle d'autrui.
L'interviewée no 413 nous parle de sa difficulté à écouter la télévision compte tenu des problèmes de circulation extérieure à l'immeuble :
« Quand vous mettez la télévision, automatiquement vous la mettez plus forte, oh ben, quand il y a le feu rouge, il y a une seconde où il n'y a pas de voiture comme là, alors automatiquement la télévision marche plus fort, et vous l'entendez beaucoup plus. Si vous la baissez... hop... le feu vert passe, vous n'entendez plus votre télé » .
La seule solution est évidemment de laisser le volume fort pour couvrir les bruits de circulation et, de la même manière, le voisin mettra sa télévision plus fort pour couvrir le bruit de l'autre.

 

 

 

7.5. LE BRUIT ET LA FAMILLE

D'une manière générale, les interviewés sont peu prolixes lorsqu'on leur demande si dans leur propre famille il y a des problèmes au sujet des bruits. Par rapport à ce type d'interrogation, seules des réactions de défense apparaissent, déniant toutes tensions à l'intérieur de la structure familiale.
Et surtout, dans bon nombre d'entretiens, on constate qu'il existe des problèmes au sujet du bruit dans les familles, que ce soit dans les pavillons ou les appartements. Ce qui apparaît le plus clairement c'est la gêne due aux bruits produit par les enfants.
Les enfants s'expriment davantage par le bruit que les adultes, et si, pour certains parents cela semble tout à fait naturel ( « C'est normal un enfant il faut qu'il fasse du bruit, çà serait anormal qu'il soit sage hein » ) pour d'autres, cela les gêne et pour eux-mêmes, et parce qu’ils savent que cela gêne les voisins. L'interviewée no 51, vivant dans une HLM extrêmement bruyante et ayant elle-même six enfants nous exprime combien les bruits des enfants, les siens et ceux des autres, la submerge :
« Ah ben chez nous... ben qu'est-ce que vous voulez, les gosses heu... les grandes familles c'est très dur ; y en a un qui écoute des disques... l'autre qui... joue au ballon... l'autre qui écoute la télé... c'est des vies de fous qu'on mène... y a pas un coin de tranquillité... pas un coin de solitude » .
et plus loin :
« Ici il y a deux cent cinquante gosses, alors croyez-moi que on entend « maman » on est toujours en train de se retourner, on dirait qu'il y a que nous qu'en a !
Parmi les bruits émis par les enfants, il faut distinguer les pleurs des bébés qui ont une signification particulière. Les pleurs des bébés sont l'expression d'une insatisfaction, et pour certaines personnes, ils sont particulièrement intolérables car cela réactive un état de frustration vécu étant enfant.
Citons l'interview no 58 :
« Mes enfants, il faut que je les aie bébés, mais je n'aime pas les bébés, je n'aime pas leurs cris, ils me tapent sur les nerfs » . « Oui, pour moi, les bébés sont difficiles à supporter. Les grands, leurs cris m'agacent moins, c'est-à-dire que c'est des trucs plus courants, on peut discuter, bon ils crient... çà dépend des moments... les bébés çà m'énervent » .
Par rapport aux pleurs des enfants, et surtout la nuit, on peut dire qu'il y a une surdétermination de la gêne à cause des voisins, ainsi l'interviewé no 4 nous explique ce qu'il a vécu avec son bébé :
« Ben c'est-à-dire mettons... dans le cadre des... des bébés. C'est là où j'ai perçu le plus la gêne qu'on pouvait provoquer pour les voisins... quand mes enfants... pleuraient la nuit, je me sentais je l'aurais bien... je l'aurais bien laissé pleurer... dire bon ben il va se calmer, tout çà, de toutes façons... un jeune bébé pleure toujours la nuit, et si on le laisse pleurer, à un moment il s'arrête, et puis... et puis il prend... il prend l'habitude de dormir toutes les nuits, tout çà. Autrement si on va... le bercer dès qu'il pleure, bon, il va pleurer toutes les nuits. Moi je vois, ma fille qui a 4 ans, elle continue à réclamer de l'eau en plein milieu de la nuit. Tout çà parce que... en tant que... quand elle était bébé, elle a commencé... et on a suivi. Et pourquoi on a continué à perpétuer... ce truc, c'est parce qu'on s'est dit, on se disait : ben faut pas que les gosses pleurent, parce qu'on va réveiller tout le monde. Alors çà c'est... c'est un cas flagrant. »
Mais les voisins, cela empêche aussi certains de crier après leurs enfants (no 62) :
« Oh, certainement, moi. quand je... me mets en colère après les enfants, çà arrive hein, quand ils sont trop, surtout que j'ai une voix qui est forte... quand... heu... ils sont trop pénibles je me mets un petit peu en colère, alors je suppose qu'on doit m’entendre... parce que même dans les escaliers, quand on passe, certains voisins, on descend l'escalier on entend très bien, hein, derrière les portes on entend très bien, hein... il y famille en dessous, il y a dix enfants, et eh bien quand on entend... rouspéter après les enfants... »
Par rapport aux bruits dans la famille, nous pouvons avancer les hypothèses suivantes :

  • Il existerait chez les enfants un maniement inconscient du bruit servant une stratégie intrafamiliale.

C'est le cas des enfants qui, pour capter l'attention de la mère occupée ailleurs, font de plus en plus de bruit jusqu'à ce que leur mère soit obligée de se tourner vers eux. Bien qu'aucun interviewé ne nous parle aussi de leur enfant, presque tous les enquêteurs ont dû, un jour ou l'autre, interrompre un entretien parce que le bruit des enfants couvrait l'enregistrement magnétique, et, pour cette étude, nous pouvons citer le passage suivant de l'entretien no 51 :
F. « ... Qu'est-ce que vous voulez qu'il trouve comme logement » (cris d'enfants... interruption)
E. « Mais est-ce qu'il y a des choses que vous renoncez à faire à cause du bruit... pour ne pas faire de bruit... silence... (cris des enfants de plus en plus fort... ) «
F. « Qu'est-ce que je... (cris des enfants) ah là là c'est pas possible... » (interruption)
E. « Hum... vous devez toujours, heu »
F. « Vous avez vu comme... »
E. « Vous vous occupez d'eux... »
Ce passage montre comment les enfants ont réussi à interrompre la relation enquêteur-interviewée, curieusement juste au moment où la question posée était de renoncer à faire quelque chose à cause du bruit !... toujours est-il que l'intervieweur a renoncé à reposer la même question puisqu'il va tout de suite passer à la question suivante.

Mais il semble bien que ce maniement inconscient du bruit dans une stratégie intrafamiliale ne soit pas l'apanage des enfants et peut s'étendre à tous les membres d'une famille, mais cela est moins clairement repérable dans les entretiens d'autant plus que la finalité de ce maniement du bruit est moins simple chez les adultes.
Citons, par exemple, l’interviewée no 53 qui débute son entretien de la façon suivante :
F. « Ben la maison est... enfin... est assez calme, quand mon mari est parti, parce que c'est un bricoleur et qui toujours frappe partout... en train de bricoler, et çà... c'est fatiguant à la longue puisque dans la semaine je suis quand même assez calme, alors maintenant c'est peut-être... »
E. « Surtout le week-end alors ? »
F. « Surtout le week-end, oui, même le soir, à chaque fois qu'il peut... à 10 heures du soir de commencer son tam-tam, c'est pas çà qui peut l'arrêter »
Pour cette femme, ce mari bricoleur qui frappe_toujours partout est effectivement bien gênant, et on peut en effet se demander pourquoi ce mari choisit toujours 10 heures du soir pour faire du bruit. N'est-ce pas une façon inconsciente de dire quelque chose à sa femme qu'il ne peut lui dire ouvertement ?
Il existe bien une répression familiale localisée sur le bruit, elle est là encore essentiellement dite pour les enfants et elle est plus ou moins culpabilisée. No 48 :
« Personnellement ou ma femme, je nous surprends à dire « tais-toi, tu fais du bruit » . Il arrive où on est vraiment... on est agressif vis-à-vis des gosses qui n'ont rien fait, qui mènent leur vie normale » .
Mais là encore, elle n'est pas limitée aux enfants, la répression s'exerce entre adultes : le « tais-toi, on va t'entendre » ressemble beaucoup à : « tais-toi on va croire que c'est moi » qui ne peut généralement pas s'exprimer. La gêne perçue est alors celle d'appartenir à une famille à laquelle on voudrait ne pas être assimilé.
Si on prend l'exemple de l'entretien no 1, on se rend compte que cette jeune femme trouve sa mère et sa sœur bien trop bruyantes :
E. « Il y a des moments où il y a des problèmes à cause du bruit ? »
F. « Moi j'aurais tendance à trouver que ma sœur. maman font trop de bruit... les portes ou... qu'elles mettent la radio trop fort, ou la télé ou »
E. « Çà fait des petites disputes parfois »
F. « Çà fait des rouspétances, mais... pas des disputes non » .
Plus loin on apprend que sa mère et sa sœur lui reprochent de ne pas faire assez de bruit ! Dans ce cas, il semble que le silence de l'interviewée est vécu de façon très agressive par les autres membres de la famille. C'est le reproche implicite que les autres font, eux, trop de bruit.
Enfin, plus globalement, la gêne en matière de bruit à l'intérieur de la famille traduit le plus souvent une intolérance au mode de vie des autres, on pourrait même dire à l'existence de l'autre, ce qui correspond à des conflits de couple ou de génération.

Dans un registre plus positif, on note l'existence d'un véritable impérialisme acoustique familial chez des familles valorisant à l'extrême le mode de vie familial, par intériorisation des valeurs dominantes ou de façon réactionnelle à une enfance vécue dans une famille dissociée ou conflictuelle. Le cas de l'interviewé 8 est exemplaire de ce point de vue, cette interviewée alliant une grande gêne exprimée envers tous les bruits, sauf ceux — considérables — de sa propre vie familiale : primauté du narcissisme s'exprimant à travers la réussite d'une vie de couple, familiale et' sociale, et réparant une enfance vécue dans des conditions très dures. (Le cas de Mme C 02 peut aussi être rapproché de cette position) A noter que ces familles vivent le manque d'isolation acoustique comme une véritable mutilation de l’épanouissement (bruyant) de leur vie sociale, familiale et de couple.

 

 

 

7.6. LA GÊNE ET LA TEMPORALITÉ DES BRUITS

Nous examinerons dans ce paragraphe le discours des personnes interviewées du point de vue de l'organisation temporelle des bruits qu'elles perçoivent dans leur logement. Un premier aspect, assez mal défini par la méthode d'entretien, mais, sur lequel des expériences en laboratoire semblent possibles serait celui des caractéristiques de durée des sons eux-mêmes : l'atténuance bruit/ silence. La perception de ces atténuances ne fait jamais l'objet de remarques de la part des interviewés, nous pensons que leur perception est trop automatique et inconsciente pour être aisément verbalisée dans une relation d'entretien, qui exerce un biais sociologisant dans l'auto exploration du vécu des sons par le sujet. Sur ce plan, nous ne disposons que de matériel ayant trait à la continuité ou à l'irrégularité des bruits matériels qui confirme le fait connu d'une meilleure tolérance, en général, au bruit continu... sauf lorsqu'il est gênant. Un bruit de fond de circulation continue, d'un seuil tolérable (permettant la conversation) est mieux toléré que les « pointes » des motos ou ambulances, bruit imprévisible. Le bruit totalement insolite est évidemment le plus gênant (nous reviendrons sur ces aspects dans le Ch. 8).
La temporalité des bruits s'exprime dans le discours des interviewés tout d'abord au niveau de la répétitivité de la vie quotidienne, et du rythme nycthéméral.
On remarque tout d'abord la gêne maximale que constitue le bruit nocturne, rompant ce cycle nycthéméral. Cependant, d'autres bruits nocturnes, légers, accompagnent ou préparent au sommeil., soulignent au contraire ce rythme.
Si le bruit a souvent une valeur négative il n'en est pas de même pour les bruits rythmant la vie quotidienne. Il apparaît clairement chez les interviewés que la présence quotidienne des messages sonores connus est nécessaire et permet le repérage dans le temps. Les bruits qui rythment les journées et les semaines et qui acquièrent alors une valeur positive.
L'interviewée no 53, après avoir décrit longuement les bruits quotidiens de son quartier, nous dit :
F. « Oh çà rentre dans la vie coutumière quoi, dans les... non çà fait partie... çà fait partie du domaine, ils sont nécessaires je suppose hein. Non, çà fait des points de repère dans la dans la vie » .
E. « Çà permet de se situer »
F. « Je pense oui. Bon, pratiquement je n'ai pas besoin de montre. Aux bruits, je sais à peu près l'heure qu'il est selon les... selon les bruits » .
et plus loin :
« Oui, il y a certains bruits qui... qu'on doit... qu'on doit entendre, mais qu'on écoute pas en fait » .
Par rapport à cet univers sonore rythmant la vie quotidienne nous pouvons présenter l'hypothèse suivante :

  • La gêne en matière de bruit peut être occasionnée par le manque insolite d'un bruit coutumier rythmant la vie quotidienne, c'est-à-dire que l'attention est mise en éveil par l'absence de bruits que l'on devrait normalement entendre de la même manière qu'elle est mise en éveil par la présence inattendue de bruits.

C'est le cas des mères qui, habituées à vivre dans le brouhaha de leurs enfants, sont brusquement inquiètes lorsqu'elles ne les entendent plus. C'est le cas également de I'interviewée 53 lorsqu'elle nous parle du moment de son réveil :
F. « Ah le matin... c'est curieux, parce que je n'entends pas du tout sonner mon réveil. C'est très rare que j'entende sonner le réveil » .
E. « C'est votre mari qui met le réveil pour son travail »
F. « Oui, oui, oui. C'est donc lui qui se lève le premier. Et même parfois, je ne l'entends pas se...je ne l'entends pas se lever. Mais je pense malgré tout, que... je dois quand même entendre finalement le... parce que si... parce que c'est arrivé justement de me croire profondément endormie, et puis de savoir si j'étais agitée dans la nuit, ou s'il s'est... je l'ai réveillé en me levant, il sait très bien que je n'ai pas dormi, donc de me laisser dormir... de me laisser me reposer... mais à ce moment là... je suis réveillée justement parce que je n'ai pas eu... je n'ai pas eu le bruit habituel... parce qu'il a fait... il a fait tout doucement, et alors là bon ben c'est ...c'est perturbé, parce que je n'ai pas eu... il a... il a été... il a été trop »
E. « Pour accompagner votre sommeil » .
F. « Voilà c'est çà, alors donc si je ne l'ai pas, çà ne va pas, naturellement » .
E. « Une chose qui... qui n'est pas comme d'habitude » .
F. « C'est çà. Alors mais... si le... c'est quand même assez curieux, s'il reste trop longtemps dans la salle de bains, c'est pareil... je m'en rends compte, et_çà me réveille. » .
Cet ensemble nécessaire de bruits quotidiens rythmant la vie sont dus à une habituation, à un environnement sonore dans le temps. Cette habituation aux bruits environnant peut aller très loin puisque certains interviewés nous disent ne pas entendre la RN 20, ou la RN 186 qui passe en bas de chez eux.

  • Toute discontinuité par rapport à cette habituation à l'environnement sonore ambiant entraîne une gêne pour les individus car le système de vigilance est davantage mis en éveil.

Les personnes sont autant gênées du passage d'un environnement sonore ambiant calme vers le bruyant que d'un environnement bruyant vers un plus calme. Nombreuses sont les personnes interviewées à nous dire que lorsqu'elles arrivent à la campagne, elles ne dorment pas les premiers jours parce qu'il y a trop de silence.
Exemple, l'interviewé no 8 :
F. « Quand j'arrive là-bas (à la campagne la première nuit je ne ferme pas l'œil parce qu'il n'y a pas de bruit, çà me marque, j'entends le silence, j'ai I'impression de bourdonnement... C'est désagréable. On s'est déjà moqué de moi parce que je disais que j'avais pas pu dormir parce qu'il n'y avait pas de bruit. Et c'est vrai » .
E. « Vous entendiez un bourdonnement ? »
F. « Le silence, j'entends le bourdonnement... il y a... j'ai l’impression de... je sais pas., quand vous prenez un coquillage, je saïs pas si vous l'avez déjà fait quand vous étiez enfant, j'ai l'impression d'entendre la mer, eh bien, j'entends çà, parce qu'il n'y a pas de bruit, il n'y a rien. Je guette les bruits » .
Guetter les bruits correspond bien à une vigilance extrême de la part de cette interviewée lorsqu'elle passe d'un HLM parisien bruyant à la maison. de campagne silencieuse.
Par rapport à ces bruits qui rythment la vie quotidienne et qui sont nécessaires pour le repérage dans le temps, il nous semble utile d'exposer ici les réactions des personnes interviewées au silence.
Pour la majorité des interviewés, le silence est :

  • soit considéré de façon tout aussi négative qu'un excès de bruits et il est même très angoissant,
  • soit associé à la campagne, ce sont alors le bruit des éléments naturels qui sont évoqués et le « silence » devient alors extrêmement positif, mais il ne s'agit en fait que du calme rassurant, fait de petits bruits familiers, et non du silence absolu.

Écoutons ce que nous dit l'interviewé no 80 :
« Le silence c'est... dans les vacances... les vacances à la campagne... quand y a des bruits qu'on arrive à repérer... par rapport à quelque chose de... par rapport à... le bruit du vent ou le bruit de... les bruits des animaux, alors c'est çà le silence » .
Lorsque le silence est perçu négativement cela est dû à deux principales causes :

  • L'absence de stimuli sonores provoque l'angoisse car le silence absolu rend trop présent les bruits de son propre corps. l’interviewée no 53 nous exprime son malaise dans une cabine insonorisée

« Dans la cabine insonorisée, c'est le silence total, c'est très désagréable parce qu'il n'y a vraiment aucun bruit... c'est désagréable parce que j'ai l’impression d'avoir des... enfin de sentir mon. sang bourdonner dans mes oreilles » .
Et plus loin :
« J'étais gênée justement par mon propre... le propre bruit de mon corps, çà m'a gênée, çà m'a beaucoup gênée » .
Cette isolation acoustique inquiétante n'est pas uniquement le fait de cabines expérimentales, elle se trouve aussi dans la nature comme nous le dit l’interviewée no 59 :
« Le silence très profond à la campagne m'inquiète, c'est drôle hein... vous savez, mes parents sont en Haute Vienne, les premiers soirs il n'y a rien, on entend le silence... çà fait une espèce de bourdonnement dans l'oreille, un silence profond comme çà » .

  • L'absence de stimuli sonores crée un vide extérieur et on voit, chez certaines personnes, se développer une angoisse devant ce vide car cela fait ressurgir des images et pensées qui viennent de l'intérieur.

L'interviewée no 408 nous explique comment elle réagit au silence :
« J'essaie de bien réagir, ce serait agréable de l'accepter tel qu'il, est, d'essayer de l'accepter déjà, et puis il arrive un moment où je ne peux pas, alors çà dépend, c'est le cafard çà le silence... trop de silence, c'est pas valable » .
et plus loin :
» ... On peut penser à des choses... on peut s'analyser, en s'analysant un peu faussement ; à force de penser justement dans le silence çà nous permet de penser et après trop penser, eh bien on fausse nos idées » .
Pour se détourner de toutes ces pensées qui lui donnent le cafard cette interviewée met de la musique pour ne pas être confrontée au silence.
Une autre interviewée (no 60) nous dit combien le silence peut-être ressenti comme un vide, surtout lorsqu'elle a vu un sentiment de solitude, et un des moyens de défense qu'elle utilise lorsqu'elle se sent seule au monde, c'est de faire du bruit, comme de mettre de la musique.
Il semble exister un double discours sur le silence, tantôt les personnes interrogées se réfèrent au silence absolu, vécu comme angoissant et renvoyant à la mort (cf. Ch. 6) ; tantôt « le silence » est synonyme de calme, il est alors au contraire très recherché car constitué d'un ensemble de petits bruits rassurants et familiers.
Ces deux aspects du silence semblent renvoyer, sur le plan inconscient, à l'absence ou à la présence de l'image maternelle toute puissante : le silence absolu, inquiétant, préfigure sa propre mort en symbolisant l'absence/mort de la toute puissance protectrice maternelle. Le calme familier, l'ensemble des bruits de la quotidienneté, symbolisent la présence maternelle rassurante.
Dans l'expérience courante, également, un silence insolite est généralement vécu comme inquiétant et annonciateur de malheur ( « le calme avant la tempête » ).
Si on revient au thème de la rythmicité d'un univers sonore qui semble nécessaire à la vie quotidienne, car permettant un repérage dans l'espace et le temps, il semble important de dissocier cela des bruits en série.
La sérialité des bruits correspond à tous ces bruits qui se répètent de façon identique dans les différents appartements d'un immeuble aux mêmes moments de la journée.
Ces bruits en série sont essentiellement perçus dans les immeubles mal insonorisés et ils sont particulièrement mal tolérés car ils renvoient à un mode de vie uniforme avec perte de l'individualité.
Citons l'entretien no 3 :
F. « Le matin, eh bien... le monsieur qui se rase, qui se lave, qui ferme sa porte, qui descend l'escalier, qui prend sa voiture et qui va au travail, çà alors, vous l'entendez... enfin (rire), c'est comme çà à tous les étages... Oh le soir, eh bien c'est, c'est, c'est, c'est le cycle inverse, les voitures qui rentrent, les gars... les portes de garages qui se ferment et les maris qui rentrent. Et voilà les portes qui se ferment, enfin, en général, les hommes ne font pas de bruit quand ils rentrent le soir, c'est les enfants qui claquent les portes. Les adultes y font attention. Et la cuisinière qui prépare sa petite popote. Voilà » .
E. « Est-ce que les week-ends c'est différent »
F. « Les week-ends ? ah oui, en général heu... les week-ends... il y en a beaucoup qui s'en vont, d'abord, et c'est beaucoup plus calme. Chacun... se lève, si vous voulez, à des heures qui sont étalées sur toute la matinée, donc çà fait déjà beaucoup moins de bruit. L'un se lève à neuf heures, l'autre à dix heures, l'autre à onze heures... c'est pas... synchronisé, tout le monde prend_pas son bain en même temps, tout le monde fait pas, prend pas son petit déjeuner en même temps, tout le monde ne sort pas en même temps, donc c'est beaucoup plus calme les week-ends » .
Nous avions aussi cité l'exemple de l'entretien no 6 où cet aveugle était particulièrement frappé par le rire en série lors d'une émission télévisée.
Citons encore l'entretien no 59 :
« Pour moi, çà m'est très plaisant de penser que tous les jours, à la même heure... mais voilà çà fait plus du tout partie des bruits divers, çà fait partie d'une forme de vie qui est absurde. Tous les jours, à la même heure, on écoute les informations, tous les jours je prends la voiture à 8 heures. C'est là qu'est l'absurde, mais l'absurde n'est pas dans le bruit, vous voyez ce que je veux dire, z'est de faire toujours, toujours la même chose... //... les bruits rappellent çà, ils ne sont pas en eux-mêmes gênants maïs ils rappellent une chose qui est gênante » .
Ces bruits en série, lorsqu'ils sont perçus, sont vécus de façon extrêmement négative, car la personne se sent identique à une masse d'autres individus et n'a plus le sentiment d'être unique.

 

 

 

7.7. LE BRUIT ET LE TRAVAIL

Notre étude n'était pas centrée sur le problème du bruit dans le travail, nous avons toutefois jugé utile d'introduire le thème dans notre guide d'entretien.
Lorsque le travail n'est pas investi positivement et ne permet pas la réalisation de soi, lorsqu'il se réduit à son seul rôle alimentaire, les contraintes inhérentes au travail et parmi elles, les contraintes en matière de bruit, sont vécues comme d'autant plus gênantes.
L'interviewé no 48 nous dit comment dans son travail, qu'il juge « particulièrement idiot » et qui est aussi très bruyant (nombreuses perforatrices IBM), il met constamment la radio pour penser à autre chose et ne pas être sollicité par ce qui se passe dans son travail.
Les bruits dans le logement sont infiniment moins supportés que dans l'univers du travail, car le logement est le plus souvent considéré comme l'endroit où l'on doit pouvoir récupérer.
Ainsi le même interviewé nous dit de sa radio que chez lui « La radio çà sent le bruit qui est en trop » alors que dans son travail :
« Il y a tellement de bruits... c'est un bruit parmi tant d'autres, c’est mon milieu ambiant, c'est pas gênant mais à la maison, ce n'est pas un bruit normal » .
Lorsque les logements sont particulièrement bruyants, des femmes ne travaillant pas préfèrent aller travailler plutôt que de supporter cette promiscuité quotidienne par le bruit.
Deux exemples extrêmement frappants nous sont donnés par les interviewées no 51 et 43.
Interview no 5I :
« Mais par le bruit heu... par le bruit, je vois bon Dieu que j'ai six enfants, j'ai été obligée de reprendre le travail pour me sauver d'ici... parce que je serais tombée à la dépression par le bruit » .
On voit dans la suite de l'entretien. que ce n'est pas le bruit de ses six enfants qui l'a fait fuir, mais bien les bruits d'un immeuble situé dans une cité de transit.
L'interview no 43 :
« Je souhaite qu'une chose c'est de travailler comme çà j'entendrais plus... ces bruits heu... j'arriverais le soir bon je ferais... mon manger, je serais fatiguée de ma journée alors vous comprenez je regarderais pas si y a des gens à se battre, j'entendrais pas si des gens se battent ou n'importe quoi » .
Ainsi ces deux femmes, vivant dans des conditions très aliénantes et ayant un travail domestique important chez elles, préfèrent un travail tout aussi aliénant (femme de ménage pour l'une d'elles) plutôt que d'être perpétuellement agressées par les bruits dans leur logement.
Lorsque les conditions de travail imposent aux personnes de dormir le jour pour travailler la nuit, la réactivité aux bruits ambiants est alors très fortement augmentée. Nous n'avons pas dans notre échantillon de personnes travaillant exclusivement la nuit et dormant le jour (dormant le jour, ces personnes n'acceptent pas facilement une interview). Cependant, certaines personnes ont des horaires de travail décalés par rapport à la normale et éprouvent de grandes difficultés à dormir le jour :
« On essaie de récupérer un peu de sommeil... tout à l'heure ma femme a pris le gosse, est allée se promener, lui faire faire un peu de vélo pour que je puisse me reposer, mais je n'ai pas dormi, je me suis couché, je croyais m'endormir. Je me suis endormi et 10 minutes après j'étais réveillé, tout autant fatigué... J'étais réveillé parce qu'il y a toujours le petit bruit qui vous fait sursauter, vous vous réveillez, puis bon, ben vous vous tournez » .
Entretien no 48 :
« J'ai déjà des horaires décalés au point de vue travail, j'ai une semaine de 7 heures du matin à 3 heures de l'après-midi et de 3 heures à 11 heures le soir... la semaine où je suis du matin il faut que je me lève de bonne heure le matin, vers 5 heures 1/2 au plus tard et je me couche pas nécessairement beaucoup plus tôt pour autant parce que je me repose un peu à la maison l'après-midi soit, y a toujours quelque chose à faire... le soir je profite de voir un peu ma femme et les gosses, on est obligé de prendre un peu sur le sommeil... on se couche pas plus tôt, ce qui n'empêche que le matin on se lève quand même le matin et de la même façon quand je suis du soir j'arrive ici c'est minuit moins le 1/4,le temps d'être couché c'est minuit 1/4, minuit 1/2, 1 heure du matin et le lendemain matin je me lève pas nécessairement beaucoup plus tard, parce qu’il y a toujours quelque chose à faire ; de toute façon les bruits... c'est les heures où les gens vont au bureau; y a une circulation qui est beaucoup plus importante, donc même on essaie, on somnole mais c'est un mauvais sommeil parce qu'il n'est pas dans le calme, ce qui fait qu'il y a déjà cet aspect-là » .
Cette nécessité de dormir le jour, pour les travailleurs de nuit, pose de nombreux problèmes, non seulement l'univers sonore étant plus important de jour cela influe sur la qualité et la durée du sommeil, mais également cela contribue à augmenter les conflits entre voisins et à l'intérieur de la cellule familiale.
Lorsque les conditions de travail sont particulièrement bruyantes ou bien particulièrement conflictuelles, cela provoque une fatigue nerveuse et les bruits, au niveau du logement, sont infiniment moins bien supportés :
« On est beaucoup plus fatigué, nerveusement, avec la vie parisienne et en plus constamment toute la journée on a ces bruits, moi je travaille sur des machines électroniques... mais y a des perforatrices à côté IBM qui font quand même pas mal de bruit. On y est habitué, c'est pareil au bout d'un certain temps on n'y fait presque plus attention mais c'est ce bruit qu'on accumule toute la journée pendant 7 heures 1/2, ces machines qui tournent, les moteurs, les ventilations et tout, la circulation, que ce soit transports en commun, métro, etc. on arrive à la maison, où on voudrait avoir un... voudrait un havre de calme... y a d'abord la famille, on veut discuter, qu'est-ce que tu as fait ? qu'est-ce que les gosses on fait, n'importe quoi, les gosses c'est pareil, alors si en plus y a les bruits extérieurs qui viennent aggraver encore, on est obligé de supporter, on s'y habitue puisqu'on peut pas faire autrement mais sur le comportement lui-même... on sien ressent on ne parle plus parce que çà devient pas bien, parler çà fait du bruit sur... personnellement ou ma femme, je nous surprends à dire « tais-toi tu fais du bruit » ... et le gosse (inaud.) très fort ou très haut ou beaucoup mais il en arrive où on est vraiment... on est agressif vis-à-vis des gosses qui n'ont rien fait, qui mènent leur vie normale » .
On peut ajouter que les bruits spécifiques des transports en commun prorogent la nuisance en matière de bruit ressentie lors du temps de travail, et lorsqu'ils sont également perçus au niveau du logement, ils renforcent l'aliénation et sont alors extrêmement gênants :
« Nous, nous sommes dans les transports en commun ou dans la voiture à s'énerver... à... tempêter ou à être agressés par d'autres bruits que ce soit les autres... les voitures, les klaxons, ou ne serait-ce que le bruit des moteurs et arriver encore plus fatigué évidemment. C'est tout cet ensemble de choses... de fatigues ajoutées les unes aux autres, certains bruits... je le disais tout à l'heure, même la parole, certains bruits qui sont très normaux, on les appellerait même pas bruits... il arrive qu'ils sont beaucoup plus amplifiés parce que nous sommes beaucoup plus sensibilisés, nous avons ce qu'on appelle les nerfs à fleur d eau et pour des petits riens on s'énerve tout de suite, on se met en colère pour des raisons futiles, et on réagit donc avec... des réactions anormales pour dire... »
Et lorsqu'il rentre chez lui, le soir, voilà ce qu'il nous dit des bruits de circulation :
« Le soir au moment de se coucher, proportionnellement on entend plus, enfin, je m'entends, on entend plus, ils sont plus gênants » .
Une forme particulière de gêne liée au bruit du travail est celle du bruit d'un emploi précédant, abandonné au profit d'un autre socialement valorisé. Dès lors, ce bruit gêne par son rappel des origines sociales reniées. Il peut également réactiver le conflit psychologique qui sous-tendait ce changement d'activité, vécu comme réalisation d'une rivalité œdipienne (cas 7, Ch. 6).

 

 

 

7.8. BRUIT ET TRAITS DE PERSONNALITÉ

Le choix méthodologique que nous avons fait concernant le guide d'entretien ne nous a pas permis d'obtenir des éléments précis sur la structure de personnalité des personnes que nous avons interviewé.
Il nous semble toutefois que l'hypothèse la plus structurante dans ce champ est celle du lien qu'il existe entre la plus ou moins grande force du Moi et les possibilités de filtrage des sons quotidiennement entendus.
Les structures paranoïdes sont probablement celles qui sont les plus prédisposées à être constamment assaillies par les bruits quotidiens; il se développe alors des fantasmes de pénétration ainsi que des thèmes de persécution. Il est bien commun dans les immeubles collectifs que les plaintes au sujet du bruit sont toujours déposées par les mêmes individus. D'autre part, dans les cas extrêmes ou des personnes se sentent contraintes à changer de logement parce que leur voisin développe des thèmes persécutifs à propos du bruit, il apparaît évident que les remplaçants auront les mêmes problèmes et qu'on ne situe plus du tout alors dans le domaine d'une gêne « objectivable » .
Rappelons ici l'irascible voisin de M. C 05 (Ch. 6) et son intolérance particulière aux bruits d'impact, pénétrants et provenant du dessus : la relation avec une problématique de type paranoïde (défense contre l'homosexualité inconsciente) est ici très probable.
A un niveau moindre, la même attitude intolérante envers les bruits pénétrant l'espace/logement peut se faire jour chez les personnalités obsessionnelles (cas C 08, Ch. 6). L'expression socialisée de la névrose obsessionnelle, avec recherche insistante de l'ordre, la propreté, le déroulement immuable des séquences de la vie quotidienne, conduit à une intolérance accrue de tout ce qui est inhabituel (dérangeant « l'ordre » ) dont naturellement les bruits non habitués. leur vécu peut être persécutoire également.
Ces deux structures de personnalité, paranoïa et névrose obsessionnelle semblent commander des attitudes face aux bruits relativement stéréotypées et spécifiques mais dans la névrose obsessionnelle la capacité d'isolation peut être très forte et scotomiser purement et simplement certains bruits, ou tout au moins leur signification.
La structure phobique devrait logiquement s'accompagner d'une attitude spécifique envers certains bruits (tout comme la perversion voyeuriste, déjà traitée au paragraphe « bruits relationnels » ). Nous ne disposons pas dans ce matériel d'indices suffisants sur la phobie, mais on peut citer la fonction contraphobique que semble jouer le bruit chez les interviewés C 02 et C 03 : le bruit signifie que la vie continue et permet d'infirmer une fantasmatique agressive (qui pourrait détruire cette vie). Cette fonction contraphobique semble être une extension particulière du cas général, non-pathologique, où la signification du silence renvoie à la mort (absence de la mère, angoisse de séparation), signification archaïque intégrée dans une problématique œdipienne plus vaste ou se joue le vécu du bruit dans sa signification inconsciente fondamentale, de l'ordre de la scène originaire
(ce niveau d'explication sera développé dans le chapitre 8).
L'angoisse de séparation est également à la base d'une autre signification contraphobique du bruit qui se manifeste dans le besoin d'être entouré d'une enveloppe sonore telle que l’agitation d'une grande ville (des symptômes agoraphobiques/claustrophobiques peuvent également intervenir ici, comme probablement dans le cas C 05, Ch. 6).
Un autre mécanisme psychique utilisant des significations des bruits est celui, à l'œuvre dans les rêves, de la réalisation symbolique des désirs. Les sirènes d'ambulances et pompiers semblent bien remplir un rôle d'exutoire pulsionnel sadique dans le cas C 03 par exemple, où il s'agit de bruits réels. Mais la demande interne, psychique, d'un bruit symbolisant l'accomplissement d'un désir peut déboucher sur l'hallucination auditive (cas 60, Ch. 6) au encore chez l'interviewée 53, où l'insatisfaction semble d'ordre érotique (nous sommes dans le registre de l'hystérie) : ici, le bruit particulièrement gênant est celui des avions, donc un bruit technique et extérieur au logement.
Il s'agit d'une femme d'une cinquantaine d'années, habitant en pavillon dans la banlieue sud (pavillons calmes à la limite des communes d'Antony et de Massy). Cette femme nous dit avoir une ouïe défectueuse.
Nous allons reprendre dans leur ordre d'apparition tous les passages de l'entretien où elle parle des avions. Au niveau des phrases à compléter, on note :
E. « J'entends toujours le bruit de... »
F. « Le bruit des avions, j'ai l'impression de toujours l'entendre... même quand les autres ne l'entendent pas... »
Ainsi de façon associative et spontanée, l'interviewée nous désigne déjà là le bruit ennemi et qui ne l'est pas forcément pour les autres. Plus loin, elle va à nouveau aborder ce problème du bruit des avions, mais par rapport à la relation qui s'est établie avec l'intervieweur :
« D'ailleurs, je ne sais pas si vous avez remarqué, je ne sais pas, vous, vous remarquez peut-être pas, mais ce bruit d'avion, c'est presque sans arrêt, et je l'entends » .
Elle lui dit là que sa hantise du passage des avions n'est pas forcément la sienne, mais combien elle aimerait une approbation de sa part à ce sujet. Ensuite, à propos de son sommeil :
F. « Si par malheur je me réveille, pour une raison ou pour une autre... dans la nuit au moment où ill y a des passages d'avions, je ne peux plus me rendormir. Il faut que j'attende 3 ou 4 heures du matin pour pouvoir me rendormir » .
E. « A cause des avions ? » .
F. « A cause des avions » .
On voit ici que, par rapport à ses insomnies (les insomnies sont presque toujours dues à des états conflictuels) ce qui l'empêche de se rendormir ce sont les passages d'avions; les bruits d'avions apparaissent ici bien évidemment comme une gêne, alibi masquant une angoisse dont l'origine est ailleurs.
On note plus loin dans l'entretien une association intéressante à propos de ce que l'interviewée dit sur le silence :
« Il ne faut pas que le silence soit trop... //... C'est désagréable, parce que j'ai l'impression d'avoir des... enfin de sentir mon sang bourdonner dans mes oreilles, une espèce de br... br... (rire) et çà fait... et çà fait , c'est aussi désagréable qu'un roulement de... un roulement d'avion... finalement » .
Par rapport à une situation angoissante pour l'interviewée, situation où il y a absence de stimuli sensoriels et en particulier auditifs, elle associe la perception des bruits du corps à ceux du roulement des avions. On a l'impression que les bruits d'avions sont en quelque sorte hallucinés, c'est-à-dire qu'ils sont entendus comme des voix venant de soi.
On a une confirmation de cela plus loin dans l'entretien :
« Nous avons... je ne sais pas moi, depuis que nous sommes là, pratiquement j'ai entendu les avions sans arrêt. Je les entends, même quand je parle, que je suis occupée, je fais quelque chose qui m'intéresse, je les entends quand même » .
Chez cette femme le bruit des avions apparaît donc comme très gênant, mais cette gêne est aussi très irrationnelle. Ces avions sont entendus à tous moments, de jour comme de nuit, ils peuplent en quelque sorte son activité psychique, non seulement ils sont entendus mais ils sont aussi constamment guettés et parfois même hallucinés. La réalité de la gêne ou gêne objectivable n'existe plus ici, les voisins interviewés soumis aux mêmes bruits d'avions ne les mentionnent même pas.
Le déplacement d'un conflit psychique sur le monde extérieur est une solution fréquente. Un exemple très net semble être le cas C 05 où le bruit polarise la vie psychique vers le dehors, suffisamment pour accaparer une grande partie de l'activité psychique du sujet qui déclare « aimer le bruit » . A un degré plus fort, on rencontre une véritable toxicomanie auditive chez des jeunes (qui « s'éclatent » à « la sono » ). Il est possible que chez C 05 la signification soit à chercher dans la réassurance quant aux limites du Moi le bruit permettrait pour lui de discriminer constamment le « dedans » du « dehors » (cf. Ch. 8).
A l'inverse, une « rétraction du Moi » (visant en quelque sorte à réduire le périmètre de défense, à économiser la libido du Moi) entraînerait une apparente indifférence aux bruits quelles qu'en soient ses possibles significations (cas C 04, Ch. 6).
Tous ces traits de personnalité et mécanismes psychiques semblent entretenir des liens spécifiques simples avec certaines significations liées aux bruits. Cependant, le problème majeur que nous tenterons d'analyser — très incomplètement — au chapitre suivant, est celui des surdéterminations entre des niveaux de signification différents, simultanés, et parfois contradictoires, mais néanmoins articulés de façon complexe et particulièrement fugace pour l'observateur.
Les attitudes liées aux représentations sociales, par exemple, n'excluent en rien le fait probable qu'elles coexistent avec des formations inconscientes plus complexes. L'adhésion aux normes sociales, la recherche d'intégration à la moyenne bourgeoisie, même illusoire, dont témoigne l'interviewé 7 en quittant son garage pour devenir chauffeur de maître, s'accompagnent d'une acceptation résignée du bruit, perçu comme produit socialement par l’impossibilité d'agresser la société vécue fantasmatiquement comme la mère archaïque toute puissante. De même, sa rationalisation de la gêne due aux bruits des voisins en termes de réciprocité de gêne peut bien être vue dans un registre de fraternité œdipienne impuissante : nous sommes tous pareils, face à la société Père.
Ou encore, le clivage entre les bruits techniques externes socialisés et les bruits internes humanisés peut se saisir dans une opposition des imagos paternelle et maternelle, avec agressivité envers l'imago paternelle sociale et régression par rapport à l'imago maternelle enveloppante et protectrice.

 

 

 

7.9. RÉCAPITULATION DES PRINCIPALES HYPOTHÈSES

Il nous a semblé utile de rassembler ici les hypothèses affranchies de leur illustration par le discours des interviewés et d'essayer de les formuler avec concision. Cette tâche s'est avérée déplaisamment réductrice : la parole de l'interview, pour anecdotique qu'elle puisse paraître parfois, est toujours plus riche de sens que la formalisation de son contenu.
S'agit-il encore d'hypothèses individuelles ou de tendances plus larges ? Nous proposons de parler de « tendances hypothétiques ». La méthode même que nous nous sommes donnés exclut toute prétention à la représentativité (ce serait une autre étude possible). Il nous semble cependant possible de considérer cette liste d'hypothèses comme raisonnablement explicative des attitudes envers les significations de ceux des bruits dont les habitants des zones étudiées ont été à même de nous parler. La dynamique entre ces significations semble échapper à leur discours — de même sans doute qu'une part non négligeable du monde sonore qui conditionne cette dynamique.
 

  • H.1. Le vécu social du bruit dans l'habitat semble s'effectuer sur un mode clivé entre significations attribuées aux bruits techniques externes (circulation, bruit de la grande ville) et bruits relationnels internes dans les immeubles.
  • H.2. La première de ces deux familles de significations est connotée socialement de façon négative : la gêne provoquée par ces bruits externes est référée au fonctionnement de la société industrielle (nuisance).
  • H.3. Les connotations positives, minoritaires, semblent pouvoir être ramenées à des cas d'espèce (notamment facteurs de personnalité, besoin psychologique de bruit).
  • H.4. L'intégration sociale dans le groupe de voisinage, vécue en termes de classe sociale, peut atténuer fortement la gêne projetée sur le fonctionnement social, par adhésion aux normes et valeurs dominantes ou inversement accroître cette gêne, notamment dans les cas de mobilité sociale descendante récente accompagnée d'une mobilité résidentielle contrainte économiquement.
  • H.5. L'insertion socioculturelle, socioprofessionnelle et la conscience de l'historicité du quartier sont également des facteurs qui influent sur la gêne attribuée à ces bruits représentant la société technicienne, dans l'un ou l'autre sens, en fonction de la « satisfaction sociale » du sujet considéré.
  • H.6. Aux deux extrêmes de la « satisfaction sociale » on trouve paradoxalement des attitudes face au bruit, en apparence identiques, et indépendantes des niveaux sonores. Cependant il apparaît que si dans un cas la non-gêne correspond à un vécu en congruence avec la position sociale valorisée de l'interviewé, dans l'autre, au contraire, cette non-gêne correspond à une non-prise en compte des problèmes de nuisances par rapport au désespoir engendré par une situation anomique (chômage, alcoolisme).
  • H. 7. L'expression socialisée des conflits dus au bruit dans les immeubles a trait principalement à l'intolérance de groupes socioculturels, ou de classes d'âges, les unes envers les autres. Les bruits des deux-roues sont généralement imputés aux jeunes et connotés très négativement (le mode de vie des jeunes semble réactiver des angoisses face au changement social qu'ils symboliseraient, malgré eux, en quelque sorte).
  • H.8. Les bruits techniques externes peuvent ne pas se voir attribuer des significations sociales — ils sont alors « naturalisés », deviennent anonymes et constituent un bruit de fond non-gênant malgré des niveaux sonores souvent élevés (RN20, RN186...). La gêne subsiste au niveau des « pointes » épisodiques (motos, ambulances) dont les significations résistent à la naturalisation.
  • H.9. L'investissement dans le logement et le quartier semble transiter, pour le vécu de la gêne attribuée au bruit, par l'image sociale référée au logement et au quartier et renvoie à la problématique générale résumée ci-dessus.
  • H.10. L'essentiel de la gêne due au bruit dans le logement se rapporte à la promiscuité entre appartement (notamment les bruits du voisin de dessus). Les bruits d'autrui sont d'autant plus gênants qu'ils sont révélateurs de son intimité (sauf exception d'ordre psychologique).
  • H.11. L'isolation acoustique déficiente a pour conséquence la double gêne de subir la promiscuité et de savoir être entendu soi-même : réactivation (le plus souvent gênante) de problèmes voyeuristes/exhibitionnistes. On trouve face à ces problèmes trois catégories d'attitudes :
    • la rationalisation ( « nous sommes pareils » )
    • la persécution (passive mais parfois active-agressive)
    • la culpabilité (liée au caractère marginal ou socialement hétérogène de son propre monde sonore).
  • H.12. Le problème de la promiscuité consécutive à l'isolation acoustique déficiente trouve une solution partielle, insatisfaisante au plan familial, dans la répression socialisée du bruit ainsi que dans le respect spontané d'un consensus tacite de bon voisinage acoustique. La transgression de ces règles provoque une gêne accrue.
  • H.13. La résidence secondaire, les sorties en week-ends, sont souvent des palliatifs qui jouent le rôle de soupape de sûreté à l'agressivité accumulée par la répression du bruit dans les immeubles.
  • H.14. La signification d'un même stimulus sonore varie (jusqu'à être parfois contraire) selon qu'il est perçu dans la sphère de l'habitat quotidien ou dans la sphère des loisirs/détente : aboiement, moteurs, etc. « intolérables » en ville peuvent devenir « agréables » à la campagne.
  • H.15. La gêne due au bruit est manipulée dans des stratégies intrafamiliales, surtout par les enfants, parfois par un conjoint. Le bruit-écran est parfois utilisé dans ce contexte, (écran musical, mais parfois récupération à cet effet des bruits de la circulation externe).
  • H.16. Les bruits répétitifs, rythmant la vie quotidienne, semblent symboliser celle-ci dans une certaine mesure. Leur signification varie dès lors en fonction directe des attitudes envers la quotidienneté qu'ils représentent, mais de façon générale ils semblent connotés positivement (fonction de repérage temporel).
  • H.17. Les variations dans les bruits rythmant la vie quotidienne provoquent de la gêne indépendamment de leur intensité : l'accroissement de niveau sonore et le silence insolite sont tous deux gênants.
  • H.18. Les significations attribuées au « silence » reposent sur un double discours : le silence absolu est toujours angoissant et symbolise la mort. Par contre; le calme (un ensemble de bruits légers et familiers) est toujours valorisé et symbolise la présence maternelle rassurante.
  • H.19. A la rythmicité rassurante de l'univers sonore quotidien s'oppose la sérialité des bruits, particulièrement mal tolérés car porteuse de significations en termes de perte de l'identité.
  • H.20. Des attitudes spécifiques face au bruit, déterminées par des structures de personnalité, semblent exister dans la paranoïa (bruits persécuteurs), la névrose obsessionnelle (intolérance extrême aux stimuli inhabituels). D'autres traits de personnalité semblent également commander certaines attitudes spécifiques, stéréotypées et répétitives.
 

 

 
   
 

8. - SYNTHÈSE  (essai de repérage des niveaux des significations des bruits)

   
 

Nous avons vu dans l'analyse de contenu (Ch. 6 et 7) que les significations de la gêne attribuée au bruit font intervenir des dimensions hétérogènes : sociales, idéologiques au niveau de la société globale ; plus relationnelles au niveau du groupe de voisinage ; très subjectives, enfin, au niveau individuel où se reflètent des dynamiques de conflits souvent inconscients.

Une première distinction, évidente, est à faire entre le niveau inconscient et conscient du vécu des significations des bruits. Au plan inconscient, c'est le symbolisme fantasmatique qui, sans doute, joue le rôle le plus considérable (mais un niveau plus archaïque existe également, riche en possibilités méthodologiques). Au niveau conscient, pratiquement toutes les représentations peuvent intervenir dans le complexe bruit/gêne/signification, sur un mode associatif, dans la pensée (opératoire ou non). La plupart des significations qu'a dégagées l'analyse de contenu participent de cette dimension consciente complexe, la plus accessible à la situation d'entretien semi-directif.

Mais de surcroît, la gêne n'est souvent qu'un moment particulier de tout un processus dialectique entre ces catégories de significations. Il faudrait donc étudier les enchaînements entre ces diverses significations, alors même que les personnes interrogées en sont toujours restées aux bruits isolés, statiques. Aucune ne nous a décrit., par exemple, comment un bruit, perçu comme gênant, est devenu tolérable après un certain temps (de quelques secondes à quelques mois...) ou l'inverse. Il semble donc bien que nous nous trouvions face à une polysémie ; mais qui plus est, une polysémie en mouvement dialectique permanent même chez un individu isolé.

Nous pensons au terme de cette étude qu'il faut donc partir du fonctionnement de l'esprit humain, plus particulièrement des problèmes de la perception, pour tenter de dégager ce que l'on pourrait appeler « le processus du devenir gêné » : une perspective psychanalytique. Cette perspective (tout à fait provisoire) une fois ébauchée, nous pouvons essayer d'y situer les différentes significations de la gêne que nous avons observées, selon une deuxième approche, celle-ci génétique. C'est en essayant de dépasser les deux points de vue, économique et génétique que nous pouvons tenter une première mise en ordre de la polysémie des significations des bruits. Les deux approches correspondraient à des « problématiques de gêne » différentes par leur nature même : dans « l'approche économique » nous considérons des types de gêne liés au mécanisme perceptif, sans intervention des significations ; la gêne « signifie » ici toujours « être dérangé« quel que soit le stimulus et sa signification propre (gêne « fonctionnelle »).

Dans « l'approche génétique », par contre, nous avons affaire aux significations des bruits intégrées lors du développement de l'appareil psychique à ses différents stades et y laissant leur trace mnésique (en dehors du travail psychique que provoque leur perception).

   
 

8.1. LA GÊNE DUE AU BRUIT (perspective psychanalytique « économique »).

A l'intérieur du domaine des hypothèses psychanalytiques susceptibles d'expliquer, du moins partiellement, le phénomène de la gêne acoustique, nous trouvons des champs assez différents.

Un premier champ serait celui des instincts, celui de conservation en premier lieu ; un champ en quelque sorte « atavique », constitutionnel, proche du biologique. A ce niveau, il semble exister une « veille acoustique » (identique à la « veille radar » des militaires) qui assure en permanence (et surtout la nuit, dans des périodes de maladie, de faiblesse ou de vulnérabilité conjoncturelle) la vigilance nécessaire au déclenchement éventuel des séquences d'actes moteurs en réponse à une situation périlleuse.

Dans cet ordre d'idées, la gêne maximale correspondrait aux stimuli sonores chargés de significations en termes de danger physique; mais il semble qu'il faille inclure ici, également, tous les stimuli sonores « inhabitués » (les « bruits insolites ») qui déclenchent la vigilance non pas à cause. de leur signification mais de leur absence de signification.

L'habituation a fait l'objet de recherches psychophysiologiques ; elle semble s'acquérir en moyenne après six répétitions du même stimulus, au cours desquelles la réaction de vigilance va en décroissant rapidement. Passons sur le problème de savoir comment s'opère la reconnaissance des stimuli présentant des caractéristiques proches au plan acoustique ; c'est tout le problème théorique du signifiant (modèle structural inconscient permettant une traduction psychique des stimuli sonores en représentations symbolisées).

Si nous admettons la réalité de « la veille acoustique permanente » (difficilement contestable, à vrai dire), le problème qui surgit immédiatement est celui de l'envahissement par les stimuli sonores (aussi bien que visuels, tactiles, etc.). Comment la concentration, la pensée, l'élaboration fantasmatique inconsciente, l'ensemble des activités psychiques peuvent-elles coexister avec la masse considérable des excitations externes ? Il semble que postuler l'existence d'un « filtre psychique » d'un triage de ces stimuli, et de mécanismes assurant leur acheminement vers les instances concernées, bref, l'existence d'un véritable « secrétariat du cerveau » (3).

Dans ses tous premiers écrits, notamment dans son « Esquisse pour une psychologie scientifique » écrite en 1895, Freud définit très clairement le modèle d'appareil psychique, composé du système Phi assurant la perception des stimuli externes ; du système Psi agi par les processus primaires, où sont enregistrés les perceptions sous forme de traces mnésiques (une trace mnésique étant un ensemble unique de « frayages neuroniques ») ; et du système Omega , la conscience. L'idée importante, jamais abandonnée par Freud, est le rôle inhibiteur du système Psi par rapport aux excitations externes transmises par le système Phi, mais aussi par rapport aux excitations endogènes de l'énergie pulsionnelle interne. L'importance de ce passage de « l'Esquisse » est soulignée par J. Laplanche (4) qui y situe « une problématique qui a les rapports les plus étroits avec la fonction du Moi : la problématique de la réalité et de sa reproduction dans « l'expérience de satisfaction » (...). Ce qu'il importe d'affirmer c'est que l'individu psychique et biologique perçoit directement la réalité, qu'il a un signe pour la reconnaître, et qu'il n'a pas besoin d'une « loi » pour cela. C'est seulement une fois ce modèle fermement établi, et branché sur la réalité, que le Moi va être introduit. En effet, la fonction du Moi ne s'avère pas nécessaire pour accéder à la réalité dans le monde extérieur, mais pour discriminer ce qui est réalité de ce qui veut se donner comme réalité venant de l'intérieur ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 






 

3 - L'expression est empruntée à G. Mendel, Anthropologie Différentielle

 

 

4 - Vie et Mort en Psychanalyse, p. 101.

 

 

Ici Freud jette donc les bases de « l'épreuve de réalité« et de ce qui deviendra le « système perception/conscience ». Notons déjà la description du Moi comme possédant des limites, fermées mais devant être « défendues », et évoluant au gré de l'incorporation psychique des objets externes à travers l'expérience perceptive liée aux différents sons. Il est particulièrement intéressant de relever l'idée sur le jugement « pré-réflexif et préverbal » des stimuli externes, elle nous semble rejoindre notre image de la « veille acoustique permanente », et renforcer l'idée du « secrétariat du cerveau », chargé en quelque sorte de ne pas laisser déranger le Moi sauf par des stimuli bien définis, ou au contraire non-identifiables.

A la page suivante de « l'Esquisse », citée par J. Laplanche, Freud décrit le processus d'attribution d'une signification à un stimulus sonore :

« (...) Il en sera de même pour d'autres perceptions de l'objet. Ainsi, lorsque celui-ci crie, le sujet se souvient de ses propres cris et revit ses propres expériences douloureuses. Le complexe d'autrui se divise donc en deux parties, l'une donnant une impression de structure permanente et restant un tout cohérent, tandis que l'autre peut-être comprise grâce à une activité mnémonique, c'est-à-dire attribuée à une annonce que le propre corps du sujet lui fait parvenir. Cette analyse du complexe perceptif a été qualifiée de reconnaissance, implique un jugement et s'achève avec ce dernier ». (p. 349.)

On comprend mieux, à travers ce texte de Freud, le fonctionnement du secrétariat ; un bruit est perçu par l'oreille, converti en influx nerveux par la cellule ciliée de la cochlée, (dont certains mécanismes au plan proprement physiologique, restent mystérieux) et acheminé par le nerf auditif vers les centres perceptifs ; au niveau psychique, la traduction électrique du stimulus auditif est confrontée aux traces mnésiques. Là, elle sera « reconnue » après un « jugement » mnésique qui en identifie la signification pour le sujet, sans intervention du Moi si sa signification se rapporte à une trace mnésique sans importance particulière, au moment de sa perception, dans l'ensemble d'interactions complexes entre l'appareil psychique et la réalité extérieure. Prenons un exemple classique, celui des habitants riverains d'une voie de chemin de fer : il est bien connu que ceux-ci ne se réveillent plus, ne réagissent plus au bruit du train qui passe. Le stimulus régulier, tant en rythme (les horaires précis tout au long de l'année) que dans sa caractéristique acoustique, a fini par imprimer des traces mnésiques correspondant à toutes les caractéristiques acoustiques de ce bruit. Reprenons l'idéogramme de Freud en 1895 :

 

 

 
1895Freud
 

 

 

Le bruit du train crée une excitation externe acheminée par Phi qui touche directement le système Psi (secteur (a)). Le système Psi reçoit également un « signe de réalité« provenant d'Omega qui authentifie ce bruit de train (secteur (b)) , et qui constitue donc un « message sur le message ».

Ce signe de réalité est donc fourni par Omega en dehors du travail de Psi, qui consiste à discriminer (a) et (b) des excitations internes ; ce qui explique que le train, à la longue, ne soit pas « entendu ». (Il peut arriver, dans certains états pathologiques, que le « signe de réalité« se déclenche pour une excitation interne : il y aura alors une hallucination, vécue comme la réalité).

A partir de 1915, Freud établit sa « Métapsychologie », où l'ancien système Omega deviendra le système Perception-Conscience (Pc-Cs) ; le système Psi donnera naissance à l'instance du Moi, dont le système Pc-Cs formera le noyau: « le Moi est la partie du Ça qui est modifiée par l'influence directe du monde extérieur par la médiation de Pc-Cs, d'une certaine façon il est une continuation de la différenciation superficielle » (5). Notons encore chez Freud à cette époque son hypothèse sur l'énergie mobile dont disposerait le Moi, énergie qui se déplace vers ce système Pc-Cs, pour assurer la fonction d'attention : « la règle biologique de l'attention s'énonce ainsi pour le Moi : lorsque survient un indice de réalité, l'investissement d'une perception qui est simultanément présent doit être surinvesti ». (6).

 

 

 

 

 


5 - « Le Moi et le Ça » 1923

 

6 - « La naissance de la Psychanalyse »

 

Nous avons donc un premier type de gêne, essentiellement « économique », résultant du désinvestissement temporaire de l'appareil psychique par l'énergie mobile qui se porte vers Pc-Cs ; un deuxième type de gêne correspondant à l'absence de représentation quant au nouveau stimulus et au travail psychique nécessaire pour l'identifier ou lui trouver une signification suffisamment plausible pour éteindre l'excitation (la « reconnaissance ») ; enfin un troisième type de gêne, lié à l'élaboration de la signification attribuée et a son intégration dans le travail du Moi en cours au moment où est survenu le stimulus (surcroît de travail du Moi). Ces niveaux de gêne ne correspondent évidemment pas à des quantités dans notre esprit mais sont simultanés.

Dans le langage courant nous avons recours, pour exprimer l'idée des variations de la gêne, aux termes déplaisir, gêne, souffrance. Nous proposons de réserver le terme souffrance à la souffrance physique, celle endurée par le sujet exposé aux très fortes intensités sonores (cas que nous avons écarté du champ de notre étude).

Il serait tentant de relier les termes déplaisir et gêne à l'un ou l'autre des trois « types de gêne » de notre modèle économique. Cela ne nous semble pas réaliste. Les trois types de gêne se combinent, intriquent et désintriquent en permanence, de leur résultante seulement peut dépendre la quantité de déplaisir, l'intensité de la gêne.

Les problèmes de la surstimulation sensorielle, de « stress », s'inscrivent bien dans une telle perspective. La fatigue due à l'exposition prolongée à un milieu riche serait simplement celle consécutive au va-et-vient de quantités de libido entre le Moi et Pc-Cs, au travail d'attribution d'une signification aux nouveaux stimuli et éventuellement à leur intégration dans l'équilibre mouvant entre les instances qui incombe au Moi. Il va sans dire que ce travail de défense incessante des limites du Moi est en relation étroite avec la force du Moi, qui varie d'un individu à l'autre, et qui diminue dans les états pathologiques (tels que névrose, psychose) ainsi que dans les états de régression momentanée du Moi (sommeil). Nous retrouvons l'image de la place forte : la gêne augmentera avec le degré de mobilisation nécessaire pour la défendre, lui-même fonction de l'agencement et la solidité des remparts. Pour les individus, dont le Moi est faible et aux limites floues, qui ne font que laborieusement la discrimination entre stimuli externes et internes, le travail de reconstitution des limites du Moi absorbera une part considérable de l'énergie libidinale, ces sujets seront en quelque sorte déjà surstimulés dans un environnement relativement pauvre en stimuli sonores (on touche là au grand problème de la « normalité »).

Nous pensons jusqu'ici avoir suffisamment démontré que le vécu de la gêne attribuée aux bruits est extrêmement « subjectif ». Mais la quantité de gêne tolérable l'est tout autant. Le travail du Moi est le lieu où se joue la péréquation entre qualité des stimuli (signification) et leur quantité (intensité, durée). Une « signification » peut évoluer, changer en son contraire, selon sa durée ou son intensité : nous dirons que ces paramètres font partie du signifiant, de l'image acoustique. Les riverains du train seront capables d'identifier du premier coup le nouveau bruit comme signifiant « locomotive », parce que le nouveau bruit comprend nécessairement certains paramètres identiques à ceux de l'ancien : le sens du déplacement (rails), la localisation, la vitesse (effet Doppler). Mais la signification de la nouvelle image acoustique identifiée à partir des traces mnésiques proches n'est pas forcément la même, on peut imaginer des réactions psychologiques très diverses à l'apparition de ce nouvel engin. Tout changement intervenant dans une image acoustique enregistrée est un nouveau stimulus sonore ; mais la répétition de stimuli absolument identiques est extrêmement rare. Il faut donc penser que le travail d'attribution de la signification est très grandement facilité par l'existence mnésique des images acoustiques proches. Cependant, il n'en est pas toujours ainsi, dans la paranoïa, notamment dans ses prodromes, on assiste à une hypersensibilité acoustique se traduisant, entre autres, par une grande faculté à percevoir les petites différences entre images acoustiques.

Cette faculté pourrait être liée à la nécessité, pour le paranoïaque en proie au délire de persécution, de pouvoir se défendre à temps contre l'agent « persécuteur » : sa « veille acoustique permanente » est surinvestie de libido mobile, afin de lui fournir de multiples occasions de projeter sur le monde extérieur ce qu'il refoule en lui-même. Les bruits sont alors de véritables supports privilégiés de la projection ; cependant il n'y a pas de « gêne » attribuée aux bruits en soi, comme chez l'individu dont le Moi a des limites floues. Ici le Moi est tout-puissant, hypertrophié et l'hypersensibilité aux perceptions permet une maîtrise de la réalité externe, source sinon de plaisir du moins d'un sentiment de sécurité. On voit que la « quantité de gêne » tolérable est variable selon les structures de personnalité des individus, et à l'intérieur d'une même structure selon les états du Moi que le sujet traverse.

Nous n'avons jusqu'ici considéré que les excitations externes. Or, ce qui vaut pour les stimuli en provenance de la réalité externe est aussi vrai pour ceux de la réalité interne, d'ordre pulsionnel, contre lesquels le Moi utilise également des mécanismes afin d'assurer l'équilibre (les pulsions sont dans l'œuvre de Freud un concept-limite entre le somatique et le psychique, elles sont définies comme ayant une poussée constante, un but qui consiste en une action visant à atteindre un objet, ce qui provoque la décharge de la tension).

Dans la théorie du refoulement qui reste une pierre angulaire de l'édifice psychanalytique, Freud a été amené à établir une distinction entre une qualité de la pulsion qui est sa représentation et une quantité, le « quantum d'affect ». Ces affects ne subissent pas le même « destin » que la représentation de la pulsion ; celle-ci est refoulée dans l'inconscient, l'affect peut être présent dans le Moi ou le Pc-Cs (ou à son tour il « représente » la pulsion).

Tout ceci nous intéresse directement. En effet, si l'on considère qu'un même signifié peut s'habiller de nombreux signifiants, il est clair que de nombreuses images acoustiques réactivent des pulsions qui leur sont associées, par le truchement de l'appareil mnésique, tant par leurs représentants inconscients que par leurs affects. Ceci se traduira au plan des excitations internes par des poussées pulsionnelles qui viendront compliquer la tâche des mécanismes de défense du Moi si elles tombent sous la censure au moment considéré. Dans le cas de bruits brusques, inattendus, ces réactivations pulsionnelles pourront percer les défenses et se traduire au niveau du Moi par une conversion du quantum d'affect en un affect d'angoisse.

Il y a là donc un quatrième type de gêne que nous pouvons définir comme résultant de débordement de Pc-Cs (surcroît de travail trop important). Ce point nous amène à discuter brièvement une définition du bruit citée dans l'étude documentaire (Ch. 2) : « tout son inopportun est un bruit ». C'est à notre avis effectivement la définition la plus exacte. Nous pourrions dire que c'est une définition du point de vue dit adaptatif en psychanalyse ; l'adaptation entre réalité externe et le jeu pulsionnel opéré par le Moi. Au plan purement intrapsychique qui est le nôtre ici, nous pourrions inverser la définition afin de mieux illustrer notre propos : « tout son trop opportun est un bruit », trop opportun, c'est-à-dire survenant à un moment où son image acoustique réactive une pulsion trop « bien placée » par rapport au jeu du désir et des défenses.

Cette notion d'opportunité nous semble centrale dans la problématique de l'émergence de la gêne ; c'est elle qui peut expliquer, par exemple, le phénomène de la gêne liée à l'absence d'un bruit familier. Dans notre exemple du train, il est connu que les riverains d'une voie de chemin de fer sont plus gênés le jour où les cheminots sont en grève, car l'absence du bruit des trains rompt un rythme qui structurait leur vie quotidienne. Mais l'absence inopportune d'un bruit joue au niveau intrapsychique. Freud a écrit que « (le bruit) est l'exigence nécessaire de la fantaisie d'écouter » (7) à propos du surgissement des fantasmes paranoïaques. Une exigence interne suffisamment puissante peut conduire à halluciner un bruit (comme certaines jeunes filles à la puberté s'entendent siffler dans la rue, sifflements qui n'existent que par leurs propres désirs érotiques projetés au dehors).

L'opportunité n'est donc pas passive, le psychisme ne se contente pas de « choisir » les stimuli dans la masse des sensations sonores, il a aussi une demande active, demande qui repose sur l'activité fantasmatique, et qui peut, dans certains cas, conduire à la fausse perception.

Nous passons maintenant à la gêne consécutive aux significations des stimuli sonores.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 









 

 

 

7 - « Un cas de paranoïa, cité par D.J. Geachan, in « Scène primitive et complexe d'Oedipe », Revue Française de Psychanalyse, tome XXXV, vol. 1.

 

 

8.2. APPROCHE GÉNÉTIQUE DES SIGNIFICATIONS ATTRIBUÉES AUX BRUITS

En considérant maintenant le développement de l'appareil psychique, en ce qui concerne l'audition plus spécialement, il nous semble pouvoir distinguer trois moments principaux pour l'intégration de significations spécifiques liées aux stimuli sonores :

a) Des significations archaïques liées aux images acoustiques sont intégrées pendant la vie intra-utérine ; puis vient l'établissement de la « veille acoustique », du mécanisme d'habituation aux nouveaux bruits au service de l'instinct de conservation et de la préservation du plaisir « thalassal », fusionnel, du fœtus.

b) Après la naissance, l'acquisition de la phonation, où intervient le vécu corporel de la production des sons qui fournit la base pulsionnelle des significations du monde sonore : en quelque sorte, l'entendu équivaut au phonétisé.

c) Plus tard, la différenciation des « images acoustiques parentales » selon des rôles socioculturels mâle et femelle, et leur intégration aux fantasmes de la scène primitive de la castration, à l'Oedipe et aux formations symboliques de façon générale.

 

 

 

8.2.1. Le vécu sonore intra-utérin

Le monde sonore du fœtus ou de l'adulte ne diffère pas autant par le bain sonore réel auquel l'un et l'autre sont soumis, mais évidemment par la signification des bruits, identifiés pour l'adulte, inconnus pour le fœtus. Le développement et l'accroissement des complexes de signifiants possibles pour chaque bruit est donc fonction du développement du psychisme, non du bruit. Nous étions partis, pour le modèle dynamique, de l'Esquisse de 1895.

Il peut sembler quelque peu aventureux de se référer à un texte de la fin du siècle dernier. Nous avons déjà vu que le modèle proposé par Freud n'a pas été abandonné dans son principe, mais développé tout au long de son œuvre. En 1972, un nouveau modèle psychophysiologique a été avancé par G. Mendel, qui combine une approche psychanalytique socioculturelle avec les acquis récents de la neurophysiologie et se situe dans la démarche même de l'Esquisse (8). Son concept de « double secrétariat du cerveau » a provoqué chez nous des résonances au moment où nous pensions au terme de « filtre » sensoriel. Pour G. Mendel, il y aurait un double cerveau, chacun ayant son secrétariat. Le premier est celui du paléoencéphale : »... siège des automatismes héréditaires bio-physiologiques, et, disons-le globalement sans entrer dans aucun détail, des grandes régulations neurovégétatives, endocriniennes, neurohumorales, ainsi que des émotions au sens large du mot. (...) Les premières inscriptions mnésiques, les premières traces de mémoire de la vie de l'individu s'impriment, peut-on penser, à son niveau, (...) en rapport avec le développement précoce sensitivo-sensoriel du petit d'homme (...), les pulsions sont là vraiment à la limite du psychique et du biologique. La circulation énergétique, entre ces traces mnésiques très rapidement groupées, (...) est soumise au processus primaire, à la recherche de l'identité de perception ». (9)

Cette paléopsyché permettra le développement de l'appareil psychique proprement dit, dont elle est en quelque sorte le socle fonctionnel.

Le second cerveau correspond au néopallium, « en particulier certaines parties du néencéphale, telles que le cortex frontopariétal jouxtant la scissure de Rolando (qui comprend uniquement les voies d'association), les centres néencéphaliques de la vision et surtout de l'audition » (10). Le « second secrétariat » est au centre des fonctions de ce néencéphale, dans lequel »... au fur et à mesure que la maturation fonctionnelle de la vue, de la sensibilité extéroceptive et surtout de la motricité du langage (de l'audition) s'effectue, un nombre considérable de mnésies s'impriment sur les circuits préformés (non encore investis ?) du tissu nerveux« (11). G. Mendel avertit le lecteur qu'il n'est évidemment pas question de considérer l'inconscient comme appartenant au premier et le conscient au second cerveau ; le partage des voies se fait selon le modèle de l'Esquisse de 1895 entre le domaine des excitations internes (premier cerveau, paléoencéphale) et celui de la réalité externe (néencéphale).

 

 

 

 


 

8 - G. Mendel, « Anthropologie Différentielle », Payot 1972.

 

 

9 - op. cit. p. 197.

 

 

10 - op. cit. p. 199.


11 - op. cit. p. 200

 

Le schéma du développement génétique de ce double cerveau introduit la notion de « pré-Moi » : « l'homme appartient à une espèce où s'est gravé avant la lettre (opérationnelle, psychomotrice et verbale) tout un ensemble de traces mnésiques sensitivo-sensorielles groupées en deux systèmes (selon le déplaisir et le plaisir), un pré-Moi mesurant la prévalence de l'un ou l'autre système, Et toute tension-frustration-besoin stimule rythmiquement la séquence fondamentale formée par ces deux systèmes. Ultérieurement, lors des débuts de la perception, le refoulement primitif intervient (...), l'image archaïque mauvaise « maternalisée » sur laquelle s'exerce le refoulement primitif a noué des liens électifs qu'elle conserve avec le premier secrétariat. L'image archaïque bonne, elle, noue des liens électifs avec le Moi secondaire, et, par lui, avec le second secrétariat neurofonctionnel (...). La paléopsyché, c'est la séquence fondamentale, l'origine de la loi du désir. La néopsyché, c'est l'acte, le développement de l'activité volontaire » (12).

Nous noterons dans ce texte l'assimilation du rythme au vécu inconscient du plaisir, par l'intermédiaire de ce que G. Mendel appelle « la séquence fondamentale plaisir-déplaisir », à l'origine entre autre de la notion du temps. G. Mendel s'écarte ici de Freud, comme il le souligne lui-même, en refusant le finalisme de l'idée freudienne selon laquelle le but de l'activité psychique serait la recherche du plaisir et l'évitement du déplaisir. Pour lui, le plaisir et déplaisir sont les deux moments d'un rythme à deux temps, « la séquence fondamentale, c'est le muscle cardiaque de la vie psychique (...) ; plus importante encore que le fantasme, plus élémentaire, nous parait être cette houle fondamentale (...) ce concerto de base cliquetant et cadencé de la vie psychique » (13). G. Mendel donne ici des exemples de musiques rythmées aux Bahamas qui entraînent la population entière à la danse, semblant indiquer implicitement une relation entre le vécu rythmique corporel déclenché par l'audition et la « séquence fondamentale » organisée elle aussi en pulsations rythmées de l'énergie libidinale. Cette idée de l'importance première du rythme se retrouve dans un texte de F. Dolto, non pas théorisée au niveau du neurophysiologique comme chez G. Mendel mais en tant qu'expérience nodale du vécu intra-utérin, convertie en image acoustique par la suite.

 

 

 


 

12 - op. cit. p. 201

 



 

13 - op. cit. p. 16

 

Pour F. Dolto, le fœtus pourrait bien connaître « les perceptions passives, auditives celles qui perçoivent le rythme des pas de l'adulte tutélaire puisqu'il était soumis au rythme de déambulation du corps de sa mère. Ce rythme des pas de la mère qui approche, cette odeur, la sienne (...) fait que l'enfant européen, déposé dans son berceau, développe un appel muet, un guet par ses sensations subtiles beaucoup plus précocement que ne peut le faire l'enfant africain (...). Est-ce que le rythme du bercement ne serait pas le moyen intuitif que les mères et les nourrices européennes ont trouvé pour rendre à leurs nourrissons la sécurité qu'ils avaient connue quand ils étaient inclus dans le corps de la mère, et qu'elle les soumettait à tous ses rythmes de déplacement et d'activité ? Ou bien ce rythme pendulaire, ce rythme entreteneur du bercement, puisqu'en naissant, si le nourrisson entend dans ses oreilles son propre cœur, c'est au rythme de celui de sa mère tel qu'il pouvait le percevoir à travers les enveloppes du placenta » (14).

F. Dolto poursuit en rappelant les expériences américaines dans les maternités de prématurés, où l'on réussit à sauver un plus grand nombre de bébés dans les couveuses équipées de hauts-parleurs diffusant le bruit du cœur maternel que dans les couveuses silencieuses : primauté ici, aussi, de l'image acoustique, l'audition étant simplement le sens permettant le plus facilement de nourrir la vie fantasmatique, supérieur à la vue qui est davantage volontaire, plus opérationnelle, préparant et contrôlant l'acte, et pour cela intervenant préférentiellement dans le domaine de la relation d'objet.

Comme le rappelle D. Anzieu, « l'oreille interne n'est pas entourée d'un sphincter, comme le sont l'œil avec les paupières et la cavité bucco-pharyngée avec les lèvres. Pour ne pas voir, pour ne pas parler, il suffit de fermer les yeux ou la bouche. Il est, par contre, impossible au petit enfant de se protéger des stimulations sonores. Il est envahi par elles à distance, de la même façon que dans le contact il est envahi par les sensations cutanées » (15).

Notons, en passant, l'idée de G. Devereux selon laquelle le degré de sublimabilité des stimuli en provenance des différents sens serait lié à leur excitation intra-utérine ou extra-utérine : ainsi, les sensations cénesthésiques ne seraient pas sublimables, par contre tout ce qui a trait à la vue serait sublimable. L'audition serait à cheval sur cette frontière : le vécu sonore intra-utérin ne serait pas sublimable, la musique par exemple ne peut renvoyer qu'au vécu sonore postnatal. Nous ajouterons que si tel est le cas, la charge pulsionnelle du vécu intra-utérin n'en est que plus forte, et plus fortes les angoisses et satisfactions que sa réactivation inconsciente peut provoquer (16).

 

 

 

 


14 - F. Dolto, « Au jeu du désir, les dés sont pipés », Bulletin de la Société Française de Philosophie, octobre-décembre 1972, p. 110-111.

 


15 - D. Anzieu, « Éléments d'une théorie de l'interprétation ».

 


16 - G. Devereux, « Poésie et Tragédie Grecque », Ch.I).

 

L'audition permet la transposition symbolique des impressions des autres sens, en images acoustiques, surtout celles du rythme que F. Dolto estime être « la sensation la plus nodale à l'origine de la sécurité du fœtus devenu nouveau-né, et référence pour lui de la première relation authentifiante humaine » (17). Mais il y a d'autres images acoustiques chez le fœtus, celle de la voix de la mère perçue intérieurement ; et celle des voix les plus familières, le plus souvent celle du père, « que le fœtus reconnaît bien avant sa naissance ».

On est en droit de supposer que ces perceptions se font sur des modes différents entre bruits externes et bruits de la mère, ces derniers s'accompagnant de vibrations, de flux, etc. Il est connu que le fœtus présente des réactions (de peur ?) aux bruits violents, un claquement de porte, par exemple. Cette perception différenciée des bruits pourrait, c'est notre hypothèse, fonder un vécu archaïque non-spatial, de l'intérieur et de l'extérieur (modèle reproduit dans le logement de façon concrète) mais également après le « traumatisme de la naissance » conditionner un vécu précoce de avant » et de « l'après », ou « l'après » correspond à « l'extérieur » et au déplaisir.

Transposé au vécu sonore adulte dans le logement, le modèle utérin permettrait de distinguer entre les significations « utérine » des bruits et les significations extérieures. Non pas que le fœtus possède ce schéma spatial; il ne peut commencer sa spatialisation qu'une fois le Moi en voie de formation par l'acquisition de l'image du corps (dans laquelle le bruit jouera aussi, bien qu'à un autre niveau). Pour l'instant, il n'est question que d'une expérience première des sons « naturels » du corps de la mère et de celle, surprenante, d'autres sons étrangers, rythmiques, qui laissent la trace mnésique d'un « au-delà« de la mère.

Il n'y a donc pas un schéma dehors-dedans à ce moment mais un vécu clivé en « utérin » et « non-utérin » ou « insolite ». Les premières significations seraient essentiellement les rythmes, les bruits des flux auxquels sont associés plus tard les sons de la nature (vent, pluie, mer), affectés de sentiment de plaisir et renvoyant à la signification de base « sécurité ». Il est très possible que les grands rythmes cycliques soient vécus dans cette même catégorie de significations. Nous pensons au rythme nycthéméral, des quatre saisons, de marées, des phases lunaires, etc. La répétitivité cyclique des bruits de la vie familiale, des voisins, de la ville, etc., entendus dans le logement pourraient alors partiellement être perçus comme étant de l'ordre de la nature. Être bien au chaud dans son lit alors qu'il pleut dehors est une sensation de bien-être assez largement partagée, nous pensons qu'au delà de la représentation consciente, le bruit rythmique de la pluie associé au bien-être dans le logement renvoie directement aux bruits du corps de la mère perçus par le fœtus. L'exemple contraire nous est fourni par l'angoisse que provoque, dans une ambiance totalement silencieuse, l'émergence de ses propres bruits corporels : ceux-ci renvoient alors à l'absence de ceux de la mère et l'angoisse provoquée serait celle de la réactivation des pulsions sadiques à l'égard de l'image de la mauvaise mère.

 

 

17 - F. Dolto, op. cit. p. 112.

 

Rappelons que ce que nos interviewés appellent « le silence » n'est pas du tout ce silence absolu, mortifère, mais simplement le calme, c'est-à-dire la présence d'un certain nombre de petits bruits familiers, à faible intensité, souvent rythmés (va-et-vient de pas lointains, jeux d'enfants, oiseaux surtout) et proches de la nature. Ce calme familier nous semble renvoyer à la présence de la mère, dans le vécu intra-utérin complété plus tard par les bruits de la mère dans la vie postnatale.

Par contre, les sons violents, surtout non-naturels et externes au logement seraient associés au danger ; non d'une pénétration mais de la perte du caractère sécurisant de l'utérus. L'acquisition de la « veille acoustique » vers le 7ème mois de la grossesse serait naturellement liée à ce vécu clivé en « naturel » et « insolite ». Comme le note un psychanalyste spécialisé dans la rééducation des enfants mutiques, « il semble bien que le fœtus est véritablement à « l'écoute » de sa mère dont il connaît les bruits spécifiques (bruits viscéraux et organiques) ». (18)

La voix des parents, surtout celle de la mère, jouera un rôle considérable dans le développement de la phonation, ceci non seulement chez les humains mais également dans le monde animal . « (...) il est intéressant de noter l'évènement que Négor relate dans The Mecanism of the Larynx à propos des oiseaux chanteurs : si les œufs de ces derniers sont couvés par des oiseaux non-chanteurs, les oiseaux qui naissent de cette couvée ne chantent pas. Il faut donc bien supposer que l'acquisition du langage, même aussi peu évolué que celui de l'oiseau, nécessite une excitation permanente de la synergie neuromusculaire de l'oreille dans le but de structurer cet organe fonctionnel du langage, et ce, bien avant la naissance...« (19).

F. Dolto a insisté également sur l'importance chez le nourrisson de la « veille acoustique » : « Les perceptions auditives de l'enfant, plus encore que ses perceptions visuelles, introduisant sa connaissance de l'espace, et par son cri il manifeste son désir à distance ; il devient ainsi parfois maître du déplacement et du retour à lui de sa mère disparue pour lui dans l'espace. Les perceptions auditives vont beaucoup plus loin que les perceptions olfactives et le nourrisson perçoit très tôt les bruits lointains (jusqu'à 4 ou 5 kilomètres, chez les Esquimaux, cette qualité d'acuité auditive des bébés est bien connue. Le cri de l'ours est toujours détecté par un tout jeune enfant avant que d'être perceptible aux oreilles des adultes) car l'intelligence des sens d'un tout-petit est extraordinaire par rapport à ce qu'il en sera pour le même enfant plus tard (... ) quand (il) aura beaucoup d'autres façons de percevoir et de s'exprimer dans la communication » (20).

Ceci s'accorde bien avec notre idée de l'importance variable de la « veille acoustique » selon le degré de vulnérabilité du sujet ; en termes psychanalytiques nous dirons que le système Pc-Cs est surinvesti par la libido mobile du Moi dans ces états de vulnérabilité particulière (l'enfance, le sommeil, la fatigue, la maladie) de même que dans des structures de personnalité paranoïdes.

S'il est exact, par ailleurs, comme le pense F. Dolto que le nouveau-né reconnaît la voix de la mère et celles des familiers de la mère, dont il n'avait pourtant que l'image acoustique intra-utérine, il faut supposer qu'il est également capable d'opérer la reconnaissance de nombreux autres bruits non-humains extra-utérins, dont ceux vécus comme dangereux et marqués du sceau de « l'insolite », de « l'au-delà-de la mère ». N'y a-t-il pas lieu de penser que les bases sont jetées, pour l'établissement futur du schéma dehors-dedans, par le rapprochement des traces mnésiques acoustiques et cénesthésiques de la vie intra-utérine avec celles acquises lors des premiers jours après la naissance ?

 

 

 

 

 


18 - Dr. I. Beller, « Oreille, langage et communication », in Communication et Langage, n°3, septembre 1969, p. 35.

 

 

19 - op. cit. p. 35

 

 

 

20 - F. Dolto, op. cit. p. 118, 119

 

8.2.2. L'acquisition de la phonation

Nous avons déjà mentionné l'importance de la voix des parents pour l'acquisition de la phonation, étape dernière de la maîtrise du monde sonore et de sa mise en service de la relation d'objet. Avec le langage, le sujet passe de la perception passive à l'acte, mais l'acquisition de cette pièce maîtresse est étroitement dépendante du bon fonctionnement, au plan physique, de l'appareil auditif, et au plan psychique du système Pc-Cs. La voix de la mère est associée au plaisir de la tétée, à la relation de la mère-nourrisson, dans un « complexe perceptif » ou la vue, mais aussi toutes les sensations cénesthésiques jouent leur rôle, comme l'explique D. Anzieu à la suite de René Spitz : « le nourrisson qui tête avec plaisir regarde en même temps sa mère qui lui parle avec tendresse. R. Spitz a vérifié que l'enfant regarde sans cesse le visage de sa mère pendant qu'elle lui donne la tétée ou les soins. Il a précisé que l'enfant voit presque toujours ce visage de face, et qu'il est saisi d'angoisse quand il le voit de profil parce qu'il ne le reconnaît plus (...). Le tout-petit ne sait pas encore qu'il entend par les oreilles. Bien qu'il semble, d'après des travaux américains récents, que l'ouïe soit chez lui le premier organe perceptif fonctionnant à plein, lui permettant par là le repérage des personnes et des objets dans l'espace ».

« (...) Le nourrisson, tenu dans les bras de sa mère, blotti dans sa douceur, sa tiédeur, son odeur, voit le mouvement de la bouche parlante de sa mère en même temps qu'il sent le mouvement de sa propre bouche avalante (...) : il boit, dit-on, ses paroles ; ou encore, il boit le lait de sa tendresse. Les sons entendus sont source de plaisir, non par leurs structures sémantiques ou phonématiques lesquelles échappent encore à l'enfant, ni même par leur timbre (...) mais par leur mélodie. La voix chantée de la mère le berce et le prépare au plaisir du sommeil. La voix articulée de la mère exerce sur lui son « incantation » (chère ensuite aux poètes) redoublant le plaisir de la tétée. Mieux que « bains de paroles », une expression plus exacte serait « bain de prosodie » (21) ».

 

 

 

 

 

 



 

 

21 - D. Anzieu, « Éléments d'une théorie de l'interprétation », revue Française de Psychanalyse, tome XXXIV, vol. 5-6, p. 808.

 

Cette situation, nous explique ensuite D. Anzieu, entraîne un véritable vécu corporel des sons : « les tendres paroles entendues passent par la bouche de l'enfant et elles descendent dans son ventre où elles lui font du bien. Si ce sont des paroles dures, c'est à ce même ventre qu'elles lui font mal. Quand à son tour l'enfant parlera, il parlera à partir des lieux du corps où il a vécu la parole verbale maternelle. Le génie de Platon éclate une fois de plus ici : sa distinction des trois parties de l'âme correspond au système imaginaire de localisation de la parole élaborée par le petit enfant. Il reçoit dans son ventre la mélodie (ou la gronderie) maternelle. Il est touché dans son cœur par la voix articulée, car à partir de huit mois, l'articulation phonématique renouvelle pour lui le plaisir de la succion, qu'elle lui fait découvrir comme plaisir indistinct d'aimer un objet distinct de lui et d'être aimé de cet objet. Enfin, il accueille dans sa tête le sens que donne aux paroles l'organisation lexicale et sémantique, quand au cours de la deuxième année, spécialement à partir de l'acquisition du « nous », il commence à percevoir cette organisation » (22).

Bien que le propos de D. Anzieu soit ici une théorisation de l'interprétation dans la situation psychanalytique, il rejoint nos préoccupations en ce qui concerne la réactivation pulsionnelle provoquée par les sons, puisqu'il estime que pour l'adulte en analyse, « la parole exprimée ou entendue ne peut être libératrice que si elle pèse son poids de chair ». Le vécu corporel se reconnaît alors en elle et réciproquement elle est profondément ressentie dans le corps. Une telle parole retrouve l'origine corporelle imaginaire de toute parole chez « l'enfant » (23). Il y a dès lors une véritable équivalence pulsionnelle entre le vocalisé et l'entendu, et ce, déjà à un niveau préverbal, il existe un système de sons entre mère et enfant qui précède le langage, et qui tire son pouvoir pulsionnel du vécu corporel de ces sons. Ce système n'est pas sémantique, il s'agit d'un « flot vocal à fonction d'expression, non de communication (...) il est la pure expression d'un plaisir » (24). Ce plaisir vocal est la répétition du plaisir primitif de la succion : excitation des muqueuses buccales par la langue. Par là, le plaisir vocal est associé à l'introjection du sein maternel, mais il réside également dans « l'exercice d'une puissance narcissique, produire la même chose que ce que la mère produit et s'imiter soi-même (...) l'activité vocale constitue ainsi la première sublimation réparatrice (25) », comme l'a souligné Mélanie Klein. Nous n'irons pas plus loin sur le chemin de l'acquisition du langage, la phase qui nous intéresse est celle-ci même, le moment ou s'ébauche l'équivalence symbolique entre le monde sonore et le vécu corporel, par le truchement de la reproduction phonatoire des sons entendus. Nous postulons qu'il y a nécessairement dans cette séquence une relation entre le monde sonore entendu et les pulsions associées au vécu corporel de la reproduction phonatoire.

 

 

 

 

 

22 - D. Anzieu, op.cit. p, 808.

 

23 - D. Anzieu, op.cit. p. 809.

 

24 - D. Anzieu, op.cit. p. 810.

 

25 - D. Anzieu, op.cit. p. 811.

 

 

C'est bien la même idée qui est présente au niveau implicite chez un auteur comme Ivan Fonagy quand il décrit les « bases pulsionnelles de la phonation » dans ses travaux. Il s'agit pour I. Fonagy de dégager le contenu pulsionnel de certaines caractéristiques phoniques du langage telles que, « consonnes dures ou molles, sons mouillés, douceâtres, voyelles mâles et femelles, prononciation vulgaire ou mignarde ». Comme l'écrit I. Fonagy au sujet de l'accent : « l'insuffisance de la définition acoustique explique en partie les conclusions contradictoires : selon certains auteurs c'est surtout l'intensité ou la sonorité qui caractérise l'accent ne joue aucun rôle dans la perception selon d'autres, l'intensité ne joue aucun rôle dans la perception (...).

Une zone invisible, une sorte de résistance semble empêcher les chercheurs de « saisir l'accent, elle les écarte de l'interprétation physiologique de l'accent ». Dans cet article, I. Fonagy décrit ensuite la base pulsionnelle sadique-anale de l'accent dans le langage : « les muscles thoraciques et abdominaux qui, par leur contraction, mettent en relief la syllabe accentuée, servaient bien avant la naissance de la parole, et servent toujours à exercer directement et indirectement une pression sur les intestins afin de faciliter et d'accélérer la défécation. Au cours de la défécation, la glotte est fermée pour empêcher l'air d'échapper en réduisant la pression sous-glottique. Dans la parole, la forte contraction sert, au contraire, à pousser des bouffées d'air pour le sphincter glottique et le larynx. L'accentuation, en tant que processus physiologique, apparaît donc comme un reflet de la défécation, son image renversée ( ). Ella Frieman Sharp a mis en évidence (1940) que, le contrôle sphinctérien une fois acquis, les mots peuvent remplacer les « substances corporelles » (26). I. Fonagy poursuit son étude en reliant deux types de phonation défectueuse, dans les moments de colère, aux deux stades d'évolution de la pulsion anale selon Abraham, expulsion et rétention. (Il trouve d'excellents exemples dans les commandements militaires dont il fournit le myogramme et la courbe de pression acoustique). L'étude de la voix, surtout de la voix chantée, nous fournit un véritable pont méthodologique pour l'étude de la gêne provoquée par les bruits : « (la perception du) chant pose beaucoup moins de problèmes au centre auditif que la voix parlée, et surtout moins que les bruits (...) ». La perception d'un ton musical est beaucoup plus plaisante que celle du bruit ou de la voix parlée puisque son décodage exige beaucoup moins d'effort. Sachant quelle part importante l'économie intellectuelle joue dans le plaisir esthétique (Freud), on sera à peine surpris de retrouver ce même facteur à la source de la jouissance musicale. Il y a une corrélation remarquable entre la prévalence du principe de plaisir dans les premières années de l'enfance et à la même époque, une très nette préférence pour la parole mélodieuse. La parole d'un enfant de 2-3 ans est plus « chantonnante », sa courbe mélodique plus régulière que celle des adultes. L'enfant aîné frustré par l'arrivée du petit frère ou de la petite sœur reprend souvent le ton chantonnant (...) pour récupérer sa place privilégiée. Même l'adulte, parlant à l'enfant, adopte quelquefois une voix semi-chantée, en s'identifiant à lui, ou, simplement, pour lui faire plaisir.

« Le rapport entre la performance linguistique et le message corporel devient sensible, on ressent pleinement le plaisir qui naît de leur fusion, sans devenir conscient. Cette contradiction apparente est à la base du plaisir sans partage et sans remords que nous offre la phonation expressive, et en général, le langage expressif, y compris l'expression poétique ».

 

 

 

 

 

 




 

26 - I. Fonagy, op. cit. p. 551

 

Nous pouvons ici rappeler la distinction entre l'affect et la représentation refoulée de la pulsion : le langage peut alors être vu comme permettant une manipulation continue des pulsions associées à ses conditions corporelles de production (la phonation). Le vécu préconscient de cette réactivation pulsionnelle résultera des variations que subiront les affects, par la reviviscence des représentants d'un vécu corporel dans un premier niveau, qui crée, en quelque sorte, la ligne mélodique de fond sur laquelle viendront jouer les représentations plus complexes liées aux différents stades de la structuration de la personnalité.

Nous quittons ici I. Fonagy, qui poursuit l'analyse des éléments prosodiques du langage à la lumière de leur base pulsionnelle, pour indiquer la transposition possible de sa méthode au problème des bruits en général. L'articulation se fait par deux hypothèses, la première déjà avancée plus haut ne posant guère de problème : il y aurait équivalence pulsionnelle entre le phonétisé produit et le phonétisé entendu.

La deuxième hypothèse que nous devons faire concerne la relation entre le phonétisé et le monde sonore global, « les bruits » en particulier. Il nous semble que « les bruits » ne provoquent pas d'autres phénomènes psychiques que les sons phonétisés, et que l'image acoustique correspondante à un bruit se forme également au travers de l'interprétation inconsciente en termes corporels, le bruit du cœur de la mère le premier. Il y aurait dès lors chez l'enfant un apprentissage du monde sonore ambiant par la reproduction, aussi approchée que possible, des sons entendus à l'aide de l'appareil vocal. Dans tous les jeux d'enfants, dans toutes les cours de récréation, par exemple, on entend reproduire des bruits non-humains : vroum-vroum, tchou-tchou-tchou, etc. Cette activité ludique de reproduction phonatoire ne concerne que des sons très limités en nombre (et dont les significations, surtout au stade anal, ne sont certainement pas indifférentes), mais il paraît évident que ce n'est là que la fraction agie, observable, de tous les sons réinterprétés par le vécu interne du mécanisme phonatoire : ce vécu corporel n'a plus besoin d'être passé à l'acte pour chaque stimulus sonore dès lors que sa pratique suffisante a créé une grille interprétative inconsciente, à travers laquelle tout l'univers sonore se voit affecter un second niveau de significations spécifique, radicalement différent du niveau archaïque d'origine intra-utérine/néonatale. L'enfant qui entend un son nouveau procède à un travail d'incorporation psychique en convertissant les sons en pulsions corporelles, auxquelles resteront associées les images acoustiques entendues en tant que représentants de la pulsion, et les sensations corporelles en tant qu'affects. Ce travail s'effectue par l'imitation phonatoire, avant l'acquisition du langage. Après son acquisition, l'enfant préférera souvent se faire expliquer les bruits avec des mots, par les adultes qui l'entourent; mais nous sommes là dans un champ relationnel intellectualisé.

Malheureusement, nous ne possédons pas ce niveau de signification, dont l'exploration, qui semble prometteur d'éléments explicatifs du phénomène de l'apparition de la gêne, n'a jamais été faite (mis à part des travaux comme ceux de I. Fonagy sur le langage). Ce travail consisterait à ramener les caractéristiques acoustiques des bruits à leurs « équivalents » phonatoires, et de traduire ensuite ceux-ci par leurs représentants pulsionnels : tâche considérable, en partie expérimentale.

Pour l'instant, nous devons nous contenter d'une première classification grossière, à partir de l'étude de l'accent, entre les bruits violents consécutifs aux brusques détentes d'air comprimé (tels que pétarades, explosions, etc.) qui réactivent la pulsion sadique-anale ; et toutes les séquences mélodiques, chargées de libido narcissique, réactivant les pulsions partielles narcissiques et orales. La synthèse des pulsions partielles au niveau glottique constitue pour I. Fonagy la projection sonore de la génitalité : « la vibration hautement régulière des cordes vocales satisfait pleinement la contrainte de répétition, la pulsion létale et attire en même temps la libido narcissique. Cette vibration permanente de l'air excite les muqueuses nasales, l'air vibrant qui sort continuellement et facilement par la bouche rappelle le modèle urétral. La tension croissante des cordes vocales relève de la stratégie anale. Le jeu tonal, verbal ou musical, l'enchantement, doit donc son énergie psychique considérable à une synthèse de la pulsion létale et des pulsions sexuelles, surtout à l'investissement génital du mouvement mélodique ».

 

 

 

8.3. SIGNIFICATIONS D'ORDRE SYMBOLIQUE : LES « FORMATIONS COMPLEXES »

Nous avons évoqué, dans les deux points précédents, quelles pourraient être les grandes lignes d'un vécu sonore archaïque, au niveau des traces mnésiques fœtales et néonatales d'une part, et d'autre part au point de vue des pulsions spécifiques réactivées par certains sons, en liaison avec le vécu corporel de la phonation. Ce vécu sonore archaïque serait lié, au niveau pulsionnel, davantage à l'affect qu'au représentant de la pulsion, et ceci en vertu de la nature non-verbale ou infra-verbale des sons (ou bruits). Il en va différemment, pensons-nous, dès que les sons sont perçus comme séquences sonores, organisées ou aléatoires, dont le sens composite équivaut à un message que nous appellerons « formations complexes » : dès lors en plus des affects mis en jeu par chacune des composantes sonores, les représentations joueraient également, nous conduisant sur le terrain de la vie fantasmatique plus sûrement que ne peuvent le faire les simples affects.

Avec les représentations, c'est la verbalisation et la pensée, l'attention qui sont mobilisées. L'affect peut court-circuiter le langage, la représentation ne le peut pas. C'est ce qui fonde, à notre avis, une distinction entre d'une part la gêne due aux bruits à un niveau archaïque, où sont réactivées les premières traces mnésiques uniquement liées au principe de plaisir/déplaisir, ainsi qu'au niveau déjà plus riche des affects accompagnant les pulsions différenciées lors des divers stades de développement de la personnalité ; et d'autre part la gêne due aux bruits liée aux représentants des pulsions, qui elles s'organisent par le truchement du langage en séquence de représentations, elles-mêmes organisées en fantasmes. Ce dernier type de gêne n'est pas exempt d'affect, ceux-ci pouvant fort bien accompagner la réactivation des représentations.

Nous pensons qu'il existe une articulation entre ces deux type de gêne, la gêne d'affect et la gêne de représentation, autour de la notion de vécu immédiat. La vigilance, la « veille acoustique permanente » régie par le deuxième secrétariat du cerveau a besoin des affects comme indicateurs opérant un premier tri des perceptions acoustiques, tri qui au niveau des affects a J'avantage de s'opérer sans délai. Les représentations, et de façon générale toutes les « formations complexes » aussi bien des sons perçus que d'éléments psychiques internes, n'opérant pas dans l'immédiat, restent par définition toujours à la traîne du vécu. « Le moment du vécu et le moment de la signification ne coïncident pas. Ce qui est signifié au moment du vécu est pour ainsi dire en souffrance, en attente des significations. Le moment de la signification est toujours rétroactif. Si une signification paraît dans la remémoration avoir coïncidé avec le vécu, le plus souvent, il s'agit d'une élaboration ultérieure rapportée au vécu initial. Celui-ci s'accompagnant d'une « signification » tout autre » était en quelque sorte cadré par une « théorie sexuelle qui en rendait compte » (27) ».

Nous pouvons donc dire que la gêne de représentation suit après coup le gêne d'affect. Mais nous retrouvons alors le problème du début, celui de la masse énorme des stimuli acoustiques auxquels nous sommes soumis quotidiennement : on ne comprend pas que toute l'activité psychique ne soit pas dirigée vers l'élaboration des représentations toujours nouvelles exigées pour la perception de ces stimuli, même en déduisant une très grande partie répétitive, habituée, de ces stimuli ; la combinatoire incessante des stimuli habitués créant perpétuellement de nouvelles « formations complexes » qui devraient accaparer la libido du Moi dans le but de les intégrer à la vie psychique. C'est ici, à notre avis, qu'intervient la vie fantasmatique qui, dans notre optique, se présente comme une somme de modèles d'investissements libidinaux correspondant à diverses positions des objets. L'idée qui nous occupe est celle de la fixation dans le fantasme qui explique la relative simplification de la vie psychique inconsciente (par comparaison au chaos évoqué ci-dessus). Nous retrouvons ici Gérard Mendel et sa « séquence fondamentale » plaisir/déplaisir qui rythme la vie psychique : « (...) cette succession donc est bien l'activité fantasmatique en germe. Le fantasme c'est, un peu plus tard, l'arrêt momentané de cette succession grâce à un surinvestissement (...) : un film dont le déroulement s'arrête pour mieux scruter une photographie. Mais le sentiment de confiance, lorsqu'il apparaît, qui préside à l'activité fantasmatique et qui est déjà de l'ordre du Moi, transcende cette activité. La séquence fondamentale très exactement subsume l'activité fantasmatique » (28).

Selon cette conception, l'activité fantasmatique rend possible la mise en ordre et le jeu d'interrelations des « formations complexes » exogènes et endogènes, mise en ordre selon des scénarios préfabriqués, d'où naît le sentiment de confiance.

Quels sont, dans la multitude de ces scénarios fantasmatiques, ceux qui, plus particulièrement, font intervenir des perceptions acoustiques ?

A notre avis ce sont les imagos maternelles et paternelles liées à la voix de la mère et à la voix du père ; ensuite la grande famille des fantasmes de la scène originaire ; enfin les fantasmes de castration (les imagos ne sont pas des fantasmes à proprement parler, on nous pardonnera de les inclure provisoirement dans cette catégorie).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





27 - A. Green, Le discours vivant.

 

 

 

 

 

28 - G. Mendel, op. cit. p. 377-378.

 

8.3.1. Les imagos acoustiques

Nous avons déjà relevé l'importance de la voix de la mère dans des citations de D. Anzieu et F. Dolto notamment. Les sons de la voix de la mère lors des premiers rapprochements entre la mère et l'enfant, alors que ces sons ne sont pas figurables, garantissent déjà la satisfaction, le repos. La mère qui parle, qui chante à l'enfant avant qu'il ne s'endorme : promesse de satisfaction. Le son vient ici au secours des limites du Moi (P. Letarte) ; il permet de temporiser la faim, d'attendre la satisfaction et il possède pour cela un effet structurant sur le Moi de l'enfant. Une des sources importantes de la sensibilité ultérieure à la musique, aux sons chargés de libido narcissique pour les organisations mélodiques, c'est la voix caressante de la mère.

Il va presque de soi, si on se remémore les textes de I. Fonagy, que la voix du père, par contre, sera beaucoup plus facilement associée à l'autorité, aux interdits. Non pas que la mère n'exerce d'autorité, mais les rôles socioculturels maternels et paternels ont pour conséquence un plus grand investissement par la mère et l'enfant des interdits paternels, dont les caractéristiques acoustiques feront davantage appel aux bases pulsionnelles sadique-anales (cf. les commandements militaires).

La voix du père, plus forte, plus grave, venant de plus haut sera essentielle dans la constitution du Surmoi. Freud mentionne « les racines auditives du Surmoi » comme provenant des traces mnésiques liées à la voix du père. « Étant donné le rôle que nous avons assigné aux traces verbales inconscientes qui existent dans le Moi, on peut se demander si le Surmoi, lorsqu'il est inconscient ne se compose pas de ces traces verbales » (29).

L'avènement du Surmoi résulte du « déclin du complexe d'Oedipe » dont le Surmoi est « l'héritier ». La scène primitive, la « castration » jouent un rôle antérieurement au dégagement du Surmoi. La voix du père, connue auditivement dans tous ses registres, sera « fixée » fantasmatiquement dans le registre sadique-anal au moment de la résolution de l'Oedipe. Ce moment est nettement plus tardif que celui auquel est intégré la voix de la mère. Il semblerait plus exact de parler, avec G. Mendel, d'image archaïque maternalisée et paternalisée, les voix des deux parents étant intégrées selon le rôle affectif « maternel » ou « paternel » qu'ils jouent sur un plan fantasmatique au stade considéré.

 

 

 

 

 

 

 

 



29 - Freud, 1923.

 

8.3.2. La scène primitive

Dans le « vocabulaire de la Psychanalyse » la scène primitive (que leurs auteurs, J. Laplanche et J.B. Pontalis, préfèrent appeler scènes originaires, marquant ainsi le statut principal de ce fantasme, dont découleraient tous les autres) est défini comme une « scène de rapports sexuels entre les parents, observée ou supposée, d'après certains indices et fantasmée par l'enfant. Elle est généralement interprétée par celui-ci comme un acte de violence de la part du père » (30). Ici, non plus, nous n'entrerons pas dans de longues considérations théoriques, nous contentant de signaler avec D.J. Geahchan (31) que l'importance de ce fantasme reste primordiale aussi bien dans l'optique Freudienne (où son contexte est toujours œdipien) que dans une optique kleinienne (où les stades de l'œdipe précoce donnent d'emblée à la scène sa configuration triangulaire). Pour D.J. Geahchan, « le fantasme de la scène primitive répond au passage d'une organisation préœdipienne à une organisation œdipienne, passage au cours duquel le sujet se constitue dans son identité sexuelle. Ainsi conçue la scène primitive impliquerait, non pas un seul fantasme, mais des séquences fantasmatiques corrélatives des divers temps de ce passage d'une organisation duelle à une organisation œdipienne triangulaire.

Ces fantasmes traduisent les diverses positions que le sujet peut occuper en travers de ses pulsions qui trouvent ainsi à s'organiser. Au terme de ses remaniements progressifs, le fantasme de la scène primitive débouche sur la relation œdipienne (32).

Dans les premières descriptions par Freud de ce qu'il croyait encore être un vécu réel de la séduction par un père pervers, le bruit joue un rôle majeur : c'est Katharine, réveillée par un bruit, celui du père coïtant avec une servante, et reconnaissant soudain ce bruit et cette situation pour l'avoir subie elle-même ; c'est aussi l'Homme aux Loups faisant le célèbre cauchemar où il voit des Loups, « leurs oreilles dressées comme les chiens quand ils sont attentifs à quelque chose ». Il semble bien que l'importance de l'entendu, dans les fantasmes de scène primitive, soit en rapport avec la difficulté, certaine, pour l'enfant de se représenter ce que les parents peuvent bien faire. Pour Freud, l'enfant fantasme une agression sadique de la mère par le père, d'autant plus facilement qu'il pourra observer des traces de sang menstruel dans le lit de sa mère. De façon plus générale on peut considérer avec P. Letarte le fantasme du point de vue de l'exclusion de l'enfant d'un plaisir partagé par les parents : les parents délaissent l'enfant, se tournent l'un vers l'autre, les bruits que l'enfant perçoit font qu'il se sent indûment stimulé, ils constituent un appel au plaisir dont il est exclu, et il se sentira frustré et de plus persécuté par le danger du retour contre lui de la rage qu'il éprouve envers les parents. L'importance de l'entendu est d'autant plus grande que la scène primitive, qui détermine chez l'enfant le sentiment d'abandon, se joue dans l'obscurité donc sans possibilité de perceptions visuelles précises.

 

 

30 - J. Laplanche et J.B. Pontalis, « Vocabulaire de la Psychanalyse ». p. 432.

31 - D.J. Geahchan, « Scène primitive et complexe d'Oedipe », Revue Française de Psychanalyse, tome XXXV, janvier 1971, p. 47.

 

 

32 - D.J. Geahchan, op. cit. p. 48.

 

On peut d'ailleurs penser que même quand l'enfant assiste de visu au coït, il ne peut rien voir qui explique clairement le comportement des parents. C'est de là que naît le fantasme, de la nécessité psychique de l'enfant de fabriquer des images en rapport, dirons-nous, « pulsionnellement suffisant » au vécu sonore de la scène : essayer de donner un sens à ce bruit entendu dans la pièce voisine. C'est quoi ? Et qu'est-ce qu'ils font ? Et comment ? Pourquoi ? Et le font-ils contre moi ? Par ce travail de fantasmisation le son vire en images d'après la fantasmagorie propre de l'enfant. A partir de la scène primitive, le monde sonore devient évocateur d'images alors qu'à l'inverse les images ne sont pas évocatrices des sons. La plus ou moins grande faculté à attribuer un sens aux bruits nouveaux serait liée au degré de curiosité sexuelle de l'enfant obligé de trouver des images expliquant ces sons mystérieux liés à l'abandon par les parents.

Pour l'adulte génital, la gêne des bruits à ce niveau serait celle du plaisir d'autrui en général dont la perception acoustique renvoie à l'idée d'abandon, de solitude. Curieusement, sans doute par l'effet d'un renversement en son contraire, cette gêne semble pouvoir être également induite par le silence d'autrui : dans un contexte de voisinage bruyant à l'état normal, c'est le silence insolite des voisins qui pourrait signifier qu'ils s'adonnent à quelque activité mystérieuse, donc de l'ordre de la scène primitive. Dans des états pathologiques, passagers ou structuraux, certains bruits se révèlent, en cours de cure psychanalytique, renvoyer en définitive à la scène primitive, ainsi tel patient présentera une gêne spécifique au bruit des camions : l'analyse permettra de remonter les associations de bruit en bruit jusqu'à celui provenant de la chambre des parents. Telle patiente, qui ne peut écraser une araignée qu'en se bouchant les oreilles, dormait pendant toute son enfance à côté de la chambre des parents ; devenue « trop grande » les parents lui assignèrent la chambre à côté des W.C. (il s'agit d'une névrose obsessionnelle... ).

Il ne semble pas trop aventureux de lier la problématique des fantasmes de la scène primitive au domaine psychosociologique des relations de voisinage, par le biais du couple des pulsions voyeuriste/ exhibitionniste, dont la racine réside précisément là. Une bonne composante voyeuriste devrait permettre de mieux tolérer les bruits de ses voisins, tous les bruits en général ; à l'exception peut-être précisément des bruits sexuels qui agiraient trop directement sur la pulsion. Rappelons que nos interviewés, mis à part quelques exceptions, ne mentionnent jamais ces bruits (ce tabou semble s'étendre au domaine animal, les cris de chattes en chaleur, pourtant particulièrement audibles, n'ayant également jamais été évoqués).

Au plan de l'exhibitionnisme, il nous semble possible qu'une part des récriminations dont font l'objet les bruits soient l'expression d'une résistance à s'exhiber symboliquement par son propre bruit, qui conduit accessoirement à valoriser des sociocultures offrant cette possibilité en terme de plus grande « humanité » : le Midi, la classe ouvrière, les jeunes, etc. A l'inverse, la tolérance suspecte dont font preuve certains « bruyants », (ceux qui jouent du piano, par exemple) provient sans doute de leur culpabilité à agir cette composante exhibitionniste sur le voisinage.

 

 

 

8.4. SCHÉMA D'ENSEMBLE DES NIVEAUX DE SIGNIFICATIONS DES BRUITS

A) Niveau fonctionnel :

  • désinvestissement temporaire de l'appareil psychique ; libido mobile vers Pc-Cs;
  • attribution d'une signification reconnaissance;
  • intégration de la signification : surcroît de travail du Moi;
  • débordement de Pc-Cs par surcroît de travail trop important rupture du cours de la pensée.

B) Niveau sémantique :

B1) Archaïque :

intra-utérin/néonatal :

  • plaisir, éros (rythme « le calme » : enveloppe sonore familière temporalité connotée positivement);
  • déplaisir, mort (l'insolite, le silence absolu, le bruit violent temporalité connotée négativement).

lié à la phonation :

  • (les pulsions partielles sont réactivées par la référence au vécu corporel de la production phonatoire imitant le monde sonore entendu. Des affects accompagnant les perceptions sonores, provenant du décodage du monde sonore selon une grille inconsciente basée sur ce mécanisme).

B2) Les « formations symboliques (passage au symbolisme) :

  • (vie fantasmatique accompagnant les stimuli auditifs entrée en jeu des représentants pulsionnels ; des imagos acoustiques ; structuration de la vie psychique par les scénarios fantasmatiques provenant des élaborations de la scène primitive, de la castration).

B3) Significations conscientes complexes :

  • (liées par association au monde des représentations, de la pensée des complexes de significations du type de celles dégagées par l'analyse aux Ch. 6, 7).
 

 

 
   
 

ANNEXES

   
 

ANNEXE I - BIBLIOGRAPHIE

   
 

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Andrieu, P., « Le problème des « nuisances » en architecture et urbanisme », Revue du Second Oeuvre, n° 14, 1962.

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Wehster, J.C. ; Lepor, M., « Les bruits auxquels on peut s'habituer », J.A.S.A. 45 (3), 1969.

   
       
 

ANNEXE II - OUTILS D'INVESTIGATION

 

 

 

A.2.1. PHRASES A COMPLÉTER ET GUIDE D'INTERVIEW DES 60 PREMIERS INTERVIEWS.

1. Phrases à compléter

1. Quand il a du temps libre, il aime

2. Je suis content quand j'entends le ...

3. Quand il n'y a personne à la maison, je ...

4. Lorsque j'entends la télévision des voisins, je ...

5. Le bruit du vide-ordures est ...

6. Pierre pensait que son avenir était ...

7. Quand les enfants font du bruit en jouant, je

8. Un bruit de goutte à goutte me ...

9. Quand j'entends mes voisins se disputer, je...

10. Quand les chiens hurlent la nuit, je ...

11. Le réveille-matin me ...

12. Quand je claque la porte en rentrant, alors...

13. Je suis toujours rassuré par le bruit de

14. Heureusement que je n'entends plus le

15. La circulation de la rue me

16. On pense de moi que ...

17. Lorsque quelqu'un crie, je

18. Le bruit qui me manque le plus, c'est

19. Lorsque je rentre fatigué (e) de mon travail, je

20. Des pas dans la nuit me ...

21. Quand je n'entends plus mes voisins, je ...

22. Quand les autres font la fête, je

23. Quand j'entends ronfler, je ...

24. Une ambulance passe dans la rue et ...

25. C'est toujours à dix heures du soir qu'ils

26. J'entends toujours le bruit de ...

27. Lorsque deux personnes chuchotent, je ...

28. J'ai toujours peur de ...

29. Quand mon voisin se lave, je

30. Quand j'entends quelqu'un gémir, je

31. Je ne peux pas faire de bruit quand je veux, alors

32. Il a fallu longtemps pour que je m'habitue au bruit de

33. L'insonorisation est tellement bonne que

34. Lorsque j'entends le tonnerre, je

35. La toux de Daniel me

36. Lorsque Claude fait marcher son aspirateur, je

37. Quand mon voisin tape au plafond, je

38. Quand bébé pleure, je ...

39. Quand les travaux ont commencé à côté de chez lui, il ...

40. Rien ne me fait autant sursauter que le bruit de

41. Les bandes de motos me ...

42. La sonnerie du téléphone me ...

43. Mon plus grand désir est ...

44. Je suis toujours réveillé le matin par ...

45. Mes voisins se plaignent de ...

46. Les bruits de tuyauteries sont ...

 

 

 

II. Logement

1. Pouvez-vous me parler de l'endroit où vous habitez ? Relancer

a) Comment vous sentez-vous chez vous ?

b) et dans votre quartier

c) et votre entourage, qu'est-ce qu'il en pense ?

d) comment s'y sent-il ?

e) quels sont les avantages et inconvénients de ce logement ?

 

 

 

III. Le relationnel

1. - Les gens de votre immeuble, est-ce que vous les connaissez ?

Relancer

  1. Aimeriez-vous les connaître davantage ?
  2. est-ce que les voisins viennent chez vous de temps en temps ?
  3. est-ce que vous avez des amis, de la famille, qui viennent vous voir ?
  4. est-ce souvent ?

2. Entendez-vous vos voisins ? Relancer

a) Comment le ressentez-vous ?

b) les entendez-vous parfois au point d'avoir l'impression d'être chez eux ?

c) est-ce que parfois vous vous demandez ce qu'ils peuvent faire ?

d) quand ?

e) est-ce que çà vous dérange de penser que lorsqu'ils vous entendent ils imaginent ce que vous faites ?

3. - Et la nuit ? Y a-t-il des choses qui vous réveillent ?

4. - Vous arrive-t-il de ne pas dormir ? Qu'entendez-vous ?

5. - Y a-t-il des choses que vous renoncez à faire à cause du bruit ?

6. - Et vous-même, avez-vous peur de faire du bruit ?

7. - Aimeriez-vous faire plus de bruit ?

8. - Souhaiteriez-vous qu'il y ait un peu plus d'animation chez vous ?

9. - Comment réagissez-vous au silence ?

10. - Y a-t-il des bruits qui vous manquent ?

 

 

 

IV. La famille, le couple

1. - Dans votre famille, devez-vous faire attention au bruit que vous faites ?

Relancer

a) Comment çà se passe

b) est-ce qu'il y a des moments où il y a des problèmes (ou disputes) au sujet du bruit ? (explorer le couple)

c) et avec vos enfants, comment çà se passe ? (jeux, pleurs, cris).

d) et les enfants des autres ?

 

 

 

V. L'enfance

1. - Et lorsque vous étiez enfant, avec vos parents, comment çà se passait ?

Relancer

a) C'était où ?

b) vous étiez combien chez vous ?

 

 

 

VI. La sérialité/rythmicité

Dans votre enfance çà se passait comme ça. Maintenant nous allons reparler de votre vie quotidienne. Vous allez essayez de repenser à des moments particuliers de votre vie quotidienne, et vous allez me dire ce que vous entendez, par exemple :

1 - Le matin (ou : avant votre départ au travail)

2 - Au moment du repas de midi ?

3 - Et le soir (en rentrant) (quand les autres) rentrent ?

4 - Et pendant le week-end ? (qu'est-ce que vous entendez

5 - Comment ressentez-vous ces bruits qui reviennent quotidiennement ?

 

 

 

VII. Le travail

1. - Pouvez-vous me parler de votre travail ?

Relancer :

a) Comment vivez-vous vos conditions de travail ?

b) Êtes-vous gêné par le bruit dans votre travail ?

c) Est-ce que çà influe sur le reste de votre vie ?

2. - Avez-vous le projet ou le désir de changer de travail?

 

 

 

VIII. Idéologie du bruit

1. - On parle beaucoup en ce moment du phénomène bruit. Qu'en pensez-vous ?

2. - Quelle importance accordez-vous au bruit par rapport à d'autres problèmes ?

3. - Pensez-vous qu'il y a plus de bruit maintenant qu'autrefois ? Pourquoi ?

4. - A votre avis, est-ce lié à des changements dans la société ?

5. - Et d'une façon plus générale, qu'est-ce qui a changé dans la société ?

6. - Qu'est-ce qu'on pourrait faire contre le bruit ?

7. - A votre avis, pourquoi les gens aiment-ils faire du bruit ?

8. - Qui sont ces gens ?

 

 

 
A.2.2. GUIDE D'ENTRETIEN DU COMPLÉMENT DE 10 ENTRETIENS DANS UNE ZONE HLM DE PARIS (cf. Ch. 6).
 

 

 

A. Logement

1. Pouvez-vous me parler de l'endroit où vous habitez ?

2. Comment vous sentez-vous chez vous ?

3. Et dans votre quartier ?

4. Et votre entourage, qu'est-ce qu'il en pense ?

5. Comment s'y sent-il ?

6. Qu'est-ce qui est pour vous, le plus caractéristique de là où vous habitez ? de votre logement ?

7. Qu'est-ce qui vous pose le plus de problèmes, ici ?

B. - Relationnel

8. Les gens de votre immeuble, est-ce que vous les connaissez ?

9. Aimeriez-vous les connaître davantage ?

10. Est-ce que les voisins viennent chez-vous de temps en temps ?

11. Est-ce que vous avez des amis, de la famille, qui viennent vous voir ? Souvent ?

12. Et la solitude, comment la trouve-t-on ici.?

13. Comment vos voisins sont-ils présents pour vous ?

14. Comment les entendez-vous ?

15. Est-ce que parfois, vous vous demandez ce qu'ils peuvent faire?

16. Les entendez-vous parfois au point d'avoir l'impression d'être chez eux ? Quand ?

17. Est-ce que ça vous dérange de penser que lorsqu'ils vous entendent ils imaginent ce que vous faites ?

18. S'il n'y avait plus personne autour de chez vous, comment vous vous sentiriez dans votre logement ?

19. Et la nuit ?

C. Bruit

20. Est-ce que maintenant, on pourrait parler, dans votre vie quotidienne, des bruits que vous aimez ?

21. Et les autres bruits ?

(Explorer les dimensions non dites

- bruits intérieurs au logement,

- bruits intérieurs à l'immeuble,

- bruits extérieurs).

22. Et vous-mêmes, aimez-vous faire du bruit ?

23. Craignez-vous de faire du bruit ?

24. Et le silence ?

25. Et si votre appartement était totalement silencieux ?

26. Quels sont les bruits qui vous manqueraient le plus ?

D. Famille - Couple

27. Dans votre famille, comment çà se passe ? (Explorer : couple, enfants)

28. Et les enfants des autres ?

E. L'enfance

29. Et lorsque vous étiez enfant, avec vos parents, comment çà se passait ?

30. C'était où ?

31. Vous étiez combien chez vous ?

F. Sérialité/Rythmicité

Dans votre enfance, çà se passait comme çà ...

Maintenant, nous allons reparler de votre vie quotidienne. Vous allez essayer de repenser à des moments particuliers de votre vie quotidienne, et vous allez me dire ce que vous entendez, par exemple

32. Le matin (ou : avant votre départ au travail) ?

33. Au moment du repas de midi ?

34. Et le soir (en rentrant) (quand les autres rentrent) ?

35. Et les autres moments de la journée ?

36. Et pendant le week-end ?

37. Comment vivez-vous ces bruits qui reviennent quotidiennement

G. Le travail

38. Pouvez-vous me parler de votre travail ?

39. Comment êtes-vous arrivé à ce travail ?

40. Comment vivez-vous vos conditions de travail ?

41. Vous arrive-t-il de travailler chez vous ? Ou de penser à votre travail chez vous ?

42. Êtes-vous gêné par le bruit dans votre travail ?

43. Est-ce que çà influe sur le reste de votre vie ?

44. Avez-vous le projet ou le désir de changer de travail ?

H. Idéologie du bruit

45. On parle beaucoup en ce moment du phénomène bruit. Qu'en pensez-vous ?

46. Quelle importance accordez-vous au bruit, par rapport à d'autres problèmes ?

47. Pensez-vous qu'il y a plus de bruit maintenant qu'autrefois

48. A votre avis, est-ce lié à des changements dans la société ?

49. Et d'une façon plus générale, qu'est-ce qui a changé dans la société ?

50. Qu'est-ce qu'on pourrait faire contre le bruit ?

51. A votre avis, pourquoi les gens aiment-ils faire du bruit

52. Qui sont ces gens ?

 

 

 

A.2.3. QUESTIONNAIRE FACTUEL.

Factuel bruit.

1. Sexe 2. Age 3. Etat-civil

4. Avec qui vivez-vous actuellement dans ce logement ?

5. Enfants :

6. Ages

7. Sexes

8. Profession/scolarité des enfants -

Profession interviewé

Profession du conjoint

9. Profession des parents

10. Profession des beaux-parents

Évaluation de l'habitat.

 

11. Trouvez-vous votre logement : - Assez grand - Trop petit - Plutôt confortable - Plutôt inconfortable

12. Nombre de pièces :

13. Trouvez-vous l'environnement immédiat de votre logement :

Peu attrayant - Calme

Attrayant - Un peu mort

Indifférent - Animé

Bruyant

14. Êtes-vous satisfait de votre quartier

15. Où habitiez-vous étant enfant ?

16. Est-ce que c'était en maison individuelle ou en immeuble ?

17 Statut dans le logement : Gratuité - Logement de fonction - Locataire - Propriétaire avec emprunt en cours - Propriétaire sans emprunt en cours

18 Depuis combien de temps habitez-vous ce logement ?

- Envisagez-vous d'en changer ? OUI / NON

- Si oui, pourquoi ?

19. Avez-vous une maison de week-end ou de vacances ? OUI / NON

20 Dépenses mensuelles du loyer hors charges (chauffage ou pas) :

21. Revenus mensuels globaux du ménage :

22. Temps et mode de transport au lieu du travail :

Temps Mode de transport

Pour l'interviewé

Pour le conjoint

23. Trouvez-vous votre immeuble

très bruyant

moyennement bruyant ?

peu bruyant ?

pas bruyant ?

24. Trouvez-vous l'insonorisation :

très bonne ?

assez bonne ?

moyenne ?

mauvaise ?

très mauvaise ?

25. Qu'est-ce qui vous gêne le plus, les bruits de l'immeuble ou ceux du dehors ?

26. Qu'est-ce qui vous gêne le plus dans l'immeuble

Les voisins ?

Les enfants ?

Les bruits escaliers/ascenseur/porte d'entrée

Les gaines de chauffage/conduites d'eau/vide-ordures ?

27. Qu'est-ce qui vous gêne le plus à l'extérieur ?

Questionnaire complémentaire à remplir par l'enquêteur.

28. Enquêteur 29. N° Interview

30. Commune

31. Adresse

32. Quartier

33. Nom de l'interviewé

34. Caractéristiques du logement et son intérieur en termes de standing social :

35. Espaces intermédiaires et quartier

36. Niveaux sonores:

Intérieur :

Extérieur :

37. Voix de l'interviewé :

38. Commentaires de l'enquêteur :

 

 

       
 

ANNEXE III - DOCUMENTS RELATIFS A L'ANALYSE FACTORIELLE

   
 

A.3.1. VARIABLES FACTUELLES ET EXPLICATIVES (grille de codage)

A.3.2. TYPOLOGIE GÉNÉRALE DES BRUITS MENTIONNES PAR L'INTERVIEWE.

Remarque : Il s'agit des bruits recueillis dans l'ensemble du matériel obtenu par voie non directive, ce qui exclut les bruits cités au cours du test initial d'association - sauf rares exceptions. Le code applicable pour les colonnes 45 à 60 incluses est le suivant

SR= sans réponse

1 - bruit intense : très gênant

2 - bruit intense : peu gênant

3 - bruit moyen : très gênant

4 - bruit moyen : peu gênant

5 - bruit agréable faible ou intense

col. 45 Les voisins adultes

col. 46 Enfants dans l'immeuble ; fête ; vie sociale intense

col. 47 Bruits d'escalier, d'ascenseur, porte d'entrée, téléphone

col. 48 Bruits « techniques » (conduites, écoulements, vide-ordures)

col. 49 Circulation intense rapprochée, avec bruit continu

col. 50 Circulation secondaire sporadique ou spécifique à l'immeuble (boueux, etc.)

col. 51 Avions., trains, engins, travaux

col. 52 Motos, ambulances, sirènes

col. 53 Enfants dans l'habitat, nourrissons

col. 54 Bruits naturels (oiseaux, etc.)

col. 57 Bruits des proches adultes de la famille (+ piano, animaux)

N.B. Les colonnes 55 et 56 doivent être extraites de cette typologie et replacées parmi les variables explicatives précédentes.

Col. 59 Bruits des médias, télévision, radio, disques, etc.

Col. 60 Bruits insolites, indéterminés

A.3.3. TYPOLOGIE DES BRUITS ATTRIBUES AUX VOISINS PAR L'INTERVIEWE.

Les colonnes 61 à 80 suivent un code identique au précédant, soit

· - sans réponse

1 - bruit intense, très gênant

2 - bruit intense, peu gênant

3 - bruit moyen, très gênant

4 - bruit moyen, peu gênant

5 - bruit agréable, faible ou intense

Col. 61 Plaintes, gémissements, signes de souffrance, de maladie

Col. 62 Claquements de portes, réveils matin, volets coulissants

Col. 63 Équipement électroménager

Col. 64 Ascenseurs

Col. 65 Escaliers, palier, couloir, espace commun

Col. 66 Impacts, pas, vibrations

Col. 67 Conversations normales, vie domestique

Col. 68 Bruits de disputes, d'agressivité

Col. 69 Bruits associés à l'intimité du corps, à la sexualité

Col. 70 Bruits d'écoulement - conduites, évier, salles d'eau

Col. 71 Musique ; médias

Col. 72 Jeux d'enfants, cris, etc.

Col. 73 Animaux domestiques

Col. 74 Fêtes

Col. 75 Rappels à l'ordre véhéments (coups de balai au plafond, etc.)

Col. 76 Le silence des voisins

Col. 77 Bruits des véhicules des voisins dans l'espace de l'immeuble (parking)

Col. 78 Bruits de travail ménager, de bricolage, jardinage

Col. 79 Bruits insolites ou mystérieux

Col. 80 Vide-ordures

   
       
 

ANNEXE IV - HYPOTHÈSES EXPLICATIVES INDIVIDUELLES

   
 

(étude sur 16 cas cf, Ch. 6)

  • H.1 - Le bruit polarise la vie psychique sur le monde extérieur, évite des élaborations mentales conflictuelles. Ceci conduit à « aimer le bruit ». comme attitude consciente.
  • H.2 - Intolérance particulière aux bruits pénétrants (bruits d'impact) provenant du voisin de dessus, en relation avec problèmes persécutoires dans le registre paranoïde (problématique de défense contre l'homosexualité latente).
  • H.3 - La résidence secondaire fonctionne comme exutoire contre la frustration créée par la répression socialisée du bruit intrafamilial.
  • H.4 - Le bruit permet de discriminer le « dedans » et le « dehors » de sentir les limites du Moi : réassurance de l'intégrité psychique.
  • H.5 - Quand un bruit est source de gêne, l'amélioration technique de ce bruit peut-être vécue comme une source de plaisir : il y a un « bénéfice de gêne » (ex. le métro aérien sur rails, puis ensuite sur pneus), (Seulement quand le bruit de la ville est accepté).
  • H.6 - L'ensemble des bruits liés à la vie quotidienne peuvent être vécus comme signifiant la présence maternelle rassurante. (C'est la qualité de calme souvent décrite comme le silence).
  • H.7 - Le silence absolu est pratiquement toujours pris dans la signification de mort, tombeau : absence de la mère.
  • H.8 - Une bonne intégration communicative dans le quartier, alliée à un vécu de quartier en termes d'historicité personnelle (narcissisme), permet d'accepter la presque totalité des bruits de l'environnement la gêne n'apparaît alors que pour certains bruits techniques intenses, épisodiques, ne participant pas de cette image de quartier, et la renforçant d'autant plus.
  • H.9 - Les bruits « anonymes » s'opposent selon qu'ils sont vécus comme liés à la technicité ou à la nature.
  • H.10. - Les bruits « relationnels » peuvent être porteur de significations liées aux classes sociales, et la gêne associée selon une attitude de classe (bruits « bourgeois » et bruits « ouvriers »).
  • H.11. - Le mécanisme de sublimation permet une grande tolérance aux bruits organisés à valeur artistique, au prix d'une grande gêne envers les bruits dont la base pulsionnelle met en échec la sublimation sexualité, mais aussi analité.
  • H.12. - Reproduction au niveau de la signification des bruits d'un clivage inconscient entre les imagos paternelle et maternelle : l'agressivité envers l'imago paternelle se projette sur les bruits techniques anonymes et extérieurs (circulation), l'attitude régressive par rapport à l'imago maternelle se projette sur les bruits humains du voisinage (enveloppe sonore, utérus).
  • H.13. - Relativisation de la gêne attribuée aux bruits selon l'appartenance socioculturelle : au monde sonore « méditerranéen » correspond l'acceptation d'un taux de gêne plus fort. La nostalgie provoquée par la rupture socioculturelle peut induire le regret de la gêne correspondante, camouflé sous l'absence de gêne actuelle en région parisienne.
  • H.14. - La sensibilité aux bruits augmente avec la fatigue ; un monde sonore quotidien perçu comme non-gênant devient gênant en état de fatigue.
  • H.15. - Opposition des bruits techniques anonymes externes (circulation) et des bruits humains du voisinage, mais la gêne se porte sur les bruits humains, surtout intrafamiliaux, Dès lors, les bruits anonymes externes sont appréciés pour leur intensité même, qui permet de les récupérer comme écran contre les bruits relationnels gênants.
  • H.16. - Le bruit permet de s'imaginer revenir à une période heureuse (enfance notamment) par association temporelle, directe ou indirecte le bruit sert de support projectif positif.
  • H.17. - L'existence de problèmes matériels aigus, accaparant l'activité psychique, ôte son importance au bruit, même intense, malgré sa perception effective (« on l'entend sans l'entendre »).
  • H.18. - Prégnance du vécu persécutoire des bruits, directement liée à la structure de personnalité (tendances paranoïdes dans l'organisation obsessionnelle). Signification inconsciente en termes de pénétration.
  • H.19. - L'expression socialisée de l'organisation obsessionnelle de la personnalité, avec recherche insistante de l'ordre, de la propreté, du déroulement immuable des séquences de la vie quotidienne, conduit à une intolérance accrue de tous les bruits inhabituels (dérangeant « l'ordre ») et à leur vécu paranoïde en termes de persécution.
  • H.20. - Un besoin manifeste d'être entouré d'une enveloppe sonore (l'agitation de la grande ville), lié à une forte anxiété face au silence absolu, semble relever de symptômes phobiques (agoraphobie/claustrophobie) en plus de la recherche de la protection maternelle.
  • H.21. - Le manque d'isolation acoustique impose un consensus tacite quant aux règles de bon voisinage acoustique. Plus ces règles sont intériorisées, plus leur transgression par des autruis intra - ou extrafamiliaux provoque de gêne.
  • H.22. - Un vécu traumatique de la « scène primitive » conditionne inconsciemment le vécu des bruits dans une signification d'agressivité, avec à la fois réveil de l'agressivité propre et culpabilité liée au silence, représentant la mort (la mère détruite par cette agressivité).
  • H.23. - Fonction contraphobique du bruit, infirmant une fantasmatique agressive : le bruit signifie que la vie continue d'exister, malgré l'agressivité qui pourrait l'avoir détruite.
  • H.24. - Localisation des pulsions agressives par les bruits à signification mortifère (sirènes d'ambulances, pompiers) : exutoire pulsionnel sadique.
  • H.25. - Une vie familiale très bruyante n'est pas vécue comme une gêne, si elle signifie une victoire personnelle sur une enfance malheureuse ; ce, malgré une très grande sensibilité au bruit par ailleurs et une gêne exprimée à l'endroit de tous les autres bruits, à part ceux de la nature : primauté du narcissisme.
  • H.26. - Les bruits anonymes externes, ainsi que ceux d'évènements sociaux (fête foraine) sont vécus comme intensément gênants dans un contexte de valorisation d'une vie familiale et de couple symbolisant une revanche sur un milieu d'enfance déficient, ainsi que d'agressivité projetée sur le fonctionnement de la société.
  • H.27. - Des bruits techniques, vécus comme intensément gênants en milieu urbain (tondeuse à gazon) sont très bien tolérés en milieu rural (tracteur), car ils sont récupérés dans une signification « naturelle » machine au service de la nature.
  • H.28. - La gêne n'est pas due au bruit lui-même, mais au manque d'isolation acoustique qu'il révèle, et à l'angoisse d'être vu/entendu par autrui, dans un contexte de fortes pulsions voyeuristes/exhibitionnistes intégrées conflictuellement.
  • H.29. - Le bruit de la rue peut être utilisé comme écran dans les chambres d'enfants contre les bruits possibles en provenance de la chambre conjugale.
  • H.30, - Le manque d'isolation acoustique est vécu comme une mutilation de la vie sociale, familiale et de couple : impossibilité de « faire du bruit ».
  • H.31. - Gêne liée au bruit professionnel d'une activité antérieure, abandonnée au profit d'une autre socialement perçue comme valorisante.
  • H.32. - Acceptation résignée du bruit, perçu comme produit socialement., par
  • impossibilité d'agresser la société vécue fantasmatiquement comme père archaïque toute puissante.
  • H.33. - Rationalisation de la gêne due aux bruits des voisins, dans un registre de fraternité œdipienne impuissante : « nous sommes tous pareils » face à la société-parent.
  • H.34. - Des insatisfactions multiples au niveau psychique, familial, professionnel, social, de la vie de quartier et du vécu de l'enfance, ainsi que du couple, provoque la projection sur le bruit en général de ces insatisfactions.
  • H.35. - Besoin de « décompression auditive » après la journée de travail en milieu très bruyant et hypersensibilité aux qualités acoustiques du monde sonore.
  • H.36. - Très bonne tolérance des bruits des enfants, par identification permettant de retrouver la vie du quartier d'enfance, détruite par la rénovation urbaine/sociale.
  • H.37. - Une valorisation de la vie familiale rustique traditionnelle détermine le rejet de tous les bruits liés à la technicité, en particulier les bruits d'appareils électroménagers, à l'exception de techniques au service d'une activité artistique (sublimation), ou relationnelle (coups frappés sur des tuyaux comme signaux entre enfants dans l'immeuble).
  • H.38. - Une « veille acoustique » captant toute la vie sonore d'un immeuble permet la maîtrise potentielle du territoire, par l'information permanente sur les évènements en cours, Cette fonction semble aller de pair avec le voyeurisme/exhibitionnisme.
  • H.39. - L'exercice du voyeurisme auditif, déplacement d'un voyeurisme oculaire trop directement pulsionnel, entraîne une mise à distance relationnelle des personnes épiées, par nécessité de maintenir un potentiel de fantasmatisation à leur sujet (connaître réellement ces personnes couperait la possibilité de fantasmes à partir de leurs bruits). En outre, la mise à distance sert de défense contre la prise de conscience du voyeurisme.
  • H.40. - L'angoisse de mort liée au vécu du silence absolu peut-être renforcée par l'émergence de bruits corporels.
  • H.41. - Le passage d'un quartier socialement valorisé à un quartier vécu comme dévalorisant par une personne ayant fortement besoin de l'image du quartier pour annuler sa propre image sociale dévalorisée, entraîne un vécu du bruit exacerbé et dont les significations sont connotées très négativement.
  • H.42. - Vécu négatif des significations des bruits, même imaginaires, associés au vécu d'un changement social en termes d'anomie., agression, perte des valeurs.
  • H.43. - Vécu très négatif des significations des bruits liés à la vie quotidienne par leur association à l'entassement vertical répétitif, symbolisant une vie familiale monotype à chaque étage.
  • H.44. - Une attitude de conformisme résigné et passif probablement en relation avec une rétraction du Moi ' est associée avec une absence de significations attribuées aux bruits.
  • H.45. - Le surinvestissement de la fonction auditive consécutif à un fort handicap de la vue entraîne une irritabilité « fonctionnelle » en réponse à la saturation en stimuli acoustiques.
  • H.46. - Hallucinations auditives (marteaux piqueurs nocturnes, etc.) en relation avec H.42.